gruyeresuisse

29/03/2020

L'épidémie - d'origine suisse - vue par Alphonse Allais...

Allais bon.jpgAlphonse Allais nous ramène à l'actualité par sa dérive au sein de la joyeuse ville d'Andouilly . Mais soudain, et quoiqu'il y fasse beau, "on aurait dit qu’un immense linceul d’affliction enveloppait tous les êtres et toutes les choses." Dans le café où le narrateur a ses habitudes : personne. Même un nommé Fromentin qui, devenu fou ne peut plus voir " un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner des petits cochons." Et cette épidémie a saisi tout le village.

Un médecin de Paris fut appelé pour la diagnostiquer. A défaut de la soigner il lui  trouva un nom : la delphacomanie du mot grecque : petit cochon. De retour à son hôtel où normalement quelques distractions abrègent le temps, le narrateur apprend qu'un helvète a déchaîné sur la ville un tel torrent irrépressible. Il importa cette manie en confectionnant ses petits cochons "petite queue en trompette, petites pattes et joli petit groin spirituellement troussé."

Allais.jpgTout le monde s'y est mis sans la moindre réserve : le mal étant inoculé, la seule occupation était de pétrir des petits cochons. "Les services publics en souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au gouvernement" mais le mal courut. "Le commerce chôma, périclita l’industrie, stagna l’administration !". Sans un préfet énergique qui prit des mesure brutales tout risquait d'empirer. Allais n'en dit plus sur les dispositions prises et de conclure ainsi : "Andouilly est sauvée, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette petite cité, jadis si florissante, retrouve sa situation prospère et sa riante quiétude ?". La question reste ouverte et nous ramène à une situation où comme les andouilles de la cité de jadis nous sommes devenus dindons d'une farce morbide dont chacun se met à dire qu'il l'avait prévu. Même Jacques Attali... Cochon qui s'en dédit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alphonse Allais, "Les petits cochons", illustré par Reinhoud d'Haese, Fata Morgana, Fontfroide le Haut

28/03/2020

Pierre Alechinsky "lecteur" d'Apollinaire

Apo.jpgOn sait combien la guerre bouleversa le regard d’Apollinaire sur le monde et la littérature. Elle devient un véritable champ d’expérimentation littéraire que l'auteur anticipe dans son recueil de contes "Le Poète assassiné" (publié en 1916) . Ce livre des plus innovateurs raconte l’histoire du poète Croniamantal, d’abord adulé puis lynché lors d’un mouvement de haine général contre la poésie. Dans une architecture hybride, l'écriture hétérogène mélange subversivement théâtre, prose et poésie par métissage dynamique impressionnant.

 

Apo 2.jpgApollinaire s'y fait séduisant mais parfois atroce dans ses évocations comme lors de l'assassinat du héros "un homme qui balançait un grand couteau le lança de telle façon qu'il vint se planter dans la bouche ouverte de Croniamantal. D'autres hommes firent de même. Les couteaux se fichèrent dans le ventre, la poitrine, et bientôt il n'y eut plus sur le sol qu’un cadavre hérissécomme une bogue de châtaigne". Mais il existe des passages plus drôle, comme dans ce dialogue où Macarée (parlant des morpions de l'aimé potentiel ) lance : "Ils sont couleur de lune / Et ronds comme la roue de la Fortune." Ce à quoi répond Viersélin Tigoboth : "Si vous n’craignez pas d’attraper des poux, /Je veux bien être aujourd’hui votre époux". Plus loin en "courant ainsi après Tristouse Ballerinette Croniamantal continua son éducation littéraire." avant que le poète assassiné mais ressuscité "vit qu’au ciel les étoiles s’étaient groupées (...) et formaient cette inscription éclatante :"VIVE LA FRANCE !". Apollinaire "l'étranger" finit de la sorte pour signifier un patriotisme que le pays tarda à lui reconnaître.

Apo 4.jpgCe livre est le premier texte qu’illustra Pierre Alechinsky. Ses dix-huit linogravures datent de 1948 lors de la fin de sa formation à l’école de la Cambre. L'ensemble ne fut jamais publié. Tout le travail postérieur de l'artiste y est déjà en germe. Et le créateur a compris les dimensions du texte  hirsute et parfois bien trop "oublié" au profit d'"Alcools" et des oeuvres poétiques. Pour l'illustrer le dessin se défait déjà de lui même afin de créer un mystère que nous ne pouvons comprendre parce que nous y sommes déjà  pris. Et c’est aussi parce que l'artiste ne connaisait pas encore l’image qui délivre qu'il continue encore aujourd'ui encore à la chercher.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Guillaume Apollinaire, Pierre Alechinsky, "Le poète assassiné", postface d'Yves Peyré, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2019, 136 p.

25/03/2020

Noblesse du ratage : Sandra Bechtel

Bechtel.jpgPour évoquer la vie grise il faut la noblesse de l'auteure. Est-elle pour autant déclassée ? Peut être. Mais comme disait Duras "elle a la noblesse de la banalité" (Duras) de celle chez qui peuvent se reconnaître les perdants magnifiques - artistes ou non. A savoir celles et ceux qui ne savent pas prendre les haches de leur pinceaux et autres brosses ou l'outil de leur intelligence par le manche pour faire du petit bois de l'autre.

Bectel 2.pngCertes "la vie d'artiste" est avant tout mise en exergue, avec ses us et coutumes, ses lois, ses "vents", et par exemple la "pratique de dégainer un agenda dans le coup " (pour l'être). Mais les petits faits dépassent le monde de l'art. Ils sont mis en récit avec humour corrosif et jamais gratuit. Le regard devient verbe et les mots pénètrent pour ficher bas le génie claudiquant et les tics verbeux et verbaux de ceux qui, parvenus, demandent aux autres de faire oeuvre de silence. Ils leur font croire que leur eau pure possède le goût de l'invisible mais les perdants sont déjà hors de leur vue.

Bactel 2.pngEcrire revient ici à raconter une histoire ou plutôt  son absence puisqu'elle est ratée. D'où la présence du texte avec beaucoup de blanc sur la page. Il y a là sous l'ironie une émotion. Car l'auteure écrit ses idées (justes) avec des mots pour dire, voire planifier les échecs et les dépressions lorsqu'on perd la connaissance non d'être mais de résister. Ce qui n'empêche pas Sandra Bechtel de regarder avec distance ironique les choses ordinaires, banales et les manies "up to date" comme on disait jadis ou "swag" comme on dit aujourd'hui (mais je n'en suis pas sûr).

Jean-Paul Gavard-Perret

Sandra Bechtel, "L'art de rater dignement sa vie d’art[r]iste", Editions Lunatiques, Vitré, 2020, 70 p., 6 E..