gruyeresuisse

01/11/2020

Wu Cheng'en, le singe et le lettré

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Dès le début du IXème siècle, l'imaginaire  chinois s'était emparé des exploits de l'histoire du moine Xuanzang. Il partit seul appuyé sur sa canne et revint bien des années plus tard courbé sous le faix de centaines de soûtras bouddhiques. Il les ramena dans une hotte d'osier pour apporter à son peuple le feu sacré. Cheng'en a donc repris cette histoire légendaire tout en lui accordant une nouvelle portée.

 

Chang'en 2.jpg"La Pérégrination vers l'Ouest" est en conséquence devenue pour la culture chinoise l'équivalent en occident des livres de Rabelais ou du "Don Quichotte" de Cervantès. Le roman possède le même caractère inaugural. La fiction devient à la fois fantastique, épique en son aspect "road movie" et initiatique là où apparaissent des créatures surnaturelles et des prodiges animaliers. Dans la version de Cheng'en Xuanzang n’y est plus le héros. Il devient le protégé de monstres ou d’esprits-animaux convertis au bouddhisme, avec au premier rang le Singe pèlerin sans lequel il aurait sans doute échoué. C'est une manière de critiquer tout un intellectualisme comme Rabelais le fit avec ses moines et Cervantès avec son chevalier pollué par ses lectures.

Cheng'en 3.jpgAvec Cheng'en les aventures aussi bizarres qu’extraordinaires n’ont donc presque plus aucun rapport avec les sources historiques. C'est comme si Sancho Panza avait pris le rôle du Quichotte - étant plus compétent que lui de manière pratique et doté d'un esprit plus mâtinéeà diverses réalités. Cheng'en - aux époques proches que nos primo-romanciers - a donc créé un même type chef d'oeuvre. L'imaginaire, l'extravagance et la folie animent les cent chapitres de ce livre incontournable. Le Singe devient une des clés capables de remettre l'humain à une plus juste place dans un système où l'être humain n'est plus le roi. Et à qui veut comprendre la littérature et la culture chinoise il faut commencer par là.

Jean-Paul Gavard-Perret

Wu Cheng'en, "La Pérégrination vers l'Ouest", 2 tomes. Edition et traduction d'André Lévy, Bibliotèque de la Pléiade, Gallimard, 2020.

Valère Novarina : qui sont les ombres ? ou comment prolonger l'ivresse des temps

Novarina.jpgDans la dernière pièce de Novarina l'acte créateur recouvre le plateau de théâtre à la fois d'ombres et de métamorphoses. Le spectateur en devenant "spectrateur" va pouvoir changer d'identité au sein de"mêmes" qu'il connait et qui appatiennent à sa mémoire des mythes où d'une actualité plus ou moins décalée. Sont réunis Orphée, Eurydice, Cerbère, Charon, Hécate, Pluton et ce qui est plus étonnant Sosie, Flipote, les Machines à dire beaucoup, Robert Le Vigan, Michel Baudinat, Gaston Modot, Anne Wiazemski, Louis de Funès, Christine Fersen et Daniel Znyk.

 

Novarina 3.jpgLes fantômes sortis des enfers, une fois l'Achéron retraversé, tout se produit par les truchements de "passes" et  passages où le théâtre devient aussi comique que tragique au sein d'un langage qui lui aussi se transforme en une créature hybride et effrontée. Cela ne date pas d'hier chez le dramaturge. Le drame humain (en son animalité même) est la comédie des mots. Ils grouillent au sein même de leur réincarnation en entrelacs, anagrammes, acrostiches, monocondyles, etc., pour brûler les frontières des temps comme du corps et de l'esprit. Le théâtre n'est plus habité de mots, ce sont eux qui l'habillent et tout autant le mettent à nu à travers des inventions centrifuges en une "affection" généralisée. La pièce devient l'endroit où danse la langue et où se consume la mort dans une irradiation vertigineuse.

