gruyeresuisse

28/07/2020

La virgule

Muriel.jpgSouvent les amoureux sont plus des inséparables qu'hélix sires. Ils aiment se sentir liés au peu qu'il sont et s'y débattent non sans ambiguïté en préférant le réduit de leur cage à la coquille de la prétendue pureté. Contrairement à nous qui ne savons parler que par bâtons ces éclaireurs parleurs du vivant nous rendent notre tête et habitent le temps en semaines ceintes et que leurs Parques soient prenantes ou blêmes n'est pas leur problème. Chez eux l'un est père OK, l'autre mère courage, grosse et chahutée par une épave qui flotte encore mais ne peut promettre que peu. Il faut donc un Phoenix du haut des bois de leur lit car le ou suce-dit(e) est vite aux abois comme aux abonnés absent. Bref sans l'âme à tiers l'amour est soluble dans ses larmes.

Seule la triangulation adéquate permet au perruqué perroquet ou à sa partenaire, d'un père ou d'une mère siffler (si ce n'est lui ce peut être son frère ou sa soeur) afin d'agir en lieu et place afin de différencier l'amour du deuil ou de la mélancolie. Une élémentaire absence de vertu doit laisser espérer qu'un mâle au trou ou une mémélusine sorte son histoire d'amour de toute terreur mystique. Car ce qui nous habite n'a rien à voir avec un dieu sauf à penser qu'en volatile nous possèdions une spiritualité insectivore et noire d'y voir.

Certes, sortant d'une sexualité hermaphrodite et auto-suffisante, l'oiseau jaillit parfois de sa coquille pour passer du paroxysme de l’idéal à l’abîme des sens. Ses mots "Jacquot t'aime" deviennent son théorème mais ils sont vite pris pour un anathème dès que les effets se retirent ou qu'ils reculassent sans le moindre joint de culasse. Dès lors tout entêtement verbal devient divertissement moins pascalien que provisoire à qui ne peut honorer ce qui s'ébroue sous la phanère ou l'aigrette dans l'espoir d'une certaine brouette.

C'est rappeler aussi que bien des raies alitées font des succès damnés. Ils renvoient à deux chaos : celui de nos marais, celui des nos étendues continentales. A une virgule près, ils nous rappellent que sous effet d'un émoi langoureux et quel que soit notre sexe nous sommes "en territoire, conquis" mais jamais "en territoire conquis". A nous de faire avec. Accouchons de nos chimères.

Jean-Paul Gavard-Perret

(Sur un dessin de Tristan Félix)

26/07/2020

Jacques Saugy et Gérard Genoud : ce qui arrive

Saugy 3.pngLe photographe Jacques Saugy et l'auteur Gérard Genoud proposent  - après "dis-voir" où l'oeuvre à quatre mains et sa gestation étaient l'objet de mots "croisés" - une manière d'évaluer dans leur dialectique le passage de la Covid sur la ville de Genève. A l’artère du vide et de la déchirure ils opposent un double déroulé.

Saugy 2.pngGérard Genoud se met dans la peau d'une petite fille au prise avec un évènement qui la dépasse :  elle mais aussi ses parents et les autres. Elle est comme arrachée à son cours "naturel". Et tente d'y répondre. Sans comprendre de quelle peste il s'agit, elle tente de tenir seule tandis que ses parents doivent assurer le quotidien. D'une certaine façon la vie s'arrête. Les mots de la fillette l'expliquent comment tandis que Jacques Saugy montre ce qui se passe par le noir et le blanc dont le beau papier souligne la grisaille d'un moment où pourtant le soleil était au rendez-vous.

Saugy.pngMais tous les printemps ne se ressemblent pas. Et les mots qui soulignent à chaque page les clichés entrent en interaction pour marier l'émotion de l'enfant et ce que deviennent la ville et ses passants. Le cursus n'est plus une invitation au rêve pour le regardeur/lecteur. Une telle communauté souligne la solitude. Si on excepte les premières pages : elle est partout. Reste à attendre que cela finisse. Que le danger s'éloigne et que l'école reprenne avec ses sauts et gambades.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Saugy, Gérard Genoud, "Hop hop hop", Les Sales Editions, Genève, 2020.

