gruyeresuisse

29/06/2018

Pierre TalCoat : un feu en noir et blanc

Tal Coat bon.pngTal Coat (1905 - 1985) rappelle que pour une œuvre fasse irruption dans le monde il faut d’une part être poussé par une insatisfaction profonde autant dans l’art que l’univers tel qu’ils existent et d’autre part ne pas chercher la beauté pour la beauté ou le matériau pour le matériau.

Tal Coat 3.pngUn bloc de graphite suffit parfois afin de recommencer l’histoire de la peinture sas renier pour autant Matisse, Zubaran, Mondrian, Fayoûm et quelques autres, bref ceux qui comme Tal Coat savent jouer du calme comme de l’agitation. C’est pourquoi une telle œuvre en dépit de son minimalisme n’est jamais âpre : elle bouge, échappe au cadre comme les mots du poète (l’artiste l’est aussi) échappe au logos. C’est un feu en noir et blanc. C’est chaud et froid et se situe « derrière » l’image.

Tal Coat 2.jpgDans ses années d’envol l’artiste se trouvait encore attiré par la représentation mais très vite il passe à la matière, la griffure, le trait. Il sent que le monde est moins catégoriel qu’on le croit et que l’image si elle n’échappe pas à elle-même n’est rien qu’un mirage d’un mirage. En cela même à travers ce qui peut sembler abstrait (et en conséquence quelque peu métaphysique) le travail plastique une histoire de corps, de gestes. Ce sont eux qui poussent le trait dans l’espace pour vaincre toute inertie.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Tal Coat (1905-1985), Les années d'envol », Musée Hébert, Grenoble (La Tronche), 24 juin – 28 octobre. De l’artiste, « L’Immobilité battante », L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 20 E., 2017.

27/06/2018

Que la guerre est jolie - Leonard Wibberley

wibberley.jpgLeonard Wibberley, « Feu l’Indien de Madame », Héros Limite, Genève, 2018, 224 p..

Dans ce livre et une nouvelle fois Leonard Wibberley traite l’Histoire par dessus la jambe et ses jarretières – fussent-elles celle d’une veuve anglaise. Il était coutumier du fait. Moins connu que « La souris qui rugissait», son texte reste tout aussi drôle par ses situations absurdes et la critique acerbe de la Deuxième guerre mondiale et de ses histrions maîtres du jeu de l’Oie.

 

Wibberley 2.pngLe regard ironique que porte l’auteur sur la politique menée par les grandes puissances économiques reste plus que jamais d’actualité. Le monde est un champ de bataille grouillant de mirages et de feu Mais cette fable permet pour autant d’autres éclats de lumière par effets de farce.

 

 

Wibberley 3.jpgL’auteur à travers ses deux personnages clés et les situations tout aussi improbables que les deux héros semble boire les océans et déplacer les montagnes. Reste à se demander à quelle porte le monde doit frapper pour tenter de sortir des errances programmées. L’auteur ne répond pas : il se contente de créer le rire... Du moins a priori.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/06/2018

La double vie de Claudine Gaetzi

Gaetzi.pngClaudine Gaetzi, « Grammaire blanche », Editions Samizdat, Le Grand Saconnex; 2018.2018

Claudine Gaetzi transforme l’écriture en poétique de l’effacement. Elle refuse à sa pensée une fabrication rhétorique où l’image viendrait à point venu illustrer ce qui a été déjà perçu ou perdu. Dans une éthique de l’amenuisement pour celle qui - comme pour Duras - «écrire est ma raison, mon recours », nul besoin de métaphore ou d'anomalie sémantique. Et l’objectif quand la fin approche reste de s’inventer tant que faire se peut.

Gaetzi 2.jpgL’auteure cherche la meilleure formulation possible d'une réalité à la fois « in abstentia » mais dont elle est inséparable et avec laquelle seulement elle prend sens. Ce réel est le lieu d'avènement et le producteur d'un langage où Claudine Gaetzi met sa vie « entre parenthèse », oublie les détails : « l’essentiel se réduit à rien ». Toutefois il reste un tout là où « Grammaire blanche » représente le phénomène d'être (celui spécifique de l'être parlant) pour celle qui finalement, dans un rappel implicite à Bachelard « habite sa maison ».

Gaetzi 3.pngEntre apparition et disparition, le réel et le passé sont rétifs : ils gardent la vie dure. Les yeux ne suffisent pas pour leur échapper si bien, et à force, la mémoire « sauve » l’auteur et son chagrin «crée une sorte d’équilibre. » Claudine Getzi laisse passer ce qui arrive, lâche ce qui est passé. Mais pas tout. Elle rassemble ce qui reste de manière poignante et sans emphase dans son comment dire en compagnie d’aucunes circonstances mais où pourtant un récit paradoxal se construit. Car ce peu devient un mode de vie - et de vie intégrale - en évitant à la fois que l'affectivité joue un trop grand rôle et que le symbolisme intellectuel discursif fasse barrage à cette nudité du discours noué aux « Belles saisons imparfaites ».

Jean-Paul Gavard-Perret