gruyeresuisse

05/02/2014

Les équations poétiques de Ludovic Balland

 

 

 

 Balland 3.jpgLudovic Balland, « Typography Cabinet », Bâle.

 

 

 

Pour que les mots aient un sens il faut que le support qui les rassemble appelle à leur signification. Le réceptacle n’est pas anodin. C’est bien sûr une évidence même si certains concepteurs semblent travailler de manière plus ou moins hasardeuse. A l’inverse dans la rigueur et son inventivité le studio du designer Ludovic Balland constitue un point fort de l’édition contemporaine et plus généralement de la communication (spécialement culturelle : théâtres, musées, etc.). Innovant, le maître d’œuvre du « Typography Cabinet »  - reconnu désormais comme artiste au sens plein du terme -  sait créer le rapport le plus probant entre le contenu et le contenant. Il passe d’une scénographie visuelle classique à des présentations détonantes avec le souci constant de créer pour chaque projet une dynamique adéquate et poétique. Toutes les productions du studio de Bâle répond à cette alchimie pour laquelle il fait autant d’esprit de géométrie  (spécifique au langage de Balland) que de finesse. Par eux se crée une métaphore dialectique entre le message et sa visualisation. En ce sens, si l’organe crée la fonction celle-ci accorde au premier un supplément de force.

Balland 2.jpgLudovic Balland crée une visibilité très identifiable au milieu du design actuel en  répondant à une double vocation : ancrer le message dans le réel mais aussi produire du rêve et du désir.  L’artiste monte des taxinomies particulières afin de préparer puis inventer pour chaque projet la désignation et la mise en visuel les plus parfaites. L’équation formelle fonctionne de manière symbolique et pratique car le concepteur a compris que l’incorporation du contenu latent (connu d’avance) d’un projet par le contenu manifeste se doit de  « dramatiser » et/ou  magnifier le premier. Il s’agit non seulement d’entériner mais de dépasser sa détermination et sa promesse sans pour autant les brouiller. Refusant la stéréotypie et l’automatisme morphologique Balland impose une taxidermie précise. Elle passe par une rigueur où ce qui pourrait être pris pour de la fantaisie ou de l’affèterie gardent toujours une aura poétique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

 

 

27/01/2014

Lits et ratures de Christian Bernard

 

 

 Bernard.jpgChristian Bernard, « Guirlandeneuf »,Walden n’press, Trémas, Saint-Victor-sur-Loire, 2014.

 

 

 

 

 

Avec une merveilleuse souplesse Christian Bernard - lorsqu'il n'est pas seulement le directeur du Mamco - exploite le langage afin de provoquer des dépaysements particuliers. En dépit de quelques remugles de désespoir ("Rien ni personne", "A peine connu de quelques-uns et bientôt oublié de tous")   il refuse le renoncement et la défaite et trouble la pensée. Le tout néanmoins sans la moindre illusion sur des victoires potentielles de la poésie face à l’ « infinime ». L’empirisme s’en tient à la mémoire (dont l’âme est exclue depuis que son accent « n’abrite aucun  souvenir »),  à l’humour et sa lucidité. Christian Bernard  possède de multiples façons de les utiliser pour trafiquer les mots menteurs de la tribu qui les caresse dans le sens du poil.  En « vitrier cassant » qui se refuse à porter des chemises à carreaux le poète se confronte au langage afin qu’en jaillisse ce qui ne se pense pas a priori. Adages, maximes, conseils, lexiques font de l’alchimie verbale une potion perverse et magique afin que  l’art n’ait pas à se nourrir d’une fièvre de cheval. Pour celui qui a « vendu son âme en viager » les approximations deviennent  une science dure. Cela ne l’empêche pas d’appeler un chat un chat tout en se demandant pourquoi cela ne fait pas le même effet « que d’appeler un rat un rat ».  Mais c’est ainsi que les sourires dansent sur les lèvres des hommes enrhumés en mal d’éternuité.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

24/01/2014

La nouvelle poésie suisse et le merveilleux Miracle

 

 

 

Poésie suisse.gif« Moderne Poesie in der Schweiz », Antholgie de Roger Perret, Limmat Verlag, 640 p., sfr. : 54, 2014.

 

 

 

Roger Perret offre en édition bilingue une anthologie majeure de la poésie suisse. On s’étonne du peu d’intérêt qu’elle suscite. Mais ce silence répond sans doute  à la question : « Qui lit de la poésie en 2014 ? ». Les chiens hurleurs ont mieux à faire qu’à écouter les échos du bruit mystérieux de l’univers. Qu’importe : les poètes réunis ici les font surgir à la lisière de diverses cultures. Ils deviennent les étranges poissons volants sur le lac Léman ou celui de Bâle. L’anthologie prouve que la poésie n’est pas le piteux rendez-vous des cœurs brisés. Elle a mieux à faire. Y vivent des « marchandises » du monde dont les auteurs se font dockers et grutiers. Ils retroussent leurs manches pour pêcher leurs pépites non seulement où dorment les sirènes mais dans les hardes et scories de la ville. A ce titre les lecteurs de l’anthologie découvriront un des plus grands poètes non seulement suisses mais de la francophonie et du temps.

 

 

Miracle 2.jpgVoyageur de bien des rives, amateur de Lowry et de Pérec le Lausannois Marcel Miracle par son écriture et ses graphismes permet de comprendre l’univers à l’épreuve des pierres. Pas celles de lune mais  des déserts comme des pays du Haut Rhône. Archéologue sublime, le poète tire de ces objets statiques  sans signification apparente  la condition galopante du monde.  Pour le soulever il n’est plus besoin de vélins hydrauliques : la poésie suffit à celui qui sur le terrain écoute le monde crépiter. Elle  « déjoue  les apparences du fini non par la magie mais par l’observation » dans  « l’attente du déferlement de cette vague qui surgit du lointain ici et maintenant pour affronter le mystère du regard ». Marcel Miracle devient le griot scientifique. Mais il ne joue pas les sages et chatouille au besoin  les saules pleureurs sous leurs branches pour les tordre de rire. Puis  une bougie à la main il développe des équations dans l’Y des cuisses des femmes les plus fortiches en mathématiques. Rameur de bateau ivre, mangeur des fruits du hasard le poète fait donc bonne garde, « en limier toujours fin »  (Christian Bernard), face à ce qui se dérobe sous la terre comme sous les bas.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Dessin de M. Miracle (Galerie LigneTreize, Genève)

 

 

 

 

 

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