gruyeresuisse

18/09/2017

Blag Jacques : carrés d’astres

Demarcq.jpgDemarcq sait combien - grâce à Apollinaire - le poème devient incisif en mettant le zig dans le zag et l’icône dans l’idiome. Le calligramme soulève la platitude du logos puisque l’écriture s’observe aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale. Les mots trouvent pour accuser le réel un allié de choc dans les déterres-gens plastiques pour afficher la noirceur du monde sans négliger d’en rire.

Demarcq 3.pngLe poète des "Zozios" et de "Tonton au pays des Viets" plutôt que des coups de gong préfère ici jouer au gars zouilleur, un rien merle moqueur. Il trille et étrille un temps devenu « zinzin » sans pour autant se contenter d’éructer des brèves de comptoir et de plombiers zingueurs. Avec les appuis de Picasso, Arp, les Delaunay (entre autres) l’auteur feint de jouer les hauts hardeurs sans pour autant « pâtouiller dans la bouillasse » sexuelle.

Demarcq 4.jpgCe Hell-Angel au zèle déployé chatouille le verbe de guili-guilyrique. Aucune mésalliance n’existe entre vignettes, graphismes et mots. Ces derniers - et en conséquence - ne manquent pas de corps. Manière pour Demarcq de se démarquer et de faire le Jacques là où, en référence à Calder, des calvaires phrastiques créent des chapiteaux mouvants.

 

 

Demarcq2.jpgL'auteur devient le major d’home sweet home et ses poèmes prospèrent en multiple yop là boum ! Il se fait autant apollinien qu’apollinairien. Chaque texte devient un petit miracle d'élans pour creuser des espaces au sein de chorégraphies en arrêt sur image. Le passé du créateur des "Calligrammes" est empiété : il devient un présent pimenté de salsa démoniaque. L’auteur y baratte sans bar à thyms un corps puce pour rappeler à l’humaine condition qu'elle l’est bien peu souvent.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Demarcq, « Suite Apollinaire », coll. « Calepins », Editions Plaine page, Barjols, 30 p., 10 E., 2017.

17/09/2017

Thésée et les mots du silence


Thésée.jpgLa collection « Apostilles » permet d’évoquer ce qui ne peut se dire. Tout reste sur le sceau du secret puisqu’en absence de texte, seul ce qu’il en reste – à savoir ses notes «critiques» - crée des béances dans l’anonyme afin de suggérer quelque chose de plus substantiel que les mots eux-mêmes. De telles incidences à l’absence permettent le passage et le partage du tout.

Thésée3.pngA cause de leurs racines et de l'énigme de leur écorce- marge d'opacité où peu à peu la transparence instruit – les notes unissent à l'arbre de vie du vide ou - si l’on préfère - le goût d'une vérité unique au nom d’un tronc commun via un flux venu ici, selon ce qu’en écrit Thésée, des lieux d’extrême orient.
Thésée 2.jpgLa crête des citations permet de ne pas penser la fixation de manière banale. Elle blesse le ciel de la pointe de sa tendresse. L’apostille permet donc de revenir à ce qui est tu dans un discours nu. Quoi de plus stable qu’un tel déploiement ?

Au tronc, sont préfèrés ses rhizomes toujours premiers. Il convient de suivre les directions qu’en trace implicitement Thésée. Se livrant à un exercice de paradoxal silence elle évoque l’éveil comme une plainte presque religieuse qui rapproche l’éloignement de la proximité selon un rapport confondant.

Jean-Paul Gavard-Perret


Thésée, «Une voix de passage », coll. Apostilles, Danielle Berthet, Aix les Bains, 2017.

 

14/09/2017

Sous l’écorce des eaux : Sylvie E. Saliceti

Saliceti.pngSylvie E. Saliceti, « La voix de l’eau », Editions de L’Aire, Vevey, 2017, 80 p.

Dans son livre fondamental « Les structures anthropologiques de l'imaginaire », Gilbert Durand a démontré le lien qui, par delà les cultures, rapproche la femme de la mer. Et ce n’est pas un hasard si Vénus sort de l’eau. Sylvie E. Saliceti en forge sa propre symbolique et sa lutte : « Je suis toutes les femmes et la nageuse d’un seul combat / La mer est remplie de vos visages, de vos mémoires silencieuses». La poétesse parle en leurs noms. Elle est multiple et une pour faire parler le silence de celles qui ont servi de torchon ou de repos du guerrier.

Salicetti 4.png« La voix de l’eau » n’est cependant pas remplie de haine ou d’amertume. La puissance de la poésie, comme celle des femmes, peut former une matrice pour une alternative à tous les statuts-quo. Le féminin imprime des vagues dont l’écriture prolonge les ondes. Encore faut-il ne pas chercher une poésie descriptive : « On n’écrit pas sur la mer / Elle nous écrit peut-être ». Et le moment est venu où la voix - perdant pied - avance vers ce qui se voudrait énigme mais peut modifier les leçons de l’histoire.

Salicetti 3.pngD’où cet appel de féminine engeance : « Coule donc Djoliba, chante / Que le geste te découvre – la peau, le corps, le récit / grain par grain, lettre par lettre ». Le gouffre de l’être se transforme en une maison aux mythes et empreintes archaïques que tant d’auteurs - même Baudelaire – ont cachés par peur de l’utopie que la femme porte en elle. Sylvie E. Salicetti ose donc une forme d’ « incompossible », le passage à la conscience comme au désir « qui lisse jusqu’au creux du ventre où se fatigue la salive d’une langue récoltée ».

Saliceti 2.pngA la poétesse de la réinventer - de l’occident à l’orient - au bord « des clartés hadales ». Cette quête reste un combat. Le geste de la nageuse en imprime l’impulsion. Il ouvre un territoire loin de l’avidité et de la corruption et pour l’amour : ce dernier a besoin de l’espace charnellement aquatique « pour brûler ». La créatrice  en traque les abîmes là où son propre « je » « piste celle qui je suis » pour un futur germinatif : plonger devient une surrection.

Jean-Paul Gavard-Perret