gruyeresuisse

06/08/2014

Marcel Miracle toujours

 

 

 

Miracle 2.jpgMarcel Miracle, « Nuit d’émeute sur la piste », 128 pages, coll. Re:Pacific, Editions art&fiction, Lausanne, 2014, CHF 34 / € 22.50.

 

 

 

 

 

Nichant les trois héros de son livre dans un désert africain Marcel Miracle - sans le vouloir - rejoint le très actuel même s’il n’en a cure. Il préfère brouiller les cartes loin des miséricordes à deux balles et les sombres ruines des carlingues d’où ses trois olibrius se sont tirés après leur « dézingage ». Pour tuer le temps ils jouent. Mais leurs paris n’engagent pas que le jeu. Ce n’est pas en dilettantes qu’ils marquent des coups fourrés. Ils rappellent comment Alexandre défit complètement Darius. Et le sable du désert leur permet de donner un aperçu décalé sur nos mœurs en ciment armé. Peu à peu ces enfants perdus du Petit Prince de Saint Ex deviennent moins les icônes d’un conte de fée que celui d’un compte de faits plus où moins avérés, absurdes, dévidés en un mixte de rêve et de réalité.

 

Miracle.jpgNous ne dirons jamais assez combien Marcel Miracle est un écrivain et artiste d’exception. Son livre est une plaque tournante, une roue joyeuse et giboyeuse pour les renards du désert, une société anonyme où les trois héros sont trop patriciens pour être patriotes (et d’ailleurs de quel pays ?). Ils ne sont pas des aviateurs qui s’installent dans leur carlingue comme des bouddhas sur leur lotus. Epigones de peu de foi et loi ils sont des hommes réussis sous forme de brigands échoués. Miracle a du plaisir à en étaler les fastes qu’il plâtre de quelques négligences du destin. Loin d’idéaux à efficacité mécanique, la connaissance de l’univers avance ici à pas d’unijambistes. Ces derniers rêvent implicitement et en tant qu’unique remède de tout casser sur notre crapuleuse planète où il semble un fait acquis que l’être s’embête dans la paix. Aussi la rendra-t-il toujours plus insupportable que jamais. A sa manière le Lausannois rappelle que le tank est né de la brouette, l’avion du vol au vent. Il montre aussi que pour combattre l’indigence le désert est peut-être le meilleur des remèdes.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/07/2014

L’amour fou selon Anne Lugon-Moulin

 

 

images.jpgAnne Lugon-Moulin, Le Puits, Editions Rafael de Surtis, Cordes sur Ciel, 34 pages, 14 E.

 

 

 

 

 

L’étouffement prévaut à la lecture du texte (superbe) d’Anne Lugon-Dumoulin. Ce sentiment suscite de manière perverse une sorte d’extase. Le lecteur voyeur assiste presque avec délectation à la dégradation ou plutôt à la noyade  de celle qui bouillonne d’abord  dans la « vapeur qui mange l’existence » et lui fait perdre la vie par les morceaux de sa chair avant de sombre. On retrouve  ici une  vision chère au Beckett du Dépeupleur.  Chez lui cependant la métaphysique l’emportait sur la physique. Par un processus inverse, l’écrivaine fribourgeoise produit un monde aquatique. De la femme à la « flaque » il n’y a plus qu’un pas que son héroïne accomplit pour s’y dissoudre par effet de « trempette » - comme aurait dit Roger Rabbitt…

 

 

 

Lugon 2.gifL’eau devient ainsi la terre de sa tombe dans un étrange bain de fusion où le réel et l’imaginaire se rejoignent.  L’étau s’y fait spongieux. Il n’en est pas pour autant moins oppressant. Au contraire. Certes l’appel à l’amour fou s’éprouve dans un jeu de perception entre la pure figure et la littéralité. Au lieu de se mixer il éclate : le vide n’est pas un rien, il est aquatique. Et si la poussière que nous sommes à son contact sera réhydratée nous n’en trouverons pas pour autant – et à l’image de la narratrice - notre salut. En cette fantasmagorie allégorique l’eau immole et noie tout. Jusqu’au cette bouée de corps mort à laquelle Anne Lugon-Moulin se garde bien de donner un nom.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

18/07/2014

« Les poires décervelées » de Hans Arp

 

 

 

Arp 2.jpgJean-Hans Arp, « La grande fête sans fin », traduit de l’allemand par