gruyeresuisse

11/11/2016

De la poésie francophone



Poésie.jpgCommentateurs intermittents de leurs propres penchants poétiques 17 écrivains francophones ont respecté une règle simple émise par Guy Roquet : proposer en quelques pages leur expérience de lecteur de poésie et présenter la liste de leurs dix poèmes préférés. Le livre est continuellement riche et sans la moindre langue de bois ou postures. Vénus Khoury-Ghata, Chislain Ripault, Salah Stérié et les autres sont des lecteurs qui refusent le désenchantement de l’époque.

Ils prouvent que la poésie possède non seulement une âme mais un coffre qu’on appelle corps. Rencontrée chez certains par hasard (qui dans ce cas fait bien les choses même s’il n’existe pas) la poésie n’est pas pour eux une simple promenade. Il ne s’agit pas à travers elle d’aller sur les bords de la Loire un matin d’automne. Elle n’est pas non plus un miroir des ressemblances : elle brûle ou n’est pas. Car en construisant la langue elle dépèce les mots comme le rappelle Vénus Khoury-Ghata au sujet du « Dépeupleur » de Beckett (preuve que la poésie n’est pas forcément une histoire de genre).

Poésie 2.pngLes 17 auteurs voguent dans un fleuve qui n’a rien de tranquille. Il les emmène en territoire inconnu. Peu à peu, ce fleuve prend feu comme une botte de paille, il embrase le ciel. Plus question alors de se cacher, plus question non plus de croire que la poésie s’arrime au romantisme. Elle touche à l’origine comme au futur dans un saut dans le présent que seuls de grands auteurs apprennent à lire au delà des idées reçues.

Jean-Paul Gavard-Perret

Collectif, « Lignes de cœur - 17 écrivains disent leur rapport à la poésie », L’Atelier Imaginaire, Le Castor Astral, 2016, 240 p., 15 E.

28/10/2016

Jacques Henric : exercices de transgression

 

Henric 3.pngJacques Henric sait glisser la lumière d’abîme de son enfance dans les imageries héroïques de la boxe. Cela renverse les mièvreries, transcende les poncifs pour donner à la vie de l’auteur comme à l’histoire de la boxe une autre dimension. La transgression de la narration au profit de l’évocation permet au corps lui-même de devenir langage. A coups d’uppercuts, de directs au foie. Henric 2.pngAu passage Henric raconte des vies aussi héroïques que rocambolesques. Pour autant exit les « biopics ». En ce qui est peut-être son meilleur livre, Henric crée un saut vers ce qui échappa à l’enfance de Jacques comme à un sport si particulier et qui faisait dire au champion Larry Holmes « C’est dur d’être noir. Vous n’avez jamais été noir ? J’étais noir autrefois, quand j’étais pauvre ».

Henric.jpgLe récit jette le narrateur et ses héros hors d’eux-mêmes tout en faisant pénétrer ce qui secoue leur buste par fougue doublée parfois d’un désarroi étrange. Il faut donc lire aussi « Boxe» comme un conte « moral » tant il éloigne d’une stratégie narrative ordinaire. A la transgression de l’écriture répond celle d’un tel sport. Le corps devient lui-même langage. Et Henric grave ce qui est rarement émis par la littérature : l’apprentissage de la liberté d’être passe souvent pour les déclassés - faute de pouvoir s’imposer autrement sous la contrainte de la pression sociale - par le physique. Le boxeur Jean-Marc Mormek, « instigateur » et protagoniste de livre le prouve. N’était-ce pas aussi et à son degré celui du futur auteur lorsqu’il était gamin ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Henric, « Boxe », coll. Fiction et Cie, Le Seuil, 2016, 240 p.

 

La poésie, spore aphrodisiaque - Daniel Dezeuze

 

 

Dezeuze.pngAu moment où arrive le temps de tirer la toile - et pas seulement celle que la peinture réclame - les clés qui permettent de la tendre deviennent rares. Ceux qui jadis furent "mâcheurs de coca / ou chercheurs du Yage" se transforment en habituées de "fumettes douces", de "vodkas allongées", ce qui n'empêche pas le peintre poète de remettre les gants ou sa tournée. Délaissant l'image pour les mots Dezeuze la construit autrement. En "lamellés-collés" il rameute des instants d'années.

Dezeuze 2.jpgEncore agile, le poète se veut farceur, marche sur des toits de cloîtres habités "par des nonnes aux vœux légers" (du moins c'est ce qu'il, intrinsèquement, souhaite). Avant de revenir au trou qui de la nuit sexuelle conduit à l'abstinence il convient de se désenfouir pour éliminer de la vie les longues absences. Il utilise autant l'arrogance que la chute, s'émerveille des beautés de la nature compilées dans la dernière partie du livre : "Nervures".

Les euphorbes y ouvrent leurs ombrelles blanches, les uniséminées du Mexique deviennent de "vivaces cucurbitacées / bonnes à cuisiner". Preuve que le nerf dans le végétal est autant fanon que barbe de plumes. Quant à la douceur des femmes elle n'est pas oubliée. Elles demeurent feu sous la neige, légende dorée, appâts à plein temps. Elles rendent la vie si belle qu'il n'existe plus de raison de la prolonger dans l'au-delà. Belle leçon d'inconduite en nos temps où la tombola des religions retrouve un paquet de clients.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Daniel Dezeuze, "Clefs à tendre la toile écrue", Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, non paginé, 2016.