gruyeresuisse

19/01/2018

Le copain de Saucisse : Jacques Cauda

Cauda.jpgJ’ai un gros faible pour les livres de Cauda. Sans doute parce que - comme dans ceux de Fred Deux (Jacques Douassot), Beckett ou Céline - j’y retrouve des semblables, des frères. Tous ces écrivains sont des anti Ernaux parce que leur radicalité ne recèle aucune morale. Ernaux veut édifier. Cauda s’en tape. Voire pire : il fait le contraire et cultive les petites extases de qui nous fûmes : gamins ni des villes ni des campagnes, mais des banlieues et des faubourgs. De ceux qui font leur éducation sexuelle et nourrissent leurs rêves dans les autobus et la répétition de leurs trajets quotidiens.

Cauda 3.jpgLà où à défaut d’être connues quoique milles fois reconnues les filles - faute de mieux - se nommaient 1,2 et 3. Cela n’empêche pas d’apprendre par leur entremise la peinture. Apparaît, entre autres, une femme de Poussin « les cuisses légèrement ouvertes » et dont « seuls les doigts porte vers l’amour ». Pour les sauver, les désespérer. Face à elle le copain de Saucisse ressemble au Gilles de Watteau. Chevalier à la triste figure mais plus Sancho au sang chaud que Quichotte.

Cauda 2.jpgCauda tente d’être à la mode de l’époque  (cheveux longs et lunettes noires) devant ses potes Petit Muscle et Saucisson. Il possède comme les gamins d'hier (et sans doute d’aujourd’hui) des amours érotiques pleins la tête, avant que comme « Petit Muscle » (on comprend très vite duquel il est question sous ce patronyme comme pour celui de Saucisse…) il soit en mesure de retrouver le lieu où la « Nuit sexuelle » chère à Quignard l’avait logé une première fois bien qu’il n'y soit pour rien.

Cauda 4.jpgLa vie et l’éducation sentimentale sont présents dans ce livre aussi court que fulgurant. Et cette initiation prend une portée plénière lors de l’invitation de et chez Sonia pour un strip-poker qui acquiert des allures dionysiaques. C’est soudain une suite de voluptueuses rodomontades où se mêlent Georges de La Tour, l’Abbé de Pure, Renoir, Vermeer himself et même la Compagnie de Jésus. Mais à l’inverse de son habitude, Cauda évite les laïus et la calembredaine. Le bougre se réfrène comme si le rouge était mis. Enfin presque. Mais en disant moins il évoque plus. Et ce jusqu’à la chute finale assénée par l’exigeante Sonia : « à laver la tête d’un âne on perd sa lessive ». Il faut lire d’urgence ce beau texte afin de comprendre pourquoi.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, « L’amour la jeunesse la peinture » ;coll. « Opuscule », Editions Lamiroy, Belgique, 40 p., 4 E..

16/01/2018

Magali Latil : anéantissement et exaltation

Latil.jpgMagali Latil crée une recherche picturale dans laquelle sont éliminés les surcharges rhétoriques et effets de métaphores par l'utilisation d'une série d'ellipses, de soustractions, de mouvements et de lignes contradictoires. Tout joue entre exaltation et anéantissement. Le regardeur n’a plus l'impression de se situer devant la toile ou les calques mais "au-dedans", au milieu de ces traits qui pénètrent la surface sans jamais la conquérir.

Latil 2.jpgUne forme d’effacement exprime moins du  négatif qu'elle ne dégage simplement l'exprimable pur en une sorte d’évaporation jusqu'à la transparence où rien ne peut être réel que le presque rien. Pour Magali Latil les images doivent être autre chose que la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimesis en laquelle, depuis la Renaissance italienne, elles se sont fourvoyées dont le prétendu réalisme est la forme la plus détestable.

 

 

 

 

Latil 3.jpgLe dessin permet à l’art de devenir abstracteur de quintessence en éliminant tout wagnérisme pictural. La seule peinture est celle qui ouvre sur un vide qu’il s’agit de cerner. L'Imaginaire pictural trouve la puissance paradoxale de creuser le monde. L'oeuvre se démet de tout chaînon expansif : un énoncé pictural est presque dissout dans la plénitude lacunaire de ses blancs, comme si la matrice pesait de tout son poids sur les lignes et leurs effets de trames dans l’émergence d’un « à peine, à peine » cher à Beckett.

Jean-Paul Gavard-Perret

Magali Latil, « La couture du blanc » ; Editions Remarque

11/01/2018

Claude Louis-Combet, Elizabeth Prouvost : chorégraphie originaire

Prouvost Bon.jpgLe pouvoir des rythmes qu’Elizabeth Prouvost accorde aux ombres des corps impose un vertige premier L’œil suit ce qui est tracé, se frotte à la matière, s’effraie de la noirceur de l’ombre, tente de fraterniser avec la lumière, jouit de la force de l’obscur, se heurte aux pleins, plonge dans les vides. Tout est fait pour ramener à quelque chose de primitif et d’ailé que Louis-Combet exprime en un carnet de bord de l’origine où sont « consignées » des impulsions premières. Nous revenons à la sortie (ou de l’entrée) de ce qui se fomenta lors de « la nuit sexuelle » - nuit première de la conception de celui qui en ignorera tout.

Prouvost Louis-Combet.jpg« C’est la naissance du sexe. C’est le commencement de l’histoire » écrit Louis-Combet. Elizabeth Prouvost « image » cet indomptable, cette nuit première et l’acte de naissance ; chute suprême et danse des scalas que l’être va tenter de remonter et reprendre pour retrouver à travers toutes les femmes celle dont il est sorti, conçu moins que créé. Et c’est pourquoi de telles photos comme l’aurait dit Duras sont « sublimes forcément sublimes». Elles font ressentir par le noir et blanc, et l’arrêt sur le mouvement qui semble néanmoins s’y prolonger la douceur, la violence, la chaleur tellurique et l’humidité que le désir crée. L’argile de la femme ne se distingue pas de celle de l’homme au sein d’une confusion organisée en chorégraphie de la plénitude.

Jean-Paul Gavard-Perret

Claude Louis-Combet, Elizabeth Prouvost, « Né du limon », Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2018.