gruyeresuisse

13/03/2020

Antonin Artaud : morcellements

Artaud.jpgDès son enfance Antonin Artaud n'existe plus. Un surnom s'imprime sur sa matrice, vierge, germinative. Il devient un "crachat" . Plutôt que de s'en débarasser Artaud va en multiplier les avatars. Le "vrai" nom qui généralement représente la loi ne brandit plus son glaive. Il est remplacé - selon le Rite du Ciguri qui rappelle bien d'autres mythes primitifs - par râpe magique de la dé-nomination l' encendrement de l'être.

Preuve que le nom officiel est "détaché d'une image agie et vécue quelque part". Si bien qu'Artaud demandera même à Paulhan d'éditer "Le Voyage au pays des Tarahumaras" sous la seule signature de : ***. Mais dans "Je ne suis pas Nanaky"  le "Momo" veut échapper au vivant honni. Le nom ne serait enfin moins "un gouffre de recommencement" que le lieu du commencement. Sortant d’un chaos Artaud semble ordonner ou du moins laisse espérer un autre règne.

Artaud 2.jpgEt ce au moment où piochant dans le cadavre de la langue il essaye d'atteindre une avant-langue ou son avant genèse par les glossolalies. S'étant rendu compte que "les mots étaient incapables de dire tout ce que je voulais leur faire dire" il va inventer des "syllabes parfaites" (c'est lui qui souligne). Dans ce mystérieux alphabet mastiqué par une énorme bouche, "épouvantablement refoulée, orgueilleuse, illisible, joyeuse de son invisibilité" l'auteur va recouvrer son nom. Le vrai. Quoique transformé dans ses glossolalies des Cahiers du Retour à Paris en "Timpi / Le vulz de ki / Le vul ibi".

Jean-Paul Gavard-Perret

Antonin Artaud, "Je ne suis pas Nanaky" , Illustrations de J-G Badaire, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2020, 32 p.

09/03/2020

Henri Michaux : phénoménologie de l'écriture

Michaux.jpgMichaux ne cesse de reprendre et corriger sans cesse son langage en un déferlement au nom d'une question majeure : "Qui n’a voulu saisir plus, saisir mieux, saisir autrement, et les êtres et les choses, pas avec des mots, ni avec des phonèmes, ni des onomatopées, mais avec des signes graphiques ?" Le poète veut lutter contre les étouffements en creusant syntaxe et mots. Il  rêve un langage ouvert et proliférant en abîme de sens.

Et si pour lui toute langue reste "inidentifiable", contre son corps mort, il cherche celui qui, vivant, parle autrement en ses engrenages, ses grains et s'éloigne du granit statufié du logos des docteurs et des maîtres. Michaux invite à entrer dans la genèse de son œuvre de combat contre les formes existantes. Il veut sortir une masse enfouie quelque part, grâce à l'accouplement de la pensée et de l'écriture pour permettre à l'esprit de flotter sur des eaux nouvelles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Henri Michaux, "Saisir", (nouvelle édition), Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2020, 112 p.

02/03/2020

Barrage près du Pacifique et forêt des songes : Jacqueline Merville

Merville.jpgReliés - dans ce livre-bilan - l'Orient et l'Occident ne restent plus séparés. S'y ressent une fois de plus l'ombre tutélaire et bienveillante d'Antoniette Fouque. Elle comprit l'auteure et peintre en en devenant une sorte de bergère qui la guida sur le chemin de sa langue et sa musique. Au sein de la forêt de bambous et ses communautés féminines Alice aura appris à chasser la douleur et à aller dans un silence complice qui prend ici une architecture nouvelle. Pour un temps rien n'aura eu lieu que ce lieu.

 

Merville 2.pngJacqueline Merville se devait de l'écrire. D'où ce texte aussi impressionnant que naturel, sans la moindre emphase inutile. A sa manière il représente une sorte de barrage près du Pacifique. Alice y apprend que "détruire n'est pas une consolation". Le livre est donc bien à ce titre un livre de femme - ce qui n'empêche en rien l'amante d'aimer celui qui l'accompagne.

Merville 3.jpgEcrire un tel récit fut, est et restera capital par et pour la grâce qui en émane. S'y vivent des événements extraordinaires dans la chair et l' âme. La forêt de bambous où peuvent se peser les âmes demeure un lieu essentiellement libre et bienfaisant, sans violence. L'auteure n'en est donc pas la rescapée mais la sur-vivance plus que la survivante. La langue aussi pudique qu'audacieuse rappelle ce passage du temps et cette transformation : deux mondes se reconnectent et la vie de la créatrice prend son sens et un apaisement.

Jacqueline Merville, "Le Voyage d'Alice Sandair", Editions des femmes - Antoinette Fouque, 272 p., 16 E., 2020. Parution le 19 mars.