gruyeresuisse

01/03/2020

Les ciseaux et les rêves : Lydie Planas

Planas.pngA la césure du souffle, dans l'affrontement du dire "S’enchapent les mains, (..) / S’engloutit la mémoire à l’archet du temps /S’entrelacent les signes à la mesure de l’écho" de ce qui ne se dit que sous forme d'ébauche dans la pudeur des sensations perdues. Reste la rocaille du basculement dans les pénombres du passé. Quelqu'un manque et soudain comme disait un autre poète tout disparait. Mais tout se brosse aussi - comme la couverture du livre- de violet. 

 

Planas 2.jpgMais sans bouquet que Lydie Planas aimait pourtant cueillir. De l'amour ne reste que les traces. Pas même le verbe aimer quand " me tourne l’aile d’elle sans retour d’elle, s’ourle l’elle sans aile à lui, rouet qui m’entourne, m’enroule, me roule à tordre le rire du fil de lui". Entre les déroutes et les éboulements du désir et ses anciens enroulements et soulèvements "se démembre l’ombre du corps au ressac de mes jambes". 

Planas 3.pngDe ""l'autiste silhouette", de la folle admiration qu'elle causait ne demeure qu'un non lieu sans terre, eau, ciel. Et c'est à peine si les plus pudiques des larmes s'émettent en suspens là où la solitude démesure le temps une fois que ses cordes se sont retirées et que tout se dit dans le vide et  à tristes tires d'ailes. C'est ainsi que Lydie Planas répond maintenant que rien n'oblige sinon d'un nécessaire abandon.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lydie Planas, "Je anatomique suivi de Dites", Richard Meier, VOIX éditions, 2020.

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29/02/2020

Les décalages nécessaires de Vénus Khoury-Ghata

Vénus.jpgLe monde de Vénus Khoury-Ghata est celui des atrocités du monde d'hier comme d'aujourd'hui. Mais l'auteure pour les dire invente une poétique de déphasages faite d'humour (parfois) et de gravité (surtout) afin d'éviter les simples effets de surface de la sensiblerie. L'intelligence est toujours au rendez-vous dans ce qui veut paraître les exercices de sapience des plus élaborées pour tordre le cou à la guerre et ses conséquences : exils, meurtres, mépris des femmes.

La poétesse évoque celles-ci sans faire de sermon mais pour les faire sortir du silence lorsqu'elles servent de torchon ou de repos au guerrier. Le féminin avance là où le gouffre de l’être se transforme en une maison aux mythes et empreintes aussi archaïques qu’utopiques. L'artiste ose une forme d’«incompossible» pour un passage à la conscience.

Venus 2.pngLa poésie se refuse au chant lyrique pour que sa symbolique et sa lutte soient plus fortes jusque sur les draps qui sont moins maculés d'amour que du sang des assassins. Vénus Khoury-Ghata reste à la fois toutes les femmes et la nageuse d’un seul combat là où le monde ne connaît que les mémoires étouffées, noyées, brûlées. La créatrice les réanime.

Jean-Paul Gavard-Perret

Vénus Khoury-Ghata, "Demande à l'obscurité", Editions Mercure de France, Paris, 100 p., 15 E., 2020.

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23/02/2020

Aimer la littérature pour son mesonge : Jean-Benoît Puech et son double

Puech.jpgLa littérature n’est pas toujours une idéalité dans laquelle l'auteur fait force de loi. Jean-Benoît Puech le prouve avec Benjamin Jordane son semblable, son double auquel il arrive à la compagne d'un père trompé  de coucher avec la créature qu'il a inventé...

En lieu et place de l'autofiction se profile un pur geste iconoclaste. La littérature n'est plus tabulée par le positivisme. Puech propose de nouvelles logiques de représentation où disparaît chaque fois l’unilinéarité des représentations comme dans cette nouvelle et le texte qui la complète.

Puech poursuit son jeu de miroirs et d'indices d’organisations et de variations, de système d’espaces et de temps. La fiction remet à nu des lois, des invariants dans des stratigraphies qui font que le corps d'une entité - entendons Benjamin Jordane - ne possède rien d'un corps céleste gazeux.

 

Puech 2.jpgLa croûte solide de la fiction se transforme en surfaces faussement dormantes sur lesquelles peuvent s’empiler des questions fondamentales : qu’en est-il de l'écriture, d'un auteur et plus généralement de la littérature dans une période où la virtualité joue des tours et où le roman classique est livré à sa pauvreté ?

Ici la nouvelle ne se réduit plus à un magma égotique en mal de sédimentation et en excès de théâtralité. Contre toute cohésion homogène, l'auteur multiplie les chausse-trappes. Et cette nouvelle nouvelle navigue loin de l’analogue et du fétiche : deux officiers s'entretuent en terre foraine au nom d'un missionnaire dont le légende et peut-être douteuse.

D’où la nécessaire outrance sans laquelle une prise en charge des histoires individuelle et/ou collective ne peut avoir lieu : Puech une fois de plus  met devant un corps qui n'est pas le sien mais fait pénétrer par sa peau une partie de son secret. La fiction devient signe sous une ligne de flottaison qui ne cache plus ses ruptures, ses secondes et ses tierces là où l'auteur et son double se moquent autant de l'éternité que du néant.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Benoît Puech, "La mission Coupelle", Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2020, 56 p., 13 E..