gruyeresuisse

27/12/2013

Les beaux draps d’Anna Jouy

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 Anna Jouy, « Agrès Acrobates », editions P.i. sage intérieur, Dijon, 8 E., 2013

Voir aussi :

  www.jouyanna.ch

 

 

 

De Fribourg, Anna Louy amasseuse de tonnerres et d’éclairs propose ses lignes de fuites dont l’éloignement fait le jeu de la proximité. Par bouffées d’ironie et sans la moindre condescendance pour elle-même elle propose des saignées rieuses et douloureuses pimentées de frasques et de la « sagesse » qu’apprend le dur désir d’exister. Ses coups de foudre parfois illuminent, parfois terrassent.  La poétesse n’en fait pas pour autant un fromage. Gaie et lucide elle défait les filasses des émotions qui s’enchevêtrent dans les siphons des jours. Le temps passe. Anna Jouy en sauve l’apparence sachant qu’il vaut mieux faire envie que pitié au moment où  elle estime (à tord) avoir dépassé le cap de bonne espérance.



 

Avant qu’il soit trop tard rappelons-lui que l'incohérence du cadastre de son "chemin faisant" peut encore s’inverser. Derrière les figures « animâles » il arrive qu’une autre moins bestiale surgisse. Un train peut en cacher un autre sans risque de danger : au jeu de l’amour un bon numéro est toujours possible.  Souhaitons-le à celle dont l’écriture enivre. Plutôt que de passer à l’encaustique ses miasmes et « foirades » elle les tourne en dérision. L'écriture sidère de charmes virulents. Les mots sont crus mais ailés car justes. Ils désenclavent de l'étreinte du vide et  diffusent en la hantise de l'air un tremblement de vie. Pour la remercier rappelons à celle qui se croît dans de beaux draps (en toile de Jouy bien sûr) qu’après le crépuscule et une bonne nuit de sommeil l’aurore existe. Afin de la faire patienter nous donnerons à l’insomniaque rêveuse un bon somnifère et lui rappellerons  que sa poésie rapproche de la lumière. Elle déchire l’abécédaire des sorts qu'elle croit connaître, permet de ne plus louer ses erreurs parfaites et laisse espérer quelques printemps supplémentaires.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/12/2013

Jérôme Meizoz et Zivo : d'entre les mots

 

Zivo 3.jpg Zivo et Jérôme Meizoz, « Pénurie », coll. RE-PACIFIC, Editions art&fiction, Lausanne, 220 pages, 2013, 45 chf, 30 €.

 

 

 

Pour leur deuxième ouvrage à quatre mains le peintre Zivo installé à Lausanne a repris un texte sous forme de lettre que lui a envoyé Jérôme Meizoz auteur entre autre de « Père et passe » et de « Séismes ». L’artiste a retranscrit à la plume le texte en le  rehaussant de dessins à l’encre. La transcription ose les ratures et une totale liberté de mise en page. Tout cela donne au texte une force encore plus intense. Les paysages évoqués deviennent un entretien infini entre l’artiste et l’auteur unis dans un souci de la protection de la vie au sein d’une rêverie. L’image complète et transgresse le texte afin de lui donner une seconde existence. Surgit de cette confrontation agissante une parabole  plastique. Elle mêle ordre et envie de donner de l'espoir si bien que le livre emmène le spectateur vers un questionnement  esthétique même si l’œuvre reste aussi une manifestation de l'état de désenchantement du monde tel qu’il est.

 

Ni Zivo ni Meizoz ne cherchent cependant à choquer. Ils savent qu'une telle attitude reviendrait à accumuler les clichés. Leur but est bien différent : il s'agit de questionner différents angles du quotidien  Et si les deux créateurs expriment leur "vécu" ils le transcendent en une œuvre « politique » dans la mesure où la politique passe d'abord par la culture. Leur « correspondance » déploie des visions violentes mais surtout subtiles et émouvantes liées à une quête des valeurs ancestrales. Celles qui creusent l'identité et mettent à nue l'aliénation culturelle.  Zivo est donc bien plus qu’un simple entremetteur entre le texte et son lecteur. Il s'en fait le messager, le passeur en proposant un caractère concret et une visibilité accrue à l'attention à l'être que Jérôme Meizoz fait jaillir de la masse obscure du fond de la conscience. Cette confrontation communiquante offre une continuité et une transparence. Elle transforme une certaine manière d’être en flux d’existence.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/11/2013

Gérard Genoud aux couleurs de la vie

 

Genoud.jpgGérard Genoud, « Mémoires enchâssées – Récit et photographies, coll Re-PACIFIC ; Edition art&fiction, Lausanne, 104 p., 37 CHF.

 

 

Chacun - théoriquement - naît pour le bonheur. Mais y parvenir n’est pas chose aisée. L’existence reçue  ressemble parfois à une baraque  foraine de bois construit sur un glacier et soumis au risque de bien des avalanches. Dès lors l’enfant qui rêve confusément de cartes du tendre doit  battre celles que le hasard lui a crachées. Il tente de faire avec même si en Arlequin infortuné il quitte la fête avant qu’elle ait commencé. Ce qui le conduit parfois chez Gérard Genoud. Ecrivain, artiste, le fondateur du groupe Hapax est aussi psychothérapeute à Lausanne : il doit tant bien que mal réparer le désordre noir du masque et du mal de l’enfant. Cependant l’échange est bijectif comme le prouve les  « Mémoires enchâssées ». Dans ce livre celle de l’auteur est mâtinée à celle du jeune patient. Et lorsqu’au fil du texte il en vient à évoquer l’animal ce n’est en rien pour effacer le genre humain. Au contraire il s’approche au plus près  de la faculté d’être et ce qui la fracasse. L’auteur ne se veut ni singe savant, ni sage qui joue les re-pères. Il n’est en rien un bouffon littéraire. Des précipités de « foirades » de ce qui fut torché en vrac dans la vie de l’enfant il tente de retrouver des images premières. Elles unissent le soignant et son « malade ».  Par cet enchâssement de deux mémoires ce qui pèse sur le corps et la vie tente de devenir assimilable. Rien n’est aisé. Pour le « grand » comme pour le « petit ». Du récit comme des photographies du premier alternent des zones d’ombres et de lumière. Elles remontent des abîmes de l’enfant comme des souvenirs de celui qui le fut. La vie s’y sent parfois mourir d’une douleur quasi commune. Mais subsiste toujours un peu de sang. Du sang vermillon Même si parfois il se transforme en  flot noir à briser les poitrines. Pour autant loin du pathos un diagnostic ^non seulement vital mis existentiel est engagé. Face à la mort qui est donné, demeure la  vie à conquérir. D’où le pari du livre où deux histoires tentent à s’unir comme les images et les mots. Gérard Genoud ne prétend en rien recoller tous les espoirs du monde. Sa tache est plus humble et plus grande : relever celui qui tombe et lui trouver la maison de son être. Celle  qui le préserverait des orages et des dommages subis dans la cahute première. Âne il fut (du moins considéré comme tel), aigle il serait. Ou tout au moins joyeux drille qu’on verrait enfin courir en espadrille.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret