gruyeresuisse

16/02/2017

Michel Thévoz : de l’important d’être constant

Thevoz.jpgRetrouver l’écriture et les champs d’investigation de Michel Thévoz est toujours un plaisir. Il n’a de Professeur Honoraire que le titre, pour le reste il reste arrimé aux images disloquées et disloquantes. En huit chapitres ou articles il fait le tour de la question de l’art contemporain et de sa réception. Et ce, de la manière la plus impertinente. Il montre - entre autres - comment la laideur « a absorbé son contraire » sans pour autant, dans sa démonstration, plaider pour le passé. Il montre comment son principe de « viralité » contamine la beauté qui pourrait lui être opposée : « A l’instar du capitalisme après la chute du communisme, qui investit le djihadisme et le poutinisme pour reconduire un simulacre d’opposition et se relancer de cette manière, la laideur se crée des contraintes postiches ».

Thevoz 2.pngLa vision est aussi sinistre que juste donc en résumé roborative. D’autant que la laideur ne signifie en rien la mort de l’art mais sa nouvelle alliance et sa régénérescence. Thévoz rappelle qu’au dégoût de Le Corbusier pour la laideur de la modernité comme à celui du fils de Lichenstein hostile à la peinture paternelle et optant pour Donald par Walt Disney car « on voit ce que ça représente et c’est bien dessiné » Thévoz prouve que la laideur n’est pas « le goût de l’autre, mais le goût de l’Autre ». A partir de là tout est possible. L’auteur l’affirme afin que des portes s’ouvrent et que les myopes de l’art voient plus loin que leur certitudes acquises. Chapeau.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Michel Thévoz, « L’art comme malentendu », coll. Paradoxe, Editions de Minuit, Paris, 2017, 11 E., 70 p.

12/02/2017

Christine Célarier : le temps et les heures

 

célarier.pngCet homme, Le père (presque) déjà parti, tout revient. Emoi de midinette diraient certains. Mais bien plus. Du Piaf mais bien plus. L’énergie de l’artiste en boucles circulaires. Et spirales. Deux « œuvres » sont en cours en des sons parfois amplifiés et la voix claire, nette, grave de Christine Célarier. Elle ponctue les séquences avant de commenter face à la caméra son livre, le film. Elle et lui. Père et fille. L’artiste se met dans sa tête. « Il s’appelle Louis il a été marié, il a deux filles. Où sont-elles ? Il les a aimées d’un amour invalide ». Le vide en lui à la mort de sa mère. A celle de son père aussi avec son cri d’alors « Maman Maman ». La fille le rappelle sobrement, le scande. Sans pathos. De manière presque nue.

Christine Célarier inscrit sa recherche de l’identité en perdant la sienne (du moins en apparence). Elle se met dans celle de l’autre - le père. Christine Célarier parle, décalant le point de vue du livre. Avec une seule question : « Sait-il encore ? » Sait-il sa longue fatigue. Celle du quatrième abîme qui l’aspire. Le scanner l’a dit. Mais on est presque au-delà de l’Alzheimer. Avant il a déjà butté contre des morts qu’il a dû charrier. Rien d’autres ne sera dit. Juste une aporie. Parfois il redevient homme au contact de l’étoffe qu’il revêt - la caressant, le froissant. Avant, bien avant, il aimait prendre des photos avec son épouse. Dans la ville (sans dire laquelle) pour inventer des récits. Avant qu’un jour sa femme ne puisse plus marcher. Il se mit à classer, restaurer, entasser des livres, des tableaux, des montres et tout un atelier d’horloger. Le temps soudain engrangé dans une des chambres de ses filles. Comme pour les remplacer - inconsciemment. Tenter non de tuer le temps de leur départ mais de le remonter. « C’est comme ça qu’on freine » aurait dit Bashung.

