gruyeresuisse

21/10/2013

Paul Nizon, en rond, à rebours et plus avant

Nizon.jpgDissipé dans la réalité l’écrivain se perd. Néanmoins son voyage au sein du réel est le préalable au jeu de l’écriture : sans lui elle tourne à vide. Mais toute expédition  (à l’exception d’une seule) oriente une frénésie, un délestage, une légèreté peu propices à l’écriture et à son possible éclair de vérité. Dehors l’être croit posséder le monde mais la dispersion suit son cours. Le miracle de l’écriture réclame un autre conditionnement. Les vacations plus au moins farcesques au cœur de la cité ou aux bras des femmes coupent la parole. Or Paul Nizon n’a renoncé ni aux premières ni aux mots. Son œuvre fonctionne en conséquence selon trois problématiques : la ville, le sexe mais aussi et surtout l’écriture. Pour le Bernois cette dernière est plus une thématique qu’un simple outil propice à la fabrication des livres. Nizon n’a d’ailleurs jamais considéré ses textes comme une fin en soi mais comme un moyen d’arriver à un but qui ne se perçoit qu’en avançant. « Ma croix c’est mon incapacité à inventer » avoue-t-il dans « Marcher à l’écriture ». Il lui faut donc se perdre en divers types de labyrinthes plus ou moins mémoriels  afin d’ « entrer en matière ». D’où le nécessaire recours à un seul voyage.

Nizon 2.jpgComme pour Joseph de Maistre il s’agit de celui « autour de ma chambre ». Seul celui-ci ouvre vraiment à l’écriture. Et Nizon découvre dans le repli non l’isolement mais une manière de se cramponner au clair-obscur de ce qu’il nomme « mélancolie ». Elle est liée  à ses deux maîtres Martin Walser et Van Gogh. Mais elle va prendre un sens particulier. Moins ce qu’il nomme sa « schizophrénie » qu’au mouvement  continuel du dehors et de dedans, de l’attachement et du détachement elle fomente son sortilège et sa puissance dans le secret du cabinet d’écriture.  Ce dernier fait que la vie s’échappe, passe à côté de l’auteur mais il y puise une condensation communicable et une raison de vivre une autre vie. L’écriture de Nizon trouve là sa puissance de feu et son originalité : elle se dégage de la nostalgie du passé afin de proposer celle du présent. De « Stalz » à « Canto » l’œuvre demeure en cette poussée essentielle. Elle mène  vers ce que l’auteur nomme « L’Autre Pays ». Après comme  il l’écrit « il n’y aura vraiment plus que des tables rases et blanches ». Mais qu’on se rassure : ce temps n’est pas encore venu.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07:25 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

11/10/2013

Michel Butor, le plus Suisse des auteurs français

 

 

Butor Bon.jpgMichel Butor reste le plus Suisse des écrivains français. Il trouva à l’Université de Genève une assise et une reconnaissance que les universités françaises étaient incapables de lui proposer dans leur académisme et leurs règles où la qualité se mesure uniquement à coup de diplômes. Preuve que la fuite des cerveaux hexagonaux touche aussi la littérature. Depuis et venu le temps d’une retraite (toute théorique) l’écrivain s’est installé à la frontière entre les deux pays.

 

 

Parler de l’œuvre dans son ensemble tient de la gageure tant l’éventail des genres et des sujets demeure large. Celui qui écrivit deux romans majeurs -  « Le Modification » et « L’emploi du temps » (ils  n’ont pas pris la moindre ride) - est devenu poète à l’imaginaire facétieux mais aussi un analyste aux méditations transversales sur la musique, la géographie, le paysage, l’art, la subversion des genres et l’écriture elle-même.

 

 

Elle reste pour Butor un genre de centrale de traitement pour les effets de jeux, d’ironie et de chevauchements qui y abondent. La variété des écrits serait à elle seule un objet d’étude. A côté de la fiction, de la poésie et de la critique déjà cités  il existe tout un corpus d’entretiens, d’œuvres plastiques, de scenarii, de catalogues, de préfaces, d’éléments sonores, de photographies, de travaux digitaux et tant d’œuvres hirsutes et inclassables écrites en solo ou en en divers compagnonnages. Comme le prouve le superbe livre qui paraît cet automne "Monologue de la Momie" en collaboration avec Jacquie Barral.

 Butor 2.jpg

 

Recordman (« mondial » ?) du nombre d’ouvrages publiés, Butor reste un homme charmant et attentionné toujours prêts à accueillir ceux qui le sollicitent. Il servit ainsi à de nombreux artistes de « pierre d’appel » par ses collaborations livresques. L’auteur est resté proche de certains d’entre eux. Particulièrement ceux  qui après la mort de son épouse l’accompagnent : on citera deux suisses - Vahé Godel et Martine Jaquemet, deux savoyards -  Pierre Leloup et Mylène Besson mais aussi le photographe Maxime Godard, le poète Bernard Noël ou le peintre Joël Leick. La liste est loin d’être close.

