gruyeresuisse

02/09/2020

Les unes et les autres : Laurent Jenny

Jenny.pngLes mots de Jenny - professeur à Genève - met le feu aux images mais pas pour les ensauvager. L'auteur montre ce qu'elles et ce que les mots ont en commun. Les seconds les parlent une fois qu'il a enfin entendu "parler" les premières. Il lui fallut du temps. Il y eut "Trop d’imaginaire, pas assez de vision, l’un toujours superposé à l’autre, l’oblitérant dans la contemplation des images." ajoute l'auteur trop occupé et trop longtemps " par un écran de mots."

 

Jenny 2.pngLes mots prennent un lien naturel avec les images. Ils en deviennent l'écho, la résonnance tant ils sont liés à elles. La posture d'éloquence de l'auteur  leur rend ainsi hommage preuve qu'il n'y a pas les mots et les images mais une discussion entre elles loin de toute polarisation. Nul lutte mais un débat qui fait sens des unes par les autres. Et vice versa.

 

Jenny 3.pngEt si l'auteur s’ose à proposer ses propres photographies d’amateur dans les mêmes pages que des œuvres des maîtres, ce n'est pas par forfanteries mais pour prouver combien, au fil du temps, son regard a changé non seulement par les mots mais les images

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Laurent Jenny, "Le Désir de voir", L'Atelier Contemporain, Strasbourg, 2020, 168 p..

01/09/2020

Les messages chuchotés de Carla Demierre

Demierre.jpgCarla Demierre, "Qui est là ?", coll. SushLarry, Art&fiction, Lausanne, 2020, 156 p.

La plupart des histoires de ce corpus ont paru dans trois fanzines publiées et distribuées par l’auteure à son entourage entre août 2017 et juin 2018. Elles offrent des voix qui traversent le temps et l'espace. Et celle qui - après ses études aux Beaux-arts de Genève et un premier livre chez "Héros-Limite" ("Avec ou sans langue ?) - se fit remarquer par "Ma mère est humoriste" (Léo Scheer, 2011) nous entraîne en différents périples : au bord de l’Orénoque en compagnie d’un ethno-musicologue et ses magnétophones, à Genève au tournant du 20e siècle en compagnie de spirites, etc.

Demierre 2.jpgL'auteure a enregistré des histoires de voix avant de les reprendre littérairement de manière magistrale. Si bien que les textes de cet ensemble - sorte d'exquis cadavre fait de cadavres exquis - deviennent autant d'exercices de décompositions et recompositions "Entre précis de communication avec le monde invisible et déambulation aveugle dans une forêt de sons". Le tout "par impulsions médiumniques / magnétiques" afin de proposer une poétique des voix enregistrées par le support de l'écriture.

Demierre 3.jpgCes dix histoires - de "la fréquence Jürgenson" à "une tombe qui parle" en passant par "la nuit du phonographe", l'"Archéologie d'un média mort" et bien sur "Qui est là ?" proposent un récit jouissif de captation de la voix humaine et de sa diffusion dans différentes situations, natures et locuteurs vivants ou morts. Mais elles offrent tout autant la présence d'étranges visions sonores et cinématographiques. Le tout à l'image du héros de son premier texte aussi chatoyant, drôle, incifif surprenant, inquiétant et prenant que les autres. Celui qui est venu en son temps (comme Knut Viktor plus tard) enregistrer à Stockholm le chant des oiseaux, met - via la narratrice -   la lectrice ou le lecteur en état d'hallucination et interférence entre chant des pinsons et une voix d'outre tombe. Mais pas d'outre timbre... A bon entendeur, Salut !

Jean-Paul Gavard-Perret

28/08/2020

Poésie peinture : Christian Prigent

Prigent.png« Peinture comme poésie » : telle est la formule que le lecteur trouve déclinée en une cinquantaine de textes écrits entre 1974 et aujourd’hui. Issues de diverses revues et réparties en plusieurs sections, ces analyses critiques concernent tantôt les peintres de Supports/Surfaces (Dezeuze, Viallat, Arnal, Boutibonnes), tantôt des phénomènes de la peinture ancienne revue par l’œil moderne (anamorphoses, motifs non figuratifs du Livre de Kell), tantôt la peinture de grands peintres du siècle dernier (Twombly, Bacon, Hantaï…), tantôt celle de contemporains  (Pierre Buraglio, Mathias Pérez…), tantôt enfin d’autres disciplines artistiques à l’origine de questionnements semblables (la gravure, l’image pornographique, la photographie)..

Prigent 2.pngIl n’est pas anodin que la première question de l’entretien disposé par Christian Prigent en préambule de ses écrits sur la peinture soit la suivante : "Qu’appelez-vous poésie ?". Et l'auteur de répondre  : "Je ne suis pas un critique d’art. Je regarde la peinture à partir de ce qui m’obsède : le langage poétique. C’est peut-être une façon de ne pas voir comme il faudrait. Mais c’est une façon de voir. Il y a des précédents." Loin cependant d’accumuler des analyses disparates, le livre les enserre dans une armature conceptuelle. Ce qui les apparente reste la même expérience qui fonde aux yeux de Christian Prigent l’identité de la poésie et de la peinture : un "désarroi" de la représentation où la moindre forme se désigne elle-même comme insuffisante en regard du réel informe. Cette expérience n’est pas uniquement un constat critique : elle est la sensation même dont l’auteur déclare partir lorsqu’il écrit : « Je crois que ce qui fait écrire, c’est la conscience à la fois douloureuse et jouissive de cette "différence" entre la polyphonie inaraisonnable de l’expérience et le monologue positivé et médiatisé. » Ces essais sur la peinture ne sont donc en rien des à-côtés de l’œuvre, mais les révélateurs du questionnement d’un écrivain pour qui peinture et poésie, poésie et critique sont intimement liées.

Prigent 3.pngChristian Prigent réunit des qualités rarement présentes ensemble chez un même écrivain : passion pour l’art en général et pour l’œuvre des autres, pénétrante intelligence du rôle social et antisocial de l’écriture, audace dans l’invention ,sens de la vie comme expérience. Tout cela donne une œuvre considérable par son ampleur et son retentissement. Il est difficile de conseiller des entrées. Citons sa poésie qui détrempe l’esprit  (L’âme), un roman aussi dense et multi-vocal qu’"Ulysse" (Commencement), un essai sur ses pairs et pères (Une erreur de la nature,) un livre majeur sur le peintre Viallat (Viallat la main perdue) et sa série des Chino. Ajoutons qu’aucun auteur français vivant n’est pas capable d’atteindre le même niveau de réflexion critique et de performance orale de ses propres textes : comme le précise Pierre Le Pillouer : "ne manquer aucune de ses prestations publiques, même si on n’aime pas les textes".

Jean-Paul Gavard-Perret

Christian Prigent, "La peinture me regarde", L'atelier contemporain, Strasbourg, 496 p., 25 E., 2020.

(œuvres d'Arnal et Viallat)