 

Novarina 2.pngLes personnages veillent à la naissance d'autre chose là où l'animal humain avec sa voix tente de reconquérir une force sacrificielle au moment où les esprits parlent. Existe là un voyage farcesque au bord du vaisseau fantôme de langue.  Celui-ci dérive sur le plateau chahuté par tous les revenants. Ils flottent plus à accords perdus qu'en bouées de corps morts. La dématérialisation de l'être via les ombres n'est là que pour sauver l'envie d'exister dans cette polyphonie puissante du langage au moment où Novarina reste poète et philosophe. Il enrichit la connaissance par une langue  confondante où se gueule ce qui jusque là était resté dans le silence de mort de l'enfer ou des bas-fonds de l'inconscient.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Valère Novarina, "Le jeu des ombres", P.O.L éditions, Paris, 2020, 272 p., 17 E..

31/10/2020

Sans perdre son latin - de Homère à Quignard

Latin.jpgPhilippe Heuzé - avec la collaboration d'Andre Daviault, Sylvain Durand, Yves Hersant, René Martin et Etienne Wolf -  offre une compilation au titre trompeur. La lectrice ou le lecteur s'attend sans doute à une anthologie des grands auteurs latins stricto sensu. Certes ce(tte) dernier(e) ne sera pas déçu car ils sont présents : se retrouvent dans des traductions nouvelles Plaute, Térence, Cicéron, Lucrèce, Catulle, Virgile, Horace, Tibulle, Properce, Ovide, Sénèque, Lucain, Pétrone, Martial, Stace, Juvénal, Priapées anonymes et choix d’épitaphes.

Mais les auteurs de l'édition ne se sont pas contentés de ce "peu" qui pourrait être à lui seul un tout. Leur objet et objectif dépassent les temps de la Rome antique. Le latin lui survécut. Et la chute de la cité ne fut pour lui qu'une anecdote.Pendant plus d'un millénaire la langue de la philosophie, de la religion, des sciences, de la poésie reste le latin - qu'on nomme parfois "bas" mais qui ne l'était pas toujours. Tant s'en faut. Si bien que ce livre ramène à nous pour les célèbrer non seulement les auteurs cités mais bien d'autres. Les poètes païens des IIIe et IVe siècles, dont Ausone et Claudien ; les poètes chrétiens de l’Antiquité et du Moyen Âge - de Lactance à  Thomas d’Aquin - sont présents. S'y ajoutent des poèmes satiriques, moraux ou religieux, des Carmina burana, la poésie érotique du Chansonnier de Ripoll, les poètes de l’humanisme et de la Renaissance, notamment Pétrarque, Boccace, Politien, Érasme, l’Arioste, Giordano Bruno, Joachim Du Bellay et bien d'autres. On regrette simplement l'impasse sur un des maîtres de la Pléiade (entendons l'école) Pontus de Tyard. Mais à l'impossible aucune anthologie n'est tenue...

Pontus_de_Thyard.jpgCertes à mesure que temps passe, la langue latine n'évolue plus ou peu. Le Moyen Âge invente de nouveaux systèmes rythmiques, la rime apparaît mais la métrique classique ne disparaît pas. Cependant et même en s'étiolant peu à peu le latin et son usage ne sont pas considérés - du moins chez les lettrés - comme d'abolis bibelots sonores et scripturaux. Un tel ouvrage reste une archéologie précieuse et des plus passionnante qui soit car elle nous ramène aux temps les plus récents. Avec Rimaud composant "Ver erat..." . Mais il n'est pas le seul à prendre cette langue - plus creuset que tierce - pour nourrir la maternelle. Baudelaire, Giovanni Pascoli lui tiennent compagnie. Et ce jusqu'à  Pascal Quignard qui n'a cesse de revenir s'alimenter à cette source d'où  jaillirent - entre autres - ses "PetisTraités".

Jean-Paul Gavard-Perret

"Anthologie bilingue de la poésie latine", édition de Philippe Heuzé, Bibliothèquede la Pléiade, Gallimard, Paris, 1920 p.