gruyeresuisse

05/09/2020

Pierre Voélin poète d'exception

PVoelin.pngoète français frontalier, Pierre Voélin vit en Suisse et reste un des oubliés de la poésie. Elle possède pourtant chez lui plus qu’une saveur : une essence majeure qui l’éloigne de bien des parodies poétiques montées en épingle. Aux constructions artificielles, aux mécaniques mortifères l’auteur préfère le silence de la montagne quitte à trébucher dans sa neige quelle que soit la saison : «Il n’est que de marcher aveugle / quitter la nuit osseuse /L’esprit s’ouvre à des puits de neige /Des voix disent que des mains saignent» . Et de leur sang sortent non des prières mais des appels aux couleurs souvent sombres.

 

 

Voelin 2.pngLes deux livres publiés par Fata Morgana permettent pour l’un de redécouvrir des textes inédits  qui  transforment un paysage minimaliste et champêtre en un retour au pays natal riche de centaines d'accroches inédites et surprenantes. L’œuvre n’est pas sans rappeler la poésie de Jim Harrison. Comme chez lui il existe de belles conversations muettes. Elles sont autant d’appels à l’imaginaire que des manières de remettre les pieds sur terre par effets de chroniques qui n’ont rien d’égocentrées. Reste bien sûr la présence de l’enfant "éperdu" face aux monstres qui l’habitent comme ceux qui l’entourent. Il demeure parfois dans la lune mais néanmoins attentif à la marée des heures et ce qui y arrive.

Voelin 3.jpgLa mort et le sexe sont là le cœur battant mais pas dans le même rythme. Et encore enfant l’auteur n’accepta jamais d'ignorer ce qui fait l’existence. Il en remarque toujours depuis ce temps les dérives, les failles abyssales tout en refusant de sacrifier aux larmes, sachant ce que les mots comme les silences cachent : "Il est tard; il a toujours su qu’on l’attendait, comme il sait par avance les cris, les remontrances d’une mère épuisée. Il essuiera ses pieds, passera par la cave (...) avant de remonter vers la cuisine pour y reprendre sa place autour de la table familiale" . Nul commentaire et exit le pathos. L’auteur se contente d’étudier les balafres que laissent l’Histoire et grève les existences. Le "qui je suis" passe simplement par l’intelligence de savoir quoi faire des êtres et des journées. L'auteur accepte les deux et rentré chez lui il entend couler le temps sans forcément contempler son fleuve de peur d’y voir remonter les damnés de l’Histoire. Il sait regarder le monde selon un autre axe préférant les dessous des femmes. Sans pudeur. Sans impudeur. A défaut de leur absence il se fait au besoin le rêveur lucide. Face aux ombres des mots qui mentent il garde la force de rester rêveur en lui-même lorsque dehors la terre est gelée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Voélin, "Arches de vent", "Les Bois calmés", Fata Morgana, Fontfroide le Haut 2020.

04/09/2020

Fabienne Radi : brossages et frictions

Radi.pngAdepte des rapprochements, raccourcis, couronnes et chirugies intempestives, Fabienne Radi - même si elle ne ne sait pas ce qu’est devenue Hayley Newman (qu'elle évoque dans son livre) après les années 1990 et "si elle a disparu de la circulation ou si elle continue dans la même veine artistique" pense néanmoins à elle chaque année en se rendant chez son dentiste. Preuve qu'elle prend soin de ses détartrages afin que les capitons d'émail ne lâchent pas. Existe toujours chez la sémiologue avide des circulations ferroviaires de l'entrain dans ses digressions. Cultivant le sampling littéraire et artistique elle crée des nouages du désir, du féminin. Il s'agit d'entamer, de creuser, et de pénétrer ce que les autres savants des signes laissent à l'abandon.

Radi 4.pngElle offre un collier de lettres en lieu  et place du varech et des vagues du Léman. Saigne en continu, ou plutôt suinte des perles de la culture dans la mâchoire avide de paroles intempestives. Comme Hayley elle prend des chemins de traverse. Elle aussi a "potassé "How to Make a Happening" de Allan Kaprow. Elle en connaît un rayon et n’a pas peur d’aller au charbon. Elle s'interroge sur le sourire à la fois de la Joconde "sans que l’on sache comment étaient ses dents, ni même si elle en avait vraiment" comme sur les canines de l’actrice Julia Roberts qui en montre "tellement qu’on a l’impression qu’elle en possède deux fois plus que les autres gens." Radi 3.pngDe telles égéries sont-elles fragiles ou Dames de légende ? Là est une partie de ses questions. S'émettent des trouées, des caries où les phrases sinuent et glissent. C’est une construction ludique où le Rien - qui est tout - prend toute sa place. Comme si les dents étaient partie prenante de baisers fougueux afin de savoir si qui trop embrasse mal éteint les haleines - fraîches ou non.

ARadi 2.png l'inverse de chez Virginia Woolf, l'écriture de Fabienne Radi n'est jamais frigide et va au plaisir et à la jouissance du texte ( en ses montages de signes et signalétiques) jusqu’à l’extase… Ce serait quoi le contraire ? La stase, le trop-plein, le poids non de la petite mort, mais de la veillée funèbre. Fabienne Radi refuse la langue morte et ne se sépare jamais des images. Elle traverse les apparences. Un flux ininterrompu de pensées les parcourt pour faire renaître ce qui se cache derrière par un enlacement et cueillette. L’horizon s’élargit : nous y plongeons depuis les bords de Léman.

 

Jeran-Paul Gavard-Perret

Fabienne Radi, "Émail diamant", Coll. SushLarry, Art&fiction, Lausanne, 156 p., 2020.

02/09/2020

Mémoires d'un "Touriste" : Claude Tabarini

Tabarini.pngClaude Tabarini, "Au jardin des légendes", Editions Héros-Limite, Genève, 2020, 78 p., 14 E..

Flaneur des rives du Léman - avec à ses côtés l'illustratrice Marfa Indoukaeva - Claude Tabarini poursuit ses pérégrinations dignes d'un touriste à la Stendhal. Dans sa ville ou d'ailleurs il tire de petites vignettes d'observation pertinente qui vont du quasi haiku ("seule / à l'écart des lumière de la rive / la barge") à la plus large chronique où chaque fois le réel est réenchanté.

Tabarini 2.pngAutodidacte, amateur de jazz et batteur, depuis les années 70 il écrit de petits textes très vite remarqués par Georges Haldas. Arpenteur du vieux Genève presque disparu, il décrit la ville telle qu'elle est - au besoin avec humour et irrévérence. Dans la veine de "Rue des gares" il parle de ce qui est ou de ce qui fut sans nostalgie au fil de ses "secrets" toujours discrets (le poète est genevois...) et sans abdication. Et ce, depuis le "cul" de la gare Cornavin et ses quartiers grevés de squatts afin de ramener à nous des paysages tortueux qui ne se laissent pas saisir au premier regard.

Tabarini 3.jpgExistent toujours des "mythologies simples" dans sa collection de moments notés en ses carnets qu'il oublie parfois si bien qu'il doit les noter sur un ticket de bus. A l'affut de l'instant et sans souci de faire oeuvre il avance dans un lyrisme (mais juste ce qu'il faut) teinté d'ironie. Fan de Petula Clark pour laquelle il inventa "la machine à l'excuser", il semble plus baba cool que bobo. Mais de fait il est ni l'un, ni l'autre : juste un poète qui multiplie les rythmes - du binaire aux mesures plus compliquées.

Jean-Paul Gavard-Perret