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21/01/2018

Joseph Roth l’exilé définitif

Roth.jpgJoseph Roth, « Poème des livres disparus & autres textes », traduction Jean-Pierre Boyer, Silke Hass, Editions Héros Limite, Genève, 2017, 96 pages

« Mon passeport ne prouve pas que je suis moi. » écrivit celui qui répondit à un enfant qui lui demandait « Pourquoi écrivez-vous ?» répondit « J’écris pour que le printemps revienne. » C’est ce que prouve  ou presque - tant ils sont désespérés - ces seize petites proses à caractère autobiographique publiées entre1915 et 1939 dans divers journaux et pour la plupart inédites en français. A travers quelques souvenirs d’enfance, d’adolescence, de guerre et de passion pour le théâtre yiddish, Joseph Roth retrace la nostalgie de l’origine et du pays perdu. Un paradis souvent imaginaire où le souvenir se mêle à la fiction, parfois se déguise en fable.

Roth 2.pngCes textes cyniques et à l’humour noir sortent de la totale désespérance grâce à une tendresse sous jacente. Le dernier texte du recueil écrit quelques jours avant sa mort, annonce son échappée finale devant le nazisme dont le monde nie encore à l’époque la monstruosité. L’auteur en quelques mots est capable de résumer son existence : « Une heure c’est un lac / Une journée une mer / La nuit une éternité /Le réveil l’horreur de l’enfer / Le lever un combat pour la clarté » : d’une certaine manière en dépit de son œuvre, Roth ne la trouvera jamais. Il reste perdu loin des forêts de Brody où certains de siens furent assassinés par deux dictatures : le communisme stalinien et le nazisme.

Jean-Paul Gavard-Perret

Nadine Agostini wonder woman

Agostini 2.jpgNadine Agostini écrit non seulement pour son fan anglo-saxon, sa copine qui se prend pour Amélie Poulain, un insulteur annuel, un prétendant qui espère enflammer ses ardeurs mais pour qui aiment la littérature qui ne fait pas la gueule et préfèrent la fête foraine aux messes fussent-elles chantées. Tenant le manche de ses propos pour épousseter les visions compassées, la vestale pose à elle-même les questions auxquelles elle ne répond pas. Notons au hasard : va-t-elle changer de voitures dans les six mois ? Que pense-t-elle des emballages des yaourts ? Utilise-t-elle du déodorant en spray ou en stick ? Certains diront qu’il ne s’agit pas de questions existentielles et Nadine Agostini ne les détrompe pas.

Agostni.pngAux duos des normes et des nonnes, l’air de rien plutôt que celui d’Hölderlin, elle aligne ses textes, attentive à ce qui n’a pas d’importance et qui en conséquence compte plus que tout. C’est du Louis-René Desforêts après un incendie de pinèdes. Et qu’importe si Ulysse n’est plus ici : la poétesse ne joue pas les abandonnées et n'est jamais une Phèdre à sa proie arrachée : quand elle la froid elle le dit. Mieux : elle cherche quelqu’un de sa taille pour lui tenir la sienne. N’est-ce pas là un bel objectif à la littérature ? Avant que son gredin arrive, suivant les jours, elle joue les Madame Propre. Avec le Monsieur du même nom elle détartre l’évier en inox, rit quand Julien Blaine lui en donne l’occase avant que samère (conscrite - comme on disait jadis - du poète) lui apporte des légumes tout en maugréant un phrase du type : « Tu fumes trop ma chérie ».

Jean-Paul Gavard-Perret.

Nadine Agostini, « La cerise sur le gâteau », Gros Textes, Fontfourane, 2018, 76 p., 10 E..

19/01/2018

Le copain de Saucisse : Jacques Cauda

Cauda.jpgJ’ai un gros faible pour les livres de Cauda. Sans doute parce que - comme dans ceux de Fred Deux (Jacques Douassot), Beckett ou Céline - j’y retrouve des semblables, des frères. Tous ces écrivains sont des anti Ernaux parce que leur radicalité ne recèle aucune morale. Ernaux veut édifier. Cauda s’en tape. Voire pire : il fait le contraire et cultive les petites extases de qui nous fûmes : gamins ni des villes ni des campagnes, mais des banlieues et des faubourgs. De ceux qui font leur éducation sexuelle et nourrissent leurs rêves dans les autobus et la répétition de leurs trajets quotidiens.

Cauda 3.jpgLà où à défaut d’être connues quoique milles fois reconnues les filles - faute de mieux - se nommaient 1,2 et 3. Cela n’empêche pas d’apprendre par leur entremise la peinture. Apparaît, entre autres, une femme de Poussin « les cuisses légèrement ouvertes » et dont « seuls les doigts porte vers l’amour ». Pour les sauver, les désespérer. Face à elle le copain de Saucisse ressemble au Gilles de Watteau. Chevalier à la triste figure mais plus Sancho au sang chaud que Quichotte.

Cauda 2.jpgCauda tente d’être à la mode de l’époque  (cheveux longs et lunettes noires) devant ses potes Petit Muscle et Saucisson. Il possède comme les gamins d'hier (et sans doute d’aujourd’hui) des amours érotiques pleins la tête, avant que comme « Petit Muscle » (on comprend très vite duquel il est question sous ce patronyme comme pour celui de Saucisse…) il soit en mesure de retrouver le lieu où la « Nuit sexuelle » chère à Quignard l’avait logé une première fois bien qu’il n'y soit pour rien.

Cauda 4.jpgLa vie et l’éducation sentimentale sont présents dans ce livre aussi court que fulgurant. Et cette initiation prend une portée plénière lors de l’invitation de et chez Sonia pour un strip-poker qui acquiert des allures dionysiaques. C’est soudain une suite de voluptueuses rodomontades où se mêlent Georges de La Tour, l’Abbé de Pure, Renoir, Vermeer himself et même la Compagnie de Jésus. Mais à l’inverse de son habitude, Cauda évite les laïus et la calembredaine. Le bougre se réfrène comme si le rouge était mis. Enfin presque. Mais en disant moins il évoque plus. Et ce jusqu’à la chute finale assénée par l’exigeante Sonia : « à laver la tête d’un âne on perd sa lessive ». Il faut lire d’urgence ce beau texte afin de comprendre pourquoi.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, « L’amour la jeunesse la peinture » ;coll. « Opuscule », Editions Lamiroy, Belgique, 40 p., 4 E..