gruyeresuisse

20/02/2017

Antoinette Rychner : de sa fenêtre

 

Rychner.jpgForte de la «Honte d’appartenir aussi fort au genre sédentaire», Antoinette Rychner n’a même pas l’envie de vagabonder tel un Xavier de Maistre autour de sa chambre. Elle y est restée assise un an, près de sa maison de Neuchâtel dans une roulette de chantier aménagée par son amoureux (poêle « Joutl 602 », panneaux solaires pour l’éclairage et le latop). L’auteure face aux écrans de sa fenêtre et celui de son ordinateur a donc écrit devant le second ce qui se passait à travers le premier. Expérience paradoxalement captivante puisque à priori il ne se passe pas grand chose voire rien. Se retrouve néanmoins une expérience qui rappelle celles de Sylvain Tesson (« Forêts de Sibérie »), Virginia Woolf (« Une Chambre à soi ») et bien sûr de Francis Ponge.

Rychner pt. Charlotte Rychner.jpgTout est statique, rien ne se passe mais finie la pose, haro le superflu. La gourmandise de l’écriture tient à des repas visuels parcimonieux avec peu de chair et encore moins de gras. Tout en nerfs, patience, humour le texte est émulsif.. Ses hoquets font monter le thermomètre jusqu’en plein hiver. Certes il sera demandé aux amateurs des grandes aventures de passer outre : les tigres sont de guère et les bécasses argentées ignorent la roulotte. Le texte lave le cerveau par sa langue et ses « abluminations » : gloire aux nuées et aux saisons. Nul besoin d’y faire sonner le cor des Alpes. Le corps d’Antoinette Rychner devient le métronome ludique du temps qui passe. Il y a bien sûr les choses vues : «Appuyée sur une branche, la lune est là», mais le monde et ses désastres demeurent plus qu’en filigrane. Le lecteur en oublie l’aspect bucolique du propos pour retenir l’émerveillement de l’écriture. Elle se déguste d’autant que l’auteure sait - lorsqu’il le faut - souquer ferme, ruer, écimer, merceriser et surtout épousseter les idées reçues.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Antoinette Rychner, « Devenir Pré », Editions d’Autre Part, 2017.

(photo de l'auteur par Charlotte Rychner).

18/02/2017

Michel Tournier ou l’habileté littéraire

Tournier.jpgMichel Tournier, « Romans suivis de Le Vent Paraclet », édition établie par Arlette Bouloumé, La Pléiade, Gallimard, Paris, 2017.

Souvent les romans de Michel Tournier mettent en scène des personnages venus de vieux livres d'images qui firent jadis le délice de l'enfance : l'ogre du Roi des Aulnes, les frères jumeaux des Météores, le Robinson de Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Par ailleurs certains contes de l’auteur ont été publiés en collections pour enfants. Et l’auteur a même a récrit son « Vendredi » pour la jeunesse. Toutefois entre ces deux versions ne se produit pas une édulcoration mais un travail d’approfondissement du projet.

Tournier 2.pngLe romancier est donc celui de la métamorphose des mythes et de l’écriture dans le but de toucher un jeune public. Ce fut pour lui « l’ambition sans mesure » car elle impose la perfection. Mais peut-on parler pour autant de clarté ? L’ambition dont parle Tournier est sans doute plus trouble et plus profonde qu’il n’y paraît. Manière de contourner bien des dogmes en feignant de les respecter. A l'interdit d'interdire fait place sous couvert de clause de sauvegarde, l'impossibilité habilement déviée du moindre faux pas, là où les sujets sont toujours délicats.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/02/2017

Michel Thévoz : de l’important d’être constant

Thevoz.jpgRetrouver l’écriture et les champs d’investigation de Michel Thévoz est toujours un plaisir. Il n’a de Professeur Honoraire que le titre, pour le reste il reste arrimé aux images disloquées et disloquantes. En huit chapitres ou articles il fait le tour de la question de l’art contemporain et de sa réception. Et ce, de la manière la plus impertinente. Il montre - entre autres - comment la laideur « a absorbé son contraire » sans pour autant, dans sa démonstration, plaider pour le passé. Il montre comment son principe de « viralité » contamine la beauté qui pourrait lui être opposée : « A l’instar du capitalisme après la chute du communisme, qui investit le djihadisme et le poutinisme pour reconduire un simulacre d’opposition et se relancer de cette manière, la laideur se crée des contraintes postiches ».

Thevoz 2.pngLa vision est aussi sinistre que juste donc en résumé roborative. D’autant que la laideur ne signifie en rien la mort de l’art mais sa nouvelle alliance et sa régénérescence. Thévoz rappelle qu’au dégoût de Le Corbusier pour la laideur de la modernité comme à celui du fils de Lichenstein hostile à la peinture paternelle et optant pour Donald par Walt Disney car « on voit ce que ça représente et c’est bien dessiné » Thévoz prouve que la laideur n’est pas « le goût de l’autre, mais le goût de l’Autre ». A partir de là tout est possible. L’auteur l’affirme afin que des portes s’ouvrent et que les myopes de l’art voient plus loin que leur certitudes acquises. Chapeau.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Michel Thévoz, « L’art comme malentendu », coll. Paradoxe, Editions de Minuit, Paris, 2017, 11 E., 70 p.