Célarier 2.jpgL’automne c’était le bord de la mer. L’odeur de la pipe dans la voiture. Il fallait s’arrêter » pour faire vomir les filles. Répulsion sourde qu’elles éprouvaient en cette emprise. Sans pouvoir encore « changer d’air ». Dans la famille il déambulait nu au mépris de « ses » trois femmes. Sa puissance d’homme s’affichait par la violence de cette nudité presque « perverse ». Jusqu’à la perte finale : « Où sont-elles ? » dit-elle. Racontant ce qui est difficile. L-‘impudeur. La pudeur et la vérité. Voir autrement. « Le père » devenu « mon petit papa ». La douceur de sa main. Aphasique Papa. « La remontée du temps. Corps cassé. La rage. La violence d’une forme de « nudité ». « Le moi petite fille guidant le moi adulte » .

Une relation continue, suit son cours. Plus tranquille ce cours. « Du bonus ». Tout est dit. De cet amour. Cœur à vif. L’abandon à la douceur que le père ignorait en lui. Et l’auteur de rappeler le baiser sur la tempe, la main dans les cheveux. Boule de neige pour sédimenter le temps : eau libre, libation, noyade, remontée. Passage des heures – le temps, le temps, le temps. Sur l’horloge comtoise il remontait les heures le retardant de quelques minutes. Jusqu’au noir. Final. Son ensevelissement. Momie et destruction. Mots mis.

célarier 3.jpgD’où l’émission d’une transgression pudique selon une grande maîtrise en un travail du geste (souple, en volute) et de la réflexion par effets de rythme et de pulsation d’actes plus suggérés que montrés. L’œuvre reste de l’ordre de la trace minimaliste, stimulante au sein de ses émotions en une forme d’ascèse. Tout joue du pli et de l’ouverture par fragments au sein d’écho d’actes imbibés d’une tension filiale. Les images jusqu’au bout resteront implicites plus qu’explicites pour désarticuler les apparences avec un regard du dedans.

Jean-Paul Gavard-Perret.

"L'homme perdu" de Christine Célarier réalisé par Gilles Framinet, adapté du roman écrit par Christine Célarier. https://www.youtube.com/watch?v=Z_VxVVUC4hs

Corinne Lovera Vitali : choses à faire – ou pas

Lovera.jpgCorinne Lovera Vitali est précise sur ce qu’elle attend de l’écriture : « je crois ça m’aiderait à savoir comment c’est dans moi – je crois toujours ça – qu’un jour on se trouve une ou un – un jour je me trouve une – toi – qui me dit comment c’est dans toi – (…) et que c’est ça l’amour que j’ai de l’écriture – savoir comment c’est dedans (…) – j’attends ça je n’attends que ça – le jour se lève je me lève pour ça ». A partir de ce « ça » l’auteure ne cesse de faire de son travail un passé empiété sur ce qui tient des traumatismes premiers.

Lovera 3.jpgTout dans l’œuvre navigue entre le probable et l’improbable à mesure que l’œuvre en se fragmentant se complexifie. Il y a les parents, les maitres, les garçons et le frère - ce semblable, ce contraire - dont la mère demande qu’il arrange le pantalon en lançant ses semences semonces. Mais ce n’est pas aussi simple car les voix se croisent, s’imprègnent les unes les autres entre souvenirs de mer et de mère : « ne laisse pas ta peau irriter la tienne souvenir lointain du sable ne laisse pas ton quoi tracer sous son visage son corps ».

Lovera bo, 4.jpgDès lors la confusion avance. Il y a du Bukowski, du Tchékhov et bien d’autres encore. Tout est trop dur, trop tendre. Et ce n’est pas les hommes – entendons les mâles – qui simplifient les choses. Il y a leur jouir, leur rire, leur lâcheté. Corinne Lovera Vitali leur tire les cornes et la queue ce qui permet au discours de se poursuivre. Entre sucre et ciguë. Et d’une certaine manière c’est merveilleux. Il n’y a pas que la vie qui tue. La littérature le peut.

Jean-Paul Gavard-Perret


Corinne Lovera Vitali, “ta soeur l’ocean mon frer”, Littérature mineure, Rouen, 8 E., 2017.