gruyeresuisse

26/05/2017

Alain Duault dans la peau dégraissée du monde

Duault 2.jpgAlain Duault sait rappeler les riens qui font. Il suffit par exemple que la femme aimée « caresse d’un seul doigt la joue » pour casser nos insomnies et les débarrasser de leurs vases et brumes. Ces riens - contrairement à ce qu’indique le titre - ne se sont pas retirés totalement : l’écriture les tient. Et non par effet de nostalgie. Il arrive même que le désir soulève des jupes et fasse tourner les pages du livre existentiel. Certes « la douceur de vivre est périssable » mais contre la déliquescence et la putréfaction, le poète se rêve en deus ex machina d’épiphanies.

Duault.pngSous des rappels littéraires implicites ou non, des aurores rimbaldiennes restent au rendez-vous. Au sel des larmes répond un parfum de femme. Et si peu à peu les questions s'affaissent, l'être demeure en sinon salut, du moins consolation. Un pathétique particulier évoque l’absence mais refuse toute graisse lyrique. A côté de ce qui s’efface reste un inconnu : il n’est pas à entendre au neutre. Car Duault affirme un advenir à soi qui résiste aux abîmes. Là où la blancheur et le silence pourraient arriver, jaillit la musique sensuelle de l’être. Celle-ci n’est en rien « le plus abstrait des arts » (Schopenhauer) elle dit que la lumière existe même lorsque l’ombre avale les chemins.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alain Duault, « Ce léger rien des choses qui ont fui », coll. Blanche, Gallimard, Paris, 2017

11:01 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

22/05/2017

Tea for two, two for « Il » - Philippe Jaffeux

Jaffeux.pngIl n’est pas question que le dialogue - inventé dans le théâtre didascalique de Jaffeux - permette à sa pièce de 1222 répliques ne soit autre qu’aléatoire. Il peut se dire dans n’importe quel sens afin de permettre au théâtre de se poursuivre. Mais de l’aveu même de l’auteur, "sans aucun but". Voire…

Il est vrai que les deux personnages N° 1 et N° 2 - joués chacun par 13 personnages venus des cintres, des coulisses ou de la salle - ne se fendent en rien d’un véritable échange. Ils se contentent de commenter l’angle aveugle du triangle qu’ils produisent avec un personnage fantôme (IL). Muet, absent celui-ci reste néanmoins omniprésent puisque les voix des deux autres « se diluent dans des émotions qui préservent les impressions déstabilisantes d’un spectre ».

Jaffeux.jpgHors lui point de salut. Sa torpeur donne tout le rythme à un « théâtre et son double » qu’Artaud lui-même n’aurait imaginé. Le chaos dramaturgique est nourri d’un jeu extatique. La parole se « contente » de commenter une disparition. De ce dialogue « impossible » naît un théâtre paradoxal dont l’objectif est celui d’explorer l’envergure de causeries génialement apathiques et volubilement aphasiques.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Jaffeux, « Deux », coll. Théâtre, Editions Tinbad, Paris, 234 p., 21 E., 2017.

15/05/2017

Yves Berger : été ou hiver qu’importe

Berger.jpgYves Berger, "Une saison dehors", Héros-Limite éditions, Genève, 80 p., 22,40 CHT, 2017.

Né en 1976 en Haute-Savoie, Yves Berger (fils de John) vit et travaille dans le hameau du Faucigny où il a grandi. Il y pratique la peinture, l'écriture et le travail agricole. Diplômé de l’école des Beaux-Arts de Genève, il a exposé en Suisse, France, Allemagne et Irlande. Certains de ses dessins et textes ont paru aux USA et au Canada et il a publié deux recueils "Destinez-moi la Palestine" (Dar al-feel, Jérusalem) et "Mes deux béquilles" (Éditions Art & Fiction, Lausanne)

Berger 3.jpg"Une saison dehors" est une suite prosaïque à celui-ci. Yves Berger évoque ses travaux de la terre et sur le papier. Se dégage une réflexion à propos de l'art et de la nature. Jaillissent la sérénité de l'une, le dureté et la violence de l'autre surtout lorsqu'elle se pratique dans une montagne qui n'est pas seulement un "paysage". Berger 2.pngL'auteur crée néanmoins un hymen entre ces deux travaux. Ils forment les piliers d'une sagesse que l'auteur fait partager. Yves Berger déconstruit les grandes illusions mais donne sens aux actes humains. Du temps orageux d’été aux étendues neigeuses d’hiver qui dilue les reliefs, lumières et ombres créent le pendant extérieur de la vie intime du créateur.

Jean-Paul Gavard-Perret