gruyeresuisse

08/08/2018

La louve et l’ogre : Nicolas Verdan

Verdan.jpgNicolas Verdan, « La Coach », Collection « fictio », BSN Press, Lausanne, 2018, 136 p., 22.00 Chf.

Pour l’héroïne de ce roman noir il n’y avait d’abord nul accroc dans la soierie de la vie de son frère. Mais un ogre te tira par les pieds : l’employé de Swiss Post mit fin à ses jours dans un contexte de restructuration de l’entreprise où il avait cru pouvoir planter sa tente. Il croyait que son travail, en dépit des orages, résonnerait jusqu’au bout comme un gazouillis d’oiseau bien casé dans son nid. Des dieux de l’entreprise il ne pensait pas redouter le tonnerre. Mais son existence se termine en théâtre masochiste

Verdan 2.jpgIl y eut d’abord un silence une soumission avant qu’il se sente mutiler définitivement. Quelqu’un (derrière lequel sa société se cache) le contraignit. Pâtissant de son départ il s’en imposa un plus terrible. Pour le venger sa sœur se transforme en coach du responsable pour en nettoyer la surface de la terre en rêvant de lui faire boire une potion : pas de ce celle qui réveille les mort mais donne une sorte de courage au vivant.

Verdan 3.pngElle utilise ses contacts pour obtenir la possibilité de coacher professionnellement le « coupable », lui-même soumis à une crise de couple et l’énormité des décisions impopulaires qu’il doit prendre (fermeture de 600 bureaux de poste). Monte plus qu’en sourdine l’étude de la décomposition sociale, la violence économique, sous couvert de la vengeance d’une femme. Certes une nouvelle de la femme est donnée une image double : elle est la « main » de dieu mais aussi l’exécutrice de basses œuvres. Son visage reste muet et impassible. Son sang tourne au noir dans les confins du monde sordide dont nul ne voit encore totalement le fond. En jumelle de sa nuit elle se veut néanmoins Louve, dompteuse d’impossible.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

07/08/2018

Du bon usage du fragment : Laurent Cennamo

Cennamo.jpgLaurent Cennamo, coll. « Soleil Noir », Editions Bruno Doucey, 2018, 112 p., 14 E.

Il existe chez le Genevois Laurent Cennamo une capacité à revisiter le passé par l’usage du fragment pour revenir sur des points aussi saillants qu’infimes. De ces notes très furtives l’auteur se fait moins cancre le long de sa route que releveur des germinations. Elles firent qui il est, elles font ce qu’il sera. Un mot, une œuvre, un visage, une rue retraversent sa vie en une suite de « laisses » ou de liasses. Le poète propose ses moments délicieux et les sensations qu’ils offrirent. Elles demeurent intactes sans qu’une telle évocation crée une déception par le fait du temps révolu.

Cennamo 2.jpgAvec un lyrisme contenu – même dans sa fugue pour Saint-John Perse- le poète avance dans sa quête à travers ce courant du passé qui ne retarde en rien le passage du temps mais fait savourer ce qui fut dans des haillons comme dans des images de Morandi. Un flot d’extases sommaires ou plus longues crée un courant salvateur de nombreuses lueurs d’émotions, de corps, de lieux presque paradisiaques là où l’Italie (mais pas seulement) reste souvent un havre de grâces et de troubles. Il remonte en surface comme des fresques sauvées des murs du temps passé dont l’auteur fait son musée.

Cennamo 3.jpgLes curiosités passées de l’auteur ouvrent encore son regard débordant d’encre noire. Il reprend son métier de vivre chaque jour pour respirer son air. Son itinéraire est nourri des éblouissements premiers : ici nul manque de mémoire qui rendrait l’homme de glace. Au contraire il « se réfléchit » à tous les sens du terme dans ses âges languissants où le cœur s’ouvrait à des palpitations dont le sens ne parut parfois que bien plus tard. Si bien que le langage de tristesse se métamorphose au souvenir de « Cronaca di un amore » d’Antonioni comme d’une Deborah enfant à l’état de diamant brut ou encore d’un match de football qui venait casser le purgatoire de l’école, du mot « kirsch » sous l’égide de Kafka, du Paon de Fellini ou encore de Saint-John Perse qui clôt ce livre plus solaire que noir.

Jean-Paul Gavard-Perret

04/08/2018

C’est au pied de l’échelle que se repère le vivant - Richard Meier

Meier 2.jpgLes carnets de Richard Meier prouvent que la vérité n'existe pas : mais elle prend une certaine lisibilité dans de tels leporello à fonds multiples. Plutôt que de mettre du riquiqui dans les mictions, les matrices des pages et leur développement deviennent des accès aux fermentations du créateur et ses caprices des dieux pour mortels. Le livre se déploie et se déplie entre lumière et ombre où « l’espace fécond et déchiqueté » fend la parole avec le dessin de quatre échelles et des jeux de trapézistes. Si bien que le créateur lorsqu’il coupe « l’entre de la lumière » semble n’avoir plus rien à dire (ce qui reste à prouver) mais encore beaucoup à montrer.

Meier 3.gifIl s’agit une fois de plus de penser en action et sans omissions dans les palettes en noir et blanc du pâle être qui remonte en quelques pans de couleurs. Plutôt que de passer sous les fourches caudines des échelles il convient de gravir les échelons. Dès lors tout est bon pour atteindre le ciel et c’est une autre version de s’envoyer en l’air.

Meier.pngIl suffit d’avoir dans le ventre suffisamment de courage et d’encre afin que du noir d’entrailles jaillissent ce que l’inconscient cache. L’écriture n’est non seulement « bonne qu’à ça » mais joue ici totalement son rôle. Et lorsqu’elle ne suffit pas, l’image lui permet de sortir encore. Il y a là le risque de se briser les os mais c’est ainsi que « l’ardore » suit son cours pour s’éloigner du Styx par la passion qui reste un souffle attaché à la viande - comme l’avait compris Artaud - avant que le temps du silence efface les mots, les images. Ici demeurent leurs sillages.

Jean Paul Gavard-Perret

Richard Meier, « L’échelle pour la page », Editions Voix, Elme, 2018.