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30/10/2013

Dans le jardin secret des nouveaux éditeurs de Suisse romande

 

 

editions suisses.gif« Le persil » n° 70-71-72 : « Editions originales – Suisse romande – quelles sont les nouvelles maisons littéraires ? », 2013, Prilly, 15 CHF / 12 E.

 

Depuis le début du millénaire le panorama des éditions francophones s’est enrichi en Suisse de 12 acteurs aussi diversifiés que désireux de combler des vides. Certes les éditeurs qui tiennent le haut du pavé se plaignent d’un trop plein. Rien d’étonnant à cela : les poids lourds répondent à des normes marketings quasi obligées. Les plus légères peuvent et osent oser. Par ailleurs elles sont le fait de curieux à qui de manière implicite prennent le relais du passé et bouleverse le paysage. Afin de les faire découvrir la revue « Persil » a ouvert promenade littéraire et photographique. Ce parcours est agrémenté pour chaque maison d’un inédit choisi par son ou ses responsables.

 

La diversité est de rigueur. Néanmoins tous ces lieux ont un côté laboratoire guidé par la passion de faire et de diffuser. Certains désirent un rapport de confiance avec leurs auteurs « Publier un connard même génial ça serait vraiment un problème pour moi » dit Pascal Rebetez, sosie de Luc Besson  et responsable avec sa belle compagne Jasmine Liardet des Editions d’  Autre Part ». Cette problématique est  reprise d’ailleurs par l’inédit choisi par le couple  : « La gueule des auteurs de Corinne Desarzen.

 

editions suisses.jpgD’autres cultivent une vision plus noire de la littérature (Giuseppe Merrone et BSN Press), d’autres encore (Laurent Guénat)  le goût de l’indépendance et du libre jeu. Sa maison d’édition « - 36° » est une des plus originale qui soit.  Visant un public de proximité elle élargit paradoxalement le champ des découvertes artistiques et littéraires. D’autres enfin, feignant de se plaindre  - « Je vais te dire dans l’édition en Suisse romande nous sommes trop nombreux » écrit l’un des responsable du triumvirat des Editions « Faim de siècle et Cousu mouche » - proposent pour le plaisir du lecteur des textes scandaleux propres à faire bouger les lignes.

 

Du Jura Suisse à Genève, de Lausanne à Vevey tout un monde s’agite afin que la parole ne reste pas muette. La jeune édition peut - sans pour autant s’agripper au régionalisme - fonder une identité romande. Elle n’est plus la quêteuse qui se contentait de ratisser ce que les grands éditeurs forains venaient chaparder. Frottée à d’autres empires linguistiques cette édition reste forcément en lutte pour le français : l’allemand tente parfois de lui imposer un poing dans la bouche. Maternelle la langue française ne peut demeurer maternante : elle crée ses propres « re-pères ».

 

D’où l’importance de tous ces éditeurs jeunes, curieux, ouverts. Par leurs choix éditoriaux ils obligent le français à ne pas se calibrer par  les professeurs, les théologiens, les politiciens, les philosophes. Ils proposent des livres qu’on a encore jamais lu et qu’on pourrait bien avoir envie de découvrir. L’éventail est large et met en évidence ce que G.  Goldschmidt évoque « Il y a une espèce de système de construction qui reste grand mystère du français. En allemand tout est sur la table. Quand je lis de l’allemand tout est bien disposées et pourtant ça n'est pas plus clair que dans une langue qui se dérobe à la compréhension ». 

 

editions suisses 2.jpgLes nouveaux éditeurs romands reprenne cette langue afin de la « dérober » encore plus. Ils la portent en une nudité de facettes multiples qui refoule le refoulé. Elle est donc le dévoilement de bien des « intimités » particulières. D’ « Hélice Hélas » au « Miel de l’Ours », d’  « Encre fraîche » à « Autre part » le corps se parle jusque et le cas échéant dans son onanisme ou son masochisme. N’est-ce pas là la question majeure posée par la littérature et son pacte de transparence sans quoi elle n'est rien ? C'est un moyen aussi de fractionner la solitude et d'ouvrir l'intime de façon à la fois profonde et poétique. Les nouveaux venus provoquent donc bien des tourbillons. La vérité intime ne se trouve plus dans le jardin secret de l'âme mais dans les arrondissements secrets de la langue qui la trahit ou la redresse.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

25/10/2013

Laurent Guénat et les ressacs d’ombre

 

 

Guénat 3.jpgLivres de Laurent Guénat : « Parle-Ment », « Franc-Chir », « Mon plus beau parking », 2013 disponible via le site de l’artiste. Texte in revue « Trou » n° XX, Moutier.