23/07/2020

Fixe !

Tristan.jpgJe salue du chef ma caboche  pleine de peurs et bannie d'entre toutes les flammes. Je ne suis que sa valetaille. J'huluberlue ma chair pleine de graisse ou de cire froide. Nul acier là-dedans. Et je mange encore davantage pour m'achever sans pour autant caresser une joie débordante. Serait-ce - et sans erreur possible - la vraie liberté ? Ou la juste tromperie qui ne m'effraie pas, même si la foi - bonne comprise - n'est plus de la partie ? La justice qu'on m'aura accordée repose sur une erreur notoire. Nul doute que sans cela je n'aurais pu être supportable - même si  je le suis déjà si peu. J'ai toujours été incapable de supporter ce que j'éprouve, d’approuver mes dires, de diriger mes actions, d’identifier mes opinions. J’ai vécu pour me venger d’être. Même mon langage se recomposa dans le vide en des mots que j’ai entendus quelque part. Vivant immobile dans la peur j'ai tenté de donner le change jusqu'à la défaite finale des os et de ce qu'il y a dessus.

Mes idées auront sans doute été étrangères à ce que je pense : elles sont moins dans ma tête que dehors. Entre gel et canicule elles m'auront enculé : ce sont à la fois des membres et des orifices qui semblent m'obéir. Mais l'ensemble sonne creux dans mon piano à couacs, au milieu de son armoire de bois avant de le clouer. Cessez de croire que je suis un homme ou le tiers de l'ombre qui m'accompagne. Je suis une illusion d'optique dans l’espace qui se déplace quand je marche. Je ne suis dans aucun de mes mots, j'aide juste à leur mécanique. A force j'ai dû apprendre mes textes par coeur (du moins ce qui en reste.)

Voilà l'animal fardé en homme muni d’un corps aux oreilles où poussent des poils. Poursuivez l’inspection : vous verrez qu'il y en a tant ailleurs. Animal je vous dis. Ours par exemple. Ayant eu la possibilité d'avoir vieilli. Et cela tient de la commisération dont il faudrait bien remercier Dieu ou quelque chose du genre. C'est comme si j'avais bénéficié d'une zone de non-lieu, ou du mariage de la carpe et du chien. Ce qui me laisse néanmoins descendant de ma mère et de la rivière où je l'ai noyée. Elle y porte sans doute des écailles en nageant par erreur pour remonter le cours et retrouver les soixante-quatorze générations de descendants mâles obtenus bien sûr par les femmes.

D'aucuns disent que c'est mon père que j'aurais dû tuer pour abréger ses peines. Mais il n'en disait rien. Priait à la fin et n'a jamais jeté d'anathèmes. Se consoler en disant que le monde pour lequel on se passionne et tu n'auras pas existé.L'idéal aurait été de tourner le dos non à la vie des autres mais à la mienne. Néanmoins nous finirons par la mort que chacun à notre manière nous avons inventé. La vie n'aura eté qu'un fruit dont seule la coque importa. Et je sors de ce repas les pieds devant et dans l’estomac en espérant que le monde n'aura pas trop souffert de m'avoir supporté. Même si parler ainsi ne manque pas d'un orgueil déplacé.

Bientot ma langue collera à mon palais et mes dix doigts seront noués avant d'être grillés. Mes pas ne me suivront plus. Mais de toute façon m'ont-ils jamais obéï ? Mon cul est bien calé et silencieux. Pas de tintabaron, d'étrons ou vaseuses foirades. De ma tête le silence va résonner. Elle n'aura que peu joué son rôle de garde-fou mais elle fit ce qu'elle put de ses deux lobes joufflus comme des fesses. Ma chansonnette vivante bientôt finira de jouer. Elle soufflera désormais à mes côtés. Comme je lui ai appris. Non seulement mes mots ne seront pas de la pensée mais cette vérolée sera désormais privée de vocables. Quand à mon tuyau jadis bandeur il est bien flasque et reposé. Tout est aprésence à présent ou sous peu. Me voici enfin  Grand Imbécile qui ne pense plus à rien. Je vais enfin me reconnaître.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hommage à un dessin inédit de Tristan Félix