gruyeresuisse

27/10/2019

Confession d'un vicaire peu savoyard

 

cauda.jpgJacques Cauda, maître pécheur - sans se soucier de ramasser au filet tous ceux de la terre car il a mieux à faire - parachève sa "Comilédie". Bref il poursuit son autobiographie hors de ses gonds. La confession de cet enfant des zones raconte certaines étapes de sa jeunesse et la gestation de son oeuvre. Mais il ment moins ou mieux que Rousseau. Avant même l'heure de la peinture qui allait le transporter, il est vite attiré sinon par l'art du moins par ses modèles et les ondines qui firent ses quatre heures. Il faut dire que, quoique fier de son organe, à l'inverse de beaucoup de bougres, celui-ci ne l'empêche en rien de penser en devenant un Gilles de Rais plus que de Watteau (mais nous y reviendrons).

 

 

Cauda 3.pngSon livre le prouve (comme son lit l'éprouva). Et les belles de cas d'X de diverses époques lui ont permis de ne jamais être un simple "Assis" tel Saint François. Il sait étendre ses toiles et ouvrir son lupanar pour avancer dans la vie comme pour écrire son texte le plus vite possible afin de créer une impression d'altération. Il recolle néanmoins des séquences, recrée les morceaux qui manquent afin de donner au discours, plus qu'une vraisemblance, une vérité. Mais si avec un tel entreprenant impétrant rien n'est sûr sauf l'enfer qui donne à la vie un supplément de piment rouge plus que ceux que laisse Paulette. Toujours est-il qu'ici les mots comme ses images ont prise véritable sur le réel pour le transformer ou plutôt le flécher selon un contrat tacite avec le diable par lequel la poursuite de la forme est tout sauf un jeu d'apparence naïve

Cauda 2.pngL'auteur extrait du temps l'essence en essorant son passé. Il reste un sardonique progressif, dont le monisme témoigne des enfers. Mais qu'importe les saisons : toutes sont un "'en faire" que l'artiste pratique en atelier ou sous les portes qui - lorsqu'elles sont cochères - finissent par le fouetter. Elles restent néanmoins désirables au même titre que le poux ou la gaine Playtex. Et afin que là "métamorose" et  la fascination ne procrastinent en rien il suffit de délacer le dessous sinon chic du moins pratique au pied d'un ciel de lit. Cauda rendit de la sorte les mortes vivantes et rattrapa très vite ses retards dans l'appréhension des codes picturaux. Dans son jeu de miroir il semble devenir habilement picnoleptique. Mais il n'oublie pourtant jamais les eaux troubles et les femmes tremblantes là où le bas blesse lorsque sa résille resta trop longtemps en  résilience. Et dans le boudoir-atelier tout renvoie directement à celles qui l'animent. Et ce sous l'égide du Gilles bandeur de Watteau. Cauda enfile son costume pour masquer les apparences non trompeuses. Histoire d'abord de ne pas effrayer les novices mais aussi de ne pas douter de savoir de quoi il s'agit lorsqu'on  se mêle d'art. Sans  sexe il n'est que mensonge et flagornerie. Mais cacher en page de couverture ce qu'on devra voir reste l'habile subterfuge de blasphé-mateur moinillon manipulateur des seins offices.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jacques Cauda, "Profession de foi", Tinbad Récit, Paris, 144 p., 18 E., 2019.

25/10/2019

Nicolas Bouvier : racines des images

ABouvier 3.jpgvec Nicolas Bouvier, la photographie trouve une valeur de message intrinsèque en raison de sa charge symbolique, son poids référentiel, sa singularité existentielle, ses valeurs de composition ou de texture. Elle crée le génie de divers lieux et sollicite autrement la rencontre avec les fantômes des civilisations. Et si besoin était, ces textes prouvent que l'auteur et photographe n'a jamais été un touriste dans sa traversée des œuvres et des mondes.

Bouvier.pngIdéalement, il aimait photographier en faisant le vide et en état de déplacement pour se laisser surprendre par ce qui arrive. En ce sens il fut puisatier ou chasseur. Il n'attrapait pas pour autant les poissons ou les oiseaux et ne crucifia pas les mouches. Mais il sut "ne pas civiliser le regard". Et ses textes nous le rappellent.

Bouvier 2.pngTout se passa chez lui en suivant les saisons qu'indiquait "La Voie du Ciel", ce traité de médecine chinoise traditionnelle, où le Printemps est la poussée de la vie, l'été sa croissance, l'automne la récolte de l'existence et l'hiver sa thésaurisation. Mais ces étapes n'étaient pas statiques dans sa recherche du temps perdu et à retrouver. Certes "les anciens vivaient en suivant les saisons" dit-il. Et lui aussi se réclamait d'eux mais sut aussi s'en dégager. Il y eut chez lui un côté photo-journaliste mais avant tout un travail d'auteur. Ce recueil d'articles précieux le prouve.

Jean-Paul Gavard-Perret

Nicolas Bouvier, "Du coin de l'oeil" (Ecrits sur la photographie), coll. "feuilles d'herbe", Editions Héros-Limite, Genève, 2019, 224 p., 14 E..

18/10/2019

Philippe Forest et les labyrinthes

Forest.jpgPhilippe Forest met en scène un peintre et son modèle, l'art et la politique. Son héros n'a pas "la tête à la théorie", il a du métier mais reste secondaire en faisant du tableau un miroir. C'est peu et c'est bien là le problème. Existe une sorte de lutte entre Churchill et son portraitiste mais bien au-delà une mise en scène théâtrale de cette confrontation de l'impossibilité de toute "re-présentation". D'où une méditation originale. Le narrateur s'y dédouble de manière systémique dans une complexité découpée en actes et intermèdes par échos  au "Théâtre/Roman" d'Aragon.

 

Forest 2.jpgCe livre est aussi froid que fraternel. La condition humaine est ramenée à la perte que l'auteur métabolise avec brillance. S'y mêle à la fois l'interrogation sur l'art - auquel préside toujours le "au début la répétition" de Michaux - mais aussi celle sur  le sens de l'altérité autant de la part de ses personnages que de l'auteur et ce par delà le vrai et le faux pour atteindre divers types de mythes aussi personnels que généraux.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Forest, "Je reste roi de mes chagrins", Gallimard, Paris, 2019.