gruyeresuisse

27/06/2018

Que la guerre est jolie - Leonard Wibberley

wibberley.jpgLeonard Wibberley, « Feu l’Indien de Madame », Héros Limite, Genève, 2018, 224 p..

Dans ce livre et une nouvelle fois Leonard Wibberley traite l’Histoire par dessus la jambe et ses jarretières – fussent-elles celle d’une veuve anglaise. Il était coutumier du fait. Moins connu que « La souris qui rugissait», son texte reste tout aussi drôle par ses situations absurdes et la critique acerbe de la Deuxième guerre mondiale et de ses histrions maîtres du jeu de l’Oie.

 

Wibberley 2.pngLe regard ironique que porte l’auteur sur la politique menée par les grandes puissances économiques reste plus que jamais d’actualité. Le monde est un champ de bataille grouillant de mirages et de feu Mais cette fable permet pour autant d’autres éclats de lumière par effets de farce.

 

 

Wibberley 3.jpgL’auteur à travers ses deux personnages clés et les situations tout aussi improbables que les deux héros semble boire les océans et déplacer les montagnes. Reste à se demander à quelle porte le monde doit frapper pour tenter de sortir des errances programmées. L’auteur ne répond pas : il se contente de créer le rire... Du moins a priori.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/06/2018

La double vie de Claudine Gaetzi

Gaetzi.pngClaudine Gaetzi, « Grammaire blanche », Editions Samizdat, Le Grand Saconnex; 2018.2018

Claudine Gaetzi transforme l’écriture en poétique de l’effacement. Elle refuse à sa pensée une fabrication rhétorique où l’image viendrait à point venu illustrer ce qui a été déjà perçu ou perdu. Dans une éthique de l’amenuisement pour celle qui - comme pour Duras - «écrire est ma raison, mon recours », nul besoin de métaphore ou d'anomalie sémantique. Et l’objectif quand la fin approche reste de s’inventer tant que faire se peut.

Gaetzi 2.jpgL’auteure cherche la meilleure formulation possible d'une réalité à la fois « in abstentia » mais dont elle est inséparable et avec laquelle seulement elle prend sens. Ce réel est le lieu d'avènement et le producteur d'un langage où Claudine Gaetzi met sa vie « entre parenthèse », oublie les détails : « l’essentiel se réduit à rien ». Toutefois il reste un tout là où « Grammaire blanche » représente le phénomène d'être (celui spécifique de l'être parlant) pour celle qui finalement, dans un rappel implicite à Bachelard « habite sa maison ».

Gaetzi 3.pngEntre apparition et disparition, le réel et le passé sont rétifs : ils gardent la vie dure. Les yeux ne suffisent pas pour leur échapper si bien, et à force, la mémoire « sauve » l’auteur et son chagrin «crée une sorte d’équilibre. » Claudine Getzi laisse passer ce qui arrive, lâche ce qui est passé. Mais pas tout. Elle rassemble ce qui reste de manière poignante et sans emphase dans son comment dire en compagnie d’aucunes circonstances mais où pourtant un récit paradoxal se construit. Car ce peu devient un mode de vie - et de vie intégrale - en évitant à la fois que l'affectivité joue un trop grand rôle et que le symbolisme intellectuel discursif fasse barrage à cette nudité du discours noué aux « Belles saisons imparfaites ».

Jean-Paul Gavard-Perret

22/06/2018

Laurence Schmidlin : la distraite - mais pas trop


Scmidlin 2.jpgLaurence Schmidlin, « Le complément d'objets », coll. « ShushLarry », art&fiction éditions, Lausanne, 2018, 92 p., 17,80 CHF.

Grâce à une bourse obtenue par le « Fonds Cantonal d'Art Contemporain », l’historienne d’art s’est permise un détour par la fiction ou l’autofiction en rien complaisante. L’objectif est de donner l'occasion à l’imaginaire de parler de l’art en chemins de traverse. Le titre est la plus belle entrée en matière : entre l’art et la littérature, la chose et sa mystique plus ou moins fantasmée se compose une valse forcément boiteuse et drôle.

Schmidlin.jpgL’auteure s’amuse avec sérieux mais loin du renfort des armures conceptuelles et des questions de méthodes. Elle se transforme en collectionneur solitaire, fantasque et égaré au sein de son quotidien. Son Euphrène (le nom sonne déjà à lui seul comme une verrue sur sa figure) est un éléphant dans un magasin de porcelaine, un atrabilaire amoureux mais qui  s’intéresse moins à ses alter-ego qu’à sa passion. Par ce biais Laurence Schmidlin trouve le moyen de parler de la sienne au sein des collections du FCAC. Elle la développe de manière ludique, impertinente dans le quotidien et les actions de ce personnage dont les traits de caractère se précisent au fil du discours peu programmatique.

Schmidlin 3.jpgS’en suit une série d’impulsions saugrenues. Elles compensent chez Euphrène - que rien n’arrête même quand il se refreine - la dureté du monde tel qu’il est dès qu’il échappe à son domaine d’élection. L’ensemble du livre est élastique à souhait. Il éloigne de l’éther aristotélique. Chaque œuvre abordée au sein des vicissitudes quotidiennes est un peson à ressort aussi mystique que tellurique. C’est aussi un gyrostat propre à faire tourner le monde dans le sens inverse du coucou suisse qui ponctue la vie (elle se voudrait à l’heure mais ne l’est pas) de celui qui rebondit ou s’aplatit selon des abscisses et ordonnées. Elles sont pour lui moins des repères que des patères austères.

Jean-Paul Gavard-Perret