gruyeresuisse

25/03/2020

Noblesse du ratage : Sandra Bechtel

Bechtel.jpgPour évoquer la vie grise il faut la noblesse de l'auteure. Est-elle pour autant déclassée ? Peut être. Mais comme disait Duras "elle a la noblesse de la banalité" (Duras) de celle chez qui peuvent se reconnaître les perdants magnifiques - artistes ou non. A savoir celles et ceux qui ne savent pas prendre les haches de leur pinceaux et autres brosses ou l'outil de leur intelligence par le manche pour faire du petit bois de l'autre.

Bectel 2.pngCertes "la vie d'artiste" est avant tout mise en exergue, avec ses us et coutumes, ses lois, ses "vents", et par exemple la "pratique de dégainer un agenda dans le coup " (pour l'être). Mais les petits faits dépassent le monde de l'art. Ils sont mis en récit avec humour corrosif et jamais gratuit. Le regard devient verbe et les mots pénètrent pour ficher bas le génie claudiquant et les tics verbeux et verbaux de ceux qui, parvenus, demandent aux autres de faire oeuvre de silence. Ils leur font croire que leur eau pure possède le goût de l'invisible mais les perdants sont déjà hors de leur vue.

Bactel 2.pngEcrire revient ici à raconter une histoire ou plutôt  son absence puisqu'elle est ratée. D'où la présence du texte avec beaucoup de blanc sur la page. Il y a là sous l'ironie une émotion. Car l'auteure écrit ses idées (justes) avec des mots pour dire, voire planifier les échecs et les dépressions lorsqu'on perd la connaissance non d'être mais de résister. Ce qui n'empêche pas Sandra Bechtel de regarder avec distance ironique les choses ordinaires, banales et les manies "up to date" comme on disait jadis ou "swag" comme on dit aujourd'hui (mais je n'en suis pas sûr).

Jean-Paul Gavard-Perret

Sandra Bechtel, "L'art de rater dignement sa vie d’art[r]iste", Editions Lunatiques, Vitré, 2020, 70 p., 6 E..

22/03/2020

L'homme seul du fleuve Sinú : Enan Burgos

Burgos.jpgPour Enán Burgos (né dans la région du fleuve  Sinú en Colombie en 1957) la création passe par la poésie, peinture et théâtre.  L'auteur quitte sa région puis son pays et au gré des aventures de l'existence rejoint Medellin, Bogotá, Barcelona, Cannes, Monaco, Montréal, New-York, Paris, Montpellier et actuellement à Saint-Geniès-Des-Mourgues. Mais le trajet n'est pas terminé. Auteur de plusieurs livres d’artistes, il a accompagné picturalement des textes de Philippe Jaccottet , Michel Butor, Jean-Pierre Verheggen, Hubert, Zéno Bianu, Gabrielle Althen et bien d’autres.

 

Burgos bon 2.jpgSes portraits de nus sont  des plus fascinants. Le corps y est préféré au visage. En émane une sensualité appétissante. Le cheminement du désir est implicite et l'artiste le revendique non sans humour et en offrant une grâce particulière à un excès contre l’obscurantisme du monde. Preuve qu’Enan Burgos n’a rien d’un nostalgique. Il reste un peintre de la lumière et du rêve qui est l'antipode de la simple songerie.

 

Burgos bon.jpg

Sa peinture est forte, violente, chargée et en dehors de tout effet de décor. Ni devant un corps ou un paysage mais dedans le créateur ne propose  pas forcément un voyage en enfer mais au paradis terrestre. Il ouvre les plastrons de la chair jusqu’à en montrer les entrailles au besoin. Le corps reste le rappel du passé parfois léger et souvent douloureux  mais encore de toujours l'espoir d'un futur  à soulever .

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Enan Burgos, "Nudité/Desnudez", Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 32 p..

 

20/03/2020

Lorsque Gustave Roud se sentait plus léger

Roud.jpg

Ce livre rassemble les chroniques que Roud donna à la revue suisse "Aujourd’hui" où étaient présents à ses côtés  Ramuz et Cingria. Les 3 ans que durèrent la revue (1929-1931) épousent les moments les plus apaisés de l'auteur et y apparaît un sourire que le reste de l'oeuvre ignore. Qu'on pense par exemple à 'Haut-Jorat" où l'auteur révèle des secrets à voix obsccure mais dont le mystère reste caché.

 

 

Roud 3.pngIci tout est plus léger. Le jeu littéraire se situe au-delà de la zone des sentiments et se sert du temps de l'époque comme matériel là où le poète engage n’engage que son esprit. Sans faire de concession à ses exigences, il s'extrait des miasmes qui le hantent. L’admirable traducteur des romantiques allemand et poète avance ici d'un pas plus léger. C'est une manière de retrouver, par la bande et en chemins d'écart, une oeuvre qui reste confidentielle et presque secrète autant dans ses poèmes que ses photographies.

Roud 2.jpgSurgit - pour un temps  - la promesse d'un autre horizon, d'une autre aventure à la fois plastique et existentielle. Les textes engendrent des ouvertures et offrent un moment pour la légèreté , un autre pour la réflexion là où Gustave Roud apprend à filer provisoirement à l’anglaise au delà de ses tourments.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gustave Roud, "Écrit à Carrouge", editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 112 p.