gruyeresuisse

23/05/2018

L’amante helvétique de Brancusi

Brancusi 3.jpg« Brancusi & Marthe ou l’histoire d’amour entre Tantan et Tonton. Correspondance », EditionsDilecta, 100 p., 20 E..

A lire cette correspondance enflammée une question demeure : Brancusi n’était-il pas bipolaire ? D’autant qu’au même moment paraissent les lettres (si elles peuvent se nommer entre autres puisqu’il s’agit plus de simples billets), échangées avec Marcel Duchamp. Pour celui qui, d’Amérique, s’occupe du sculpteur resté confiné à Paris, les mots sont convenus, hâtifs, lardés de fautes d’orthographe (l’auteur de ces lignes ne peut lui en vouloir), d’à-peu-près et d’un langage franco-roumain approximatif.

Brancusi 2.jpgOr le nonchalant qui avec Duchamp et sous le nom de code de « Môrice » (que partage tous les amis du peintre dadaïste) se contentes de considérations économiques (mais néanmoins amicales), se transforme en amoureux passionné. Le quinqua découvre avec la jeune danseuse suisse la passion dévorante. Marthe Lebherz était venue à Paris parachever ses études. Secrétaire de Brancusi, elle a géré les affaires de l’atelier notamment pendant l’absence du sculpteur parti aux États-Unis préparer son exposition à la Brummer Gallery. Brancusi a soigneusement conservé cette correspondance qu’il comptait publier en tant que roman d’amour. Dès lors, avec la coryphée, le sculpteur soigne l’orthographe et orne ses missives des croquis de son « Baiser » (forcément) et ils sont cachés sous le nom de Tantan et Tonton.

Brancusi.jpgLe brouet d’amour est dégorgeant de lave. Entre l’artiste et la danseuse nulles banalités tartes Mais cette passion restera ronsardienne : elle ne durera sinon le temps des roses du moins certains rosiers fragiles. Le rapport est fort mais avec la distance il s’étiole. Les lettres enflammées ne sont plus que le fait du vieil amant. Marthe de retour en pays natal et réfugiée près de sa mère reprend du plomb dans la cervelle : les ailes de l’amour en reçoivent la salve en contre coup. Preuve comme le chantait les Rita Mitsouko « l’amour finit mal. En général ». Celui de l’artiste et de la suissesse sera conforme à la règle.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/05/2018

Mouvement, profondeur, espace : Valère Novarina

Novarina 2.jpgValère Novarina, « Une langue inconnue », (réédition) Editions Zoé, Genève.

Pour Novarina la langue « bête respiratoire à jamais imprévisible » se lie à une musique qui pense. Elle joue ici une variation maternelle sur la langue hongroise de sa mère dont une berceuse l’enchantait. Le Savoyard retrouve ainsi une racine hongroise à travers la sonorité d’une langue foraine qui se lie au français. Cette langue est celle du « fiancé fantôme » de sa mère et que son propre père lui avait refusé. Sans lui il aurait été un autre. Ou personne.

novarina.pngL’auteur ramène une nouvelle fois à la richesse sonore et non à l’abstraction de la langue. Le Hongrois pour lui « porte loin » - comme le Français. La pensée miroite dans l’une et l’autre de diverses énergies. Les mots ne sont pas les choses mais la pensée s’entend par l’incarnation qu’ils lui donnent. Et à travers cette langue incompréhensible et son expérience, Novarina fut atteint par un flux : il lui donne l’idée que la pensée est « une course de haies ». Et l’étrangeté incompréhensible tua l’idolâtrie des mots et le renvoya au patois savoyard, à sa richesse phonique, sa danse et son mouvement sourd

Novarina 3.pngAu nom de l’esprit balkanique, tout jeune Novarina, écrivit « liberté pour la Hongrie » puis des carnets dont « la mémoire : une eau où se noyer » que l’artiste « débrouillera plus tard ». Depuis il continue à travailler « à l’aveugle » sachant que l’écriture en « sait plus que nous » au nom d’une révélation, d’une métamorphose, d’une transfiguration. Novarina évoque aussi ses autres langues nourricière le latin, le français et le patois du Chablais cette « langue idiote et manuelle » qui invente et qui rit et connaît ses paysages par cœur : Samoëns, Champanges, Boëge, Brentonne, Habère-Poche et bien d’autres et aussi ses sobriquets dont l’auteur fit la collecte pour créer un tournoiement.

Jean-Paul Gavard-Perret

18/05/2018

Italo Calvino : l’éternité et avant

Calvino.jpgLes contes de la trilogie de Calvino exposent leurs héros à la jouissance et la punition. Les ombres planent comme au cimetière où l’eau coule dans un broc gris pour aller fleurir des tombes Avançant moins en narration qu’en sillons et coupures, les personnages de Calvino serpentent en une étrange musique d’existence. L’écriture frissonne, vibre dans le brouillard d’une mémoire pudique et drôle. Des femmes cheveux blanchis à la chaux vive des ans y pèsent le poids de l’âme : il n’est pas moindre puisqu’il supporte le fardeau qui enlace nos propres fantômes.

calvino2.pngEt si pour Calvino il n’existe pas d'autres passages que celui de la mémoire. Même si - chemin faisant – il est possible d’oublier sa mère. Celui à qui elle a donné le jour, la lumière mais aussi la noirceur et qui n’a cessé de se vouloir calife et qui su père-sévérer à la place de celui qui n’a jamais su le faire aura eu le dernier mot à travers ses contes que Rueff revivifie.

 

Calvino 3.jpgChez Calvino le rêve de ne pas parler est mis à mal : il est sauvé par celui de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacements demeurent essentiels. Pour preuvre l’œuvre perdure même si le sentiment de la perte est fichée dans une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Sous le rinçage du temps Calvino montre combien l’imaginaire permet d’échapper à la disparition qui voulut pourtant toujours l’entraîner en une douloureuse proximité et dont l’écriture devint le barrage provisoire. Mais barrage tout de même sur lequel il est agréable de valser.

Jean-Paul Gavard-Perret

Italo Calvino, trilogie : « Le baron perché », « Le vicomte pourfendu », « Marcovaldo ou Les saisons en ville », nouvelle traduction de l’Italien par Marin Rueff, coll. « Du monde entier », Gallimard, 2018.