 

 

Quant à la production de l’auteur, si tous les textes sont essentiels pour la connaissance de Butor aucun à lui seul n’en donne la clé. Chacun souligne, illumine, digresse, voire exagère un point particulier et donne une des voix - mais une seule – parmi toutes celles qui hantent l’auteur. Néanmoins dans toute l’œuvre demeure une constante :  le langage fonctionne comme un agent perturbateur  des images culturelles standards et de la lisibilité.

 

 

Chaque livre publié montre un intérêt nouveau ou renouvelé pour un objet particulier si bien que l’ensemble devient un « dé-scripting » (Mike Kelley) frénétique et enflammé ou froid et analytique. Le tout restant très personnel et astucieusement tissé de références aux cultures savantes et populaires. La Suisse n’est pas en reste. Elle a fourni à Butor plus qu’un havre : une nouvelle énergie, chorale et subjective. Elle demeure présente aujourd’hui comme hier. Et comme disait un poète bien moins que demain.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres complètes de Michel Butor sont rééditées aus Editions de la Différence.

Michel Butor, Monologue de la Momie avec Jacquie Barral, Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 450 E.

 

09/10/2013

Une Genevoise en dessous (chics) de tout soupçon…

 

 

Buri 3.jpgDerrière un nom de plume ( Elodie Büri ) se dissimule une jeune suissesse d'une trentaine d'années. Elle vit à Genève et travaille pour l'un des leaders mondiaux de la réassurance. Elle a publié des nouvelles érotiques puis trois romans du même genre « Le chalet suisse », « L' étudiante étrangère », « La femme idéale ». L’écrivaine ne prétend en rien révolutionner la littérature. Elle l’effeuille en rose et avoue confondre son métier de conteuse érotique avec celui d'entremetteuse, bienveillante ou perverse. Ses livres peuvent (doivent ?) se lire d’une seule main. Elle est donc devenue - ce qui est loin de lui déplaire - une barbie-girl complaisamment dévergondée par procuration.

 

Ses héroïnes multiplient les services. A un de ses locataires une d’elles offre les plaisirs du voyeurisme le plus hard. Une stagiaire agenouillée devant un golden-boy se met en quête de promotion rapide. Un manager sacrifie aux  charmes encore opulents de sa vieille actionnaire majoritaire. Mais les miséreux du sexe ne sont pas oubliés. « La femme idéale » organise pour eux  une sarabande sexuelle inoubliable comme elle organise pour un couple d'inconnus, une étreinte violente aux accents de Wagner. Bref ses héroïnes sont des maquerelles de rêve, des ventriloques de l’amour, des marionnettes du plaisir qui, pour une fois, ne sont pas actionnées par un homme.

 

Buri.jpgElodie Büri a du talent mais manque d’ambition littéraire. D’où un certain gâchis. D’autant que chez elle, l’érotisme qui n’a rien d’intelligible ne renie pas l’intelligence. L’auteur s’en sert afin de farder des manques existentiels. Sachant parfaitement écrire elle peut (doit ?) passer du stade de l’écriture du divertissement à une véritable stratégie littéraire. Ses lecteurs ne trouveraient plus seulement en ses livres des aires de repos mais ce que Henric appel « des glaïeuls incendiaires ». Pour preuve : son dernier livre. Le style s’affine, le jeu devient plus intéressant. Le « vous » qu’elle adresse au lecteur crée une autre portance au simple jeu érotique. Sous couvert d’une marque syntaxique de respect envers ce lecteur, ce dernier se trouve investit du corps même de la narratrice  pour un ambigu jeu de rôle.

 

Elodie Bürri peut  donc dépasser les limites du genre et transgresser la pesanteur  des interdits qu’elle se contente jusque là de caresser. Telle une Pauline Réage il ne lui reste qu’à oser la pleine capacité de l’écriture. L’ordre de la fête érotique peut transcender la seule lecture et le seul regard voyeuristes. Marie-Madeleine littéraire elle a les moyens de se métamorphoser en une autre figure biblique :  la Suzanne du Livre de Daniel - topos dans la culture occidentale et qui se fait complice des désirs.  Dès lors les comédies érotiques d’Elodie Bürri tout en jouant sur le manque (base du genre)  oseront enfin  une autre nudité : celle de l’écriture. On l’attend autant dans l’alcôve narrative qu’au tournant de ses phrases.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret