gruyeresuisse

11/12/2018

Encas en Engadine - Michelle Labbé

Labbé 3.jpgMichelle Labbé et son compagnon ne sont pas les premiers à succomber à la Haute Engadine et au village de Sils Maria. Ce coin préservé de Suisse beaucoup de créateurs l'ont aimé. Nietzsche, comme le rappelle l'auteure, l'appela "L'île Bienheureuse" et elle inspira autant Rilke que Cocteau, Tinguely que Bowie. Et à son tour l'auteur en fait le miel (parfois acide) de ses nouvelles.

 

Labbé 2.jpgLe lieu en effet n'est pas - mentalement au moins - aussi idyllique qu'il n'y paraît. Il suffit, comme les deux touristes, de faire chaque matin la ballade du chien car "si elle apporte pas quelque réponse, (elle) sert du moins de palliatifs à d'obsédantes perplexités". Celles-ci sont nombreuses dans les pérégrinations des amoureux. Au détour d'un téléphérique, ils croisent une femme qui vient de jeter dans le vide son mari. Mais le crime restera impuni puisque le survivant l'estimera comme nul et non avenu.Et l'auteure de nous rappeler que - même en vacances - la vie est un théâtre. Il navigue entre tragédie et comédie. D'autant qu'en de tels lieux la nature imite facilement l'art. Mais celui-ci n'est pas forcément un miroir apaisant.

 

Labbé.jpgDe ses errances l'auteur tire des morales plus ou moins douteuses et drôles là où "la carte et le territoire" chers à Houellebecq composent un feuilleté coloré où il suffit de peu pour se sentir "bien" : "les sandwiches au jambon, le café noir et les sièges rembourrés du bus numéro 6 pour Sils Maria" par exemple. Ce qui ne veut pas dire pour autant que Michelle Labbé se contente de peu. Elle saisit l'impact de tout ce qui passe à portée de son émotion voire parfois de son émotivité. Mais elle sait réviser les impressions premières sur ceux  et celles qu'elle croise à l'hôtel ou sur les chemins des Alpes Suisses là où Zarathoustra vient la frôler.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Michelle Labbé, "Feuilles d'Engadine", Paul & Mike éditions, Paris, 106 p., 10 E., 2018.

09/12/2018

Pierre Bayard : Agatha Christie maîtresse d'erreurs et faussetés

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Avec "La vérité sur Dix petits nègres", Pierre Bayard pousse à l'extrême les logiques esquissées dans plusieurs de ses livres - entre autres dans "Qui a tué Roger Eckroyd ?" et "L'affaire du chien des Baskerville". Plutôt qu'une analyse critique du livre d'Agatha Christie, Bayard crée ici un exploit en déroulant un roman dans le roman là. Le narrateur y développe sa contre-enquête.

 

 

 

 

Bayard.jpgEst-il fondé à le faire ? Sans aucun doute. Car il est le mieux placé puisqu'il s'agit non d'un simple quidam mais du (ou de la) meurtrier lui même. Pas celui que l'Anglaise a cru confondre mais celui qui lui a échappé, laissant le crime impuni, un innocent accusé et un assassin qui court depuis près d'un siècle. En inversant les rôles l'auteur redresse les courbures d'une fiction qui - vue sous un tel angle - est une inconséquence voire une quasi imposture.

 

Bayard 3.jpgPierre Bayard s'amuse. Mais pas seulement. Il dénonce une fiction policière où erreurs de jugements et d'interprétations pullulent. Par ailleurs l'auteur libère enfin les héros de tout livre et de préciser :"combien il m'a paru scandaleux que les personnages, alors même que chacun leur reconnaît une part d'existence, ne soient jamais appelés à donner leur sentiment sur le texte dont ils sont l'objet". Voilà qui est fait. Et bien fait. Humour en prime. L'auteur donne cours à son entière maîtrise en prouvant que tout prétendu justicier vit au dépend de ce qui le croit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pierre Bayard, La vérité sur "Dix petits nègres", Editions de Minuit, Paris, 2019, 176 p., 16 E..

Philippe Denis : le possible et après

Denis.jpgPhilippe Denis n'appartient pas au cercle des poètes qui s'attardent et délayent. Il a mieux à faire : se battre avec le temps au moyen des mots qui nous restent. Chez le poète ils ne sont pas nombreux mais il pourrait encore se contenter de moins. De peur qu'en barattant nos baratins il arrive que "Dans nos sauces mnésiques – / le temps se ravise, /la mort s’acoquine avec le premier venu." Et celui-ci nous ressemble de plus en plus. Mais, comme nos mots, nous le déguisons.

Et ceux que nous choisissons pour que nous soyons encore lucides et momentanément sauvables, Denis les coule au lieu de roucouler. Il les faudrait de plus en plus indifférents et beaux comme ces hommes blonds sans imperfection ou ces femmes aux jambes longues qui semblent ignorer tout ratés de l'existence. Bref il nous faut de tels mots afin de nous faire croire que tout s'arrange.

 

Denis 2.jpgDu moins que la probabilité de l'interaction masque le peu que nous sommes au sein   du temps qui nous reste. Dès lors que demander de plus à la poésie ? Elle ne recherche pas la théorie des intégrations téta. Il suffit que grâce à elle nous tenions encore sur ses iambes. C'est une manière comme l'écrit Denis de "substituer de l’éternité fugitive à de l’éternité tout court" et de casser notre futur mutisme en produisant un écho à notre inanité et "d’en faire resplendir la verdeur. "

Jean-Paul Gavard-Perret


Philippe Denis, "Pierres d’attente", La Ligne d’ombre, 2018, 58 p., 10 €.