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01/06/2018

Philippe Guiguet Bologne : l’alerte spirituelle

Guiguet.jpg

 

 

L’élégance ne se décrète pas : l’écriture de Philippe Guiguet Bologne la possède. La voix du poème devient un palmier sur le ciel, des lèvres qui chuchotent un retard, un retour. Le souffle est retenu, le jour ne bouge pas, mais monte un moment de grâce avec de larges coulées de murmure, « un envol couvert d’une guipure de traits » qui allongent pleins et déliés où féconde une sorte de démence douce.

 

guiguet 2.JPGAu sein d’une inconstance native, le poète une nouvelle fois arrive à prendre pied, refait une sorte d’histoire d’amour à peine éclose dans la fournaise des jours et du sud sans doute. Ecrire devient un devoir. Il s’agit de s’aventurer dans l’ailleurs, vers le silence ou les bruits étouffés et la musique impossible, pour contempler des vérités mutilées. Au secret d’une telle voix, le poète n’est plus sourd à lui même et à l’autre. Entre les deux se porte le chant d’un secret.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe-guiguet-bologne, « Ferle », Littérature Mineure, Rouen, 2018, 8 E..

15:32 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Michel Thévoz : Vilain !

Thevoz.jpgAprès Frédéric Pajak, Paul Nizon, Delfeil de Ton, « Les Cahiers Dessinés » proposent dans sa collection « Les Ecrits » un nouveau livre sans dessins et dont le dessein semble leur en vouloir. Michel Thévoz – figure magister de l’art en Suisse et de l’art brut - regroupe ici certaines de ses chroniques, de Hans Holbein à Bernard Garo. Il ne cherche pas à saluer à tout prix des artistes « reconnus ». De la part d’une telle figure de proue cela reste un signe de bonne santé. Bref - et à plus de 80 ans - l’auteur ne perd rien de son regard et de son impertinence. Il ne se laisse pas avoir par les derniers remugles des arts écologistes et campe sur ses fondamentaux d’enfermements ou du retrait.

Thevoz 2.pngL’auteur se fait - et il ne faut pas en être dupe - volontairement provocateur. Mais moins fluctuant que Fluxus. Certes son introduction assure un premier uppercut : « Apprenons à inexister» dit-il. Et l’auteur d'en rajouter une couche : la Suisse manquerait de relief. Ce qui est en soi un paradoxe… Mais il est vrai - et le pays peut s’en honorer – que la Suisse ne cultive pas un point de vue nationalisme plastique. Le Fédéralisme n’y est pas pour rien. Entre Lausanne, Genève, Berne, Zurich, Fribourg, Bâle ou le Tessin l’éventail plastique reste large.

Thevoz 3.jpgLe pays semble implicitement aspiré par ses grands voisins. Et les noms des théoriciens que Thévoz convoque dans son entrée en matière semblent prêcher en ce sens. L’auteur peut regretter parfois et à sa manière le bon vieux temps du rock and roll artistique. Néanmoins il évite les souverains poncifs, les leçons de morale et surtout ne met jamais à mal l’art du XXIème siècle helvétique. Si l’auteur regrette son manque de spécificité (mais existe-t-elle ailleurs et ce même dans les grands pays – la Chine au premier rang ?), son livre est autant à tiroirs qu’au titre trompeur. Manière de cacher les secrets qu’une telle commode cache. Il ne s’agit jamais d’un vide grenier.

Jean-Paul Gavard-Perret

«L'art suisse n'existe pas», de Michel Thévoz, Editions Cahiers Dessinés, 240 pages, 2018.

31/05/2018

Les albums de Mère Castor ou les si monades de de Beauvoir

Beauvoir.jpgSimone de Beauvoir aura été tout compte fait l’auteure d’un seul livre. Certes, pas n’importe lequel. L’un des rares à faire bouger les lignes, modifier le monde et le secouer encore. Son « Deuxième sexe » reste un ouvrage d’exception. Mais hors de ce livre phare combien de déchets.

Le verbiage des « Mémoires » ne mène qu’à des plaidoyers pro-domo et à des visions narcissiques. Plus l’auteure croit s’en échapper, plus elle tombe dedans dès les « Mémoires d’une jeune fille rangée» et par ses suites jusqu’à l’apologie sartrienne terminale où l’auteur veut préserver sa place éminente.

Beauvoir 2.jpgSi bien que de tels écrits sont intéressants par ce qu’ils cachent. Tous les épisodes ambigus et gênants sont édulcorés dans un art de la litote instinctive. Le tout dans écriture compassée et bourgeoise qui manque cruellement d’ironie et de poésie. La vraie. Pas celle de la d’Ulm ou des vacances chez papi où Beauvoir écrit: « Je sentais sur mes paupières la chaleur du soleil qui brille pour tous et qui ici, en cet instant, ne caressait que moi »…

L’auteure n’a ni la force sourde de Duras, ni la violence poétique de Cathy Acker. Tout chez elle est encalminé dans un chemisier de bon aloi signé par un couturier des bons quartiers parisiens (rive droite comme rive gauche). Nulle question effrayer le lecteur par trop d’acidulé. Si les appétences marxistes sont mises en exergue, les profondeurs lesbiennes demeurent édulcorées. Preuve une fois que de plus qu’il ne faut jamais chercher la vérité d’un auteur dans ses écrits intimes sauf à se transformer comme le fit Stendhal en Henri Brulard.

Jean-Paul Gavard-Perret

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II », Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard, 1616 p. et 1696 p. "Album Simone de Beauvoir" (même collection).