gruyeresuisse

03/08/2017

Exercices d’ambigüités : Stéphane Korvin

Korvin 3.jpgLe « chant » prend chez Stéphane Korvin des tonalités particulières et tourmentées. A cela une raison majeure : « il n’y a pas d’écriture pour nous soigner. » Ce qui n’empêche pas au discours de se poursuivre au centre de l’amour. Ou sur ses bords. Là où l’auteur parle « le cyrillique des peu ».

Korvin 2.jpgA travers la femme qu’il aime beaucoup ou un peu, grâce à celle qui « invente un nouveau cours d’eau / le récit d’une fois qui ne décolère pas », Korvin cherche celle qui s’échappe parce qu’il l’a laissée fuir. D’où des textes doux amers d’histoires courtes où la voix enfle puis se coupe : « je veux sentir avec toi, peindre, noircir, hélas tu ne connais pas la nuit ». Et c’est d’une certaine façon ce qui l’ennuie comme si l’amour devait faire place au sacrifice, à la douleur plus ou moins entretenue et choyée.

Korvin.pngHors du récit, du témoignage ou de la simple confidence, loin des formes traditionnelles l’écriture est toute en intensité fondée sur les fractures syntaxiques de phrases errantes, de paragraphes-îles et des textes en morceaux. Dans un érotisme certain ou plutôt un certain érotisme, le texte rampe à l’assaut de l’émotion et de l’intelligence. Il parie sur elles sans la moindre condescendance. La voix semble naviguer sans boussole, en dérive. Tout demeure énigmatique, là où l’écriture se veut une reconstitution verbale, phonique d’une force de mutilation. Le désir rôde : mais c’est bien là que tout se complique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Stéphane Korvin, « bas de casse », Æncrages & Co, 2015, dessins de Caroline Sagot-Duvauroux., « et ce naufrage », Littérature mineure, Rouen, 2017

30/07/2017

Pierre Alferi : ce que parler ne veut pas dire

Alferi.jpgAu début, entre deux protagonistes moins aphones qu’en mal de création, se crée « du » discours : sous ce mot générique les indices formels ont du mal à faire sens. Ils suivent leur cours, crée du vivant inconséquent. Celui-ci fait la saveur d’un texte aussi inopportun qu’incongru et très astucieux. Ce premier échange est vite décalé par une voix tierce : à la logorrhée se mêle un pathos tragique. Mais tout reste astucieusement annihilé. Cette voix qui parle via un écran est victime d’une panne de transmission. Elle oblige à un sous-titrage approximatif. Il contraint les trois parleurs à retrouver le fantôme de qui ils furent jadis et naguère.

Alferi bon.pngIssus de trois pièces (« Répète », « Coloc », « Les Grands ») « Parler » devient autant une rude bataille qu’un exercice de ventriloquie pour se dégager du corps constitué de la langue tant celui-ci vient faire lui même écran au corps verbal d’une expérience plus intime. Elle illustre ce que la littérature fabrique lorsqu’elle joue non d’un véritable centre et sens mais de leurs annexes. Une nouvelle manière de dire en ne disant pas (et l’inverse) prouve que la question de fond du langage est reconduite de manière drôle voire perfide jusqu’à devenir comme dit Prigent « oiseusement ontologique ».

Alferi 3.jpgL’enjeu est de cerner quelque chose de juste au sein d’une expérience linguistique qui ne cesse de déraper tant le propos est volontairement présenté comme régressif en une sublimation d'aphonie bavarde. Elle est d’ailleurs soulignée par certaines bribes en gras – selon un procédé d’insistance - afin de suggérer une impuissance verbale. Le dialogue ne fait que déréaliser stricto sensu ce que le langage doit produire. L’énergie que mobilise les personnages l’est sinon en pure perte du moins pour une assignation approximative.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Alferi, « Parler », P.O.L éditeur, Paris, 92 p. 14 E.

25/07/2017

Re-pères de Laurence Boissier

Boissier.jpgLaurence Boissier, « Rentrée des classes », coll. ShushLarry, art&fiction éditions, Lausanne, 200 p., 17,80 CHF, 2017. Publication : le 18 septembre 2017.

Laurence Boissier poursuit son « inventaire de lieux ». Mais pas n’importe lesquels. Ici ce sont des lieux intimes et désormais vides à la suite de la disparition du père de l’héroïne. Lorsqu’arrive la nouvelle entrée des classes, sa mère « se perd dans le grand lit conjugal et son frère se retrouve dans le costume trop grand du chef de famille ». Mais les vies doivent se reconstruire lorsque le froid automnale tombe sur Genève.

Boissier 2.pngPeu à peu de nouveaux rapports, de nouvelles rencontrent se tissent. Si bien que au-delà de la place vide, un remplissage a lieu de l’école des Pâquis à l’immeuble de la rue du Mont-Blanc, des bords de lac et jusqu’à un musée étrange. Tout cela ne se fait pas sans heurts mais les territoires se déplacent afin que la vie aille vers de nouvelles « noces » (pour reprendre un titre de l’auteure).

Ecrire revient à signifier des ailleurs et des ici recouverts bientôt de neige presque bleue. Les feuilles de platanes courent sur les trottoirs, un peu de la pensée les brasse. Le temps se couche sur les intermittences du mystère. Tout cela tremble, chuinte d’inassouvi et rêve de vie après une mort qui parut trop vaste.

Jean-Paul Gavard-Perret