gruyeresuisse

30/03/2019

Joyce Mansour : "Je suis ma route parallèle à celle qui n'existe pas"

Mansour.pngCelle que Breton érigea comme "La femme poète" par Breton organisa des soirées mémorables avec Bourgeade, Cortazar, Butor et bien d'autres. Praticienne d'un surréalisme quasi post-historique et baroque, elle crée par son écriture "les cercles d'arbres (qui) entourent mon vagin noir" afin de mêler densité et énergie là où le texte se génère lui-même d'images en images. De son premier "Cris" (1953) au dernier "Trou noir" on croyait tout connaître de l'artiste, mais dans "Spirales Vagabondes", l'"Etrange Demoiselle" apparaît à travers des textes en vrac et hirsutes écrits n'importe ou et n'importe comment.

En une telle mosaïque se voit comment elle travaille hors cloisonnement. Et Laurie Missir codifie parfaitement  ce rassemblement de spirales, de parallèles en une fabrique toujours en mouvements. Mansour 2.jpgL'oeuvre ne cesse de se déplacer dans un jeu d'arabesques dans lequel l'auteure fuit tout rapport identitaire. L'égyptienne anglophone à travers le français d'adoption  trouva une poly-formalisation du jeu et du je. Le livre donne l'occasion de redécouvrir les poèmes laissés pour compte. Ceux retirés de "Cris"  par exemple : ils sont plus forts que ceux du texte original publié.

Joyce Mansour renverse son angoisse de la mort par la force de l'éros, de l'ironie et de l'autodérision. L'érotisme est chez elle retour à la violence, la transgression et un processus lié à l'action. Il est donc déroutant car la langue décloisonne les repères : "même morte je reviendrai forniquer dans le monde" dit avec humour celle qui crée une autobiographie "entre lit et rêve" mais loin de "l'enlisement du sommeil", et ce d'un mot à l'autre, dans "une route parallèle à celle qui n'existe pas"

Mansour 3.jpgMansour demeure la poète du débordement, de la fragmentation pour éprouver ce qui passe et se passe dans le corps et dans le souffle. De la tradition juive d'où elle vient ne reste sans doute que le corps de la lettre, son ossature de l'alphabet consonantique afin que le verbe accouche du corps. Bref pour Joyce Mansour il s'agit de tout casser sous "un talon d'acier", "éventrer les acteurs, déraciner les morts, avaler, cracher, mastiquer, éjaculer". Si bien que si chez elle la mort tambourine c'est toujours dans un désert chauffé à blanc que  le martèlement des verbes ponctue hors conjugaison.

Jean-Paul Gavard-Perret

Joyce Mansour, "Spirales vagabondes et autres parallèles inédites en labyrinthe". Textes réunis et présentés par Laure Missir. Nouvelles Éditions Place, 2019, 339 p., 27 €

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29/03/2019

C.Q.Q.O.V.O. : mais où est donc ornicar ?

CQQ.png"C'est Quand qu'on va où ?" , Théatricul, Chêne-Bourg, du 26 mars au 2 avril 2019.

Cecile Xambeu et la compagnie C.Q.Q.O.V.O. poursuit sa route à travers un spectacle au titre éponyme  emprunté au chanteur Renaud : "Dans un café, le poète Georges Haldas vient fumer son cigare et raconter ses légendes. Pendant ce temps, des personnages de Rimbaud, de Boris Vian, de Jacques Prévert, de Jean-Marie Gourio et d’autres apparaissent le temps d’un éclat de voix ou d’un aveu". Il y a là les fameuses "Brèves de comptoir" de Gourio transformés en Haïkus comme fil rouge à bien des rêveries farcesques mais profondes.

CQQ 2.jpgLes textes courts mis en scène et "oralisés" par Cécile  Xambeu dilatent le temps. D'autant que la musique est là pour les prolonger et les animer. Oriane Joubert au piano et Lucas Duclos aux percussions habillent les textes. La comédienne (elle même poétesse) et les musiciens se permettent tout : l'une divague sciemment, les deux instrumentistes s'osent à des variations intempestives autant sur du rock expérimental que Ravel, Fauré, entre autres. Le seul privilège revendiqué est celui de la liberté au sein de cette ruche qui ignore les faux bourdons.

CQQ 3.jpgUne telle création musicale et poétique rapproche l'art populaire et l'art savant. Les vibrations organiques de la musique et de la voix évitent toute mentalisation appuyée au profit de l'émotion. Parfois le texte est premier, mais parfois la musique prend le pas sur lui. Les deux se complètent et se répondent pour une fête où  tout (ou presque)  est permis : ceux qui ne sont pas d'accord avec la troupe peuvent néanmoins faire partie de son "orchestre". Il convient de se laisser prendre et se réjouir sans modération.

Jean-Paul Gavard-Perret

23/03/2019

Gabrielle Jarzynski : modifications

Jarzynski.jpgC'est parce que les histoires d'amour finissent mal en général qu'il faut faire avec. Quitter parfois la gare de Trouville pour retrouver Paris. Mais tout ne s'efface pas comme les paysages qui défilent dans l'Intercité 8479 : "Août venait de s’achever avec notre histoire pendant que je rêvais d’être une chienne attendant d’être assaillie par un mâle." La formule est violente manière de ne pas se laisser envahir de larmes.

Une nouvelle foi l'éros pas plus que les hirondelles ne font le printemps de l'automne.A force d'en laisser tomber au moment ou dehors la pluie " de la vapeur se condensait en fines gouttelettes sur un corps froid". Nul ne sait s'il s'agit du corps de la laissée pour compte ou la vitre du train. Avant d'apprendre qu'il s'agit de l'effet des larmes sur les lunettes de "Mathilde".

Jarzynski 2.jpgPlus question de grimper aux rideaux. Mais l'auteure - qui préfère les jeux des Madame Edwarda que la patience de le Pénélope grecque - ne proposerait-elle son anti-portrait ? C'est plus compliqué que cela. Changeant de lieu (d'un certain culte), la femme d'intérieur (du train) va pouvoir retrouver plus qu'un mince soleil de fin de saison même si celui de l'été a bel et bien disparu. L'objectif est de sortir d'un état de fait même si savoir où cela mène n'a rien d'acquis au sortir du train comme au sortir de nuits d'ivresse.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gabrielle Jarzynsli, "Mathilde", estampes de Fil, Atelier Ohilippe Miénnée, Lanouée, 2019