 

 

Au besoin Laurent Guénat ose le blanc pour fondre en sa lumière. Il crée des maternités, des éthers, des éternités, des mathernités. Il ouvre, rassemble et ébranle le temps par son théâtre des apparitions. En surgissent le tout autre et le même. Blancheur des cocons parfois, sensation de l'ineffable jusque dans le béton. Son lambeau râpeux devient caresse, insistante caresse. Tout cela est de l’ordre de la métaphore de l’amour maternel ou de la cérémonie du chaos dans l'inconsolable perte d’avoir dû quitter un paradis utérin.  Et si parfois l’artiste se veut dur comme une pierre en celle-ci demeure une fontaine de sang prête à jaillir.

 

Guénat.jpgA ce titre Laurent Guénat reste l’inventeur des énigmes à fleur de vie par la puissance de ses visions. Elles caressent l’indicible, capte le foisonnement. Aussi dilatées qu’elliptiques ses œuvres  surgissent des femmes. Elles semblent appartenir aux limbes mais posent la question du corps et de la mélopée du désir. Tout cela ne fait pas un pli. Même aux  pantalons de l’artiste pour lequel le pluriel d’un tel mot paraît douteux puisque il n’en porte qu’un. Mais comme le poisson rouge le natif de Bienne s’affiche parfois sans mémoire : dès lors ne sachant pas quand sa vie a commencé il n’éprouve pas le poids des siècles passés.  Libre de ce faix, « la profusion confusible » ne peut plus « incliner vers l’inféodation » écrit celui qui dans ses fêtes vocales, plastiques, poétiques, scéniques et éditoriales transforme le monde en mouvements et vibrations.

 

Guénat 2.jpgSes œuvres quoique violentes ne sont pas de celles qui blessent, annihilent, étouffent. L’artiste pacifie le désir par des figurations détournées. Il y a là une promesse d'un autre horizon, d'une autre aventure plastique et poétique donc  existentielle. Comme il l’écrit « l’envie (y) tient le paravent de son miroir ». Afin de briser ce dernier et ses « illusions d’alouettes en ciel d’esclaves » il crée un babil radical et rigolard. Il se décline en images ou en mots : dès que la parole retourne au silence, l’image lui tient lieu de complétude dans une volupté faite de contrastes et déséquilibres vitaux. Il y va ainsi dans l’œuvre autant de délivrance que de séparation. Chacun l’appréciera selon sa perception.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

N.B. L'artiste est le créateur de "- 36", éditions de la vachette alternative.

 

   

 

 

 

21/10/2013

Paul Nizon, en rond, à rebours et plus avant

Nizon.jpgDissipé dans la réalité l’écrivain se perd. Néanmoins son voyage au sein du réel est le préalable au jeu de l’écriture : sans lui elle tourne à vide. Mais toute expédition  (à l’exception d’une seule) oriente une frénésie, un délestage, une légèreté peu propices à l’écriture et à son possible éclair de vérité. Dehors l’être croit posséder le monde mais la dispersion suit son cours. Le miracle de l’écriture réclame un autre conditionnement. Les vacations plus au moins farcesques au cœur de la cité ou aux bras des femmes coupent la parole. Or Paul Nizon n’a renoncé ni aux premières ni aux mots. Son œuvre fonctionne en conséquence selon trois problématiques : la ville, le sexe mais aussi et surtout l’écriture. Pour le Bernois cette dernière est plus une thématique qu’un simple outil propice à la fabrication des livres. Nizon n’a d’ailleurs jamais considéré ses textes comme une fin en soi mais comme un moyen d’arriver à un but qui ne se perçoit qu’en avançant. « Ma croix c’est mon incapacité à inventer » avoue-t-il dans « Marcher à l’écriture ». Il lui faut donc se perdre en divers types de labyrinthes plus ou moins mémoriels  afin d’ « entrer en matière ». D’où le nécessaire recours à un seul voyage.

Nizon 2.jpgComme pour Joseph de Maistre il s’agit de celui « autour de ma chambre ». Seul celui-ci ouvre vraiment à l’écriture. Et Nizon découvre dans le repli non l’isolement mais une manière de se cramponner au clair-obscur de ce qu’il nomme « mélancolie ». Elle est liée  à ses deux maîtres Martin Walser et Van Gogh. Mais elle va prendre un sens particulier. Moins ce qu’il nomme sa « schizophrénie » qu’au mouvement  continuel du dehors et de dedans, de l’attachement et du détachement elle fomente son sortilège et sa puissance dans le secret du cabinet d’écriture.  Ce dernier fait que la vie s’échappe, passe à côté de l’auteur mais il y puise une condensation communicable et une raison de vivre une autre vie. L’écriture de Nizon trouve là sa puissance de feu et son originalité : elle se dégage de la nostalgie du passé afin de proposer celle du présent. De « Stalz » à « Canto » l’œuvre demeure en cette poussée essentielle. Elle mène  vers ce que l’auteur nomme « L’Autre Pays ». Après comme  il l’écrit « il n’y aura vraiment plus que des tables rases et blanches ». Mais qu’on se rassure : ce temps n’est pas encore venu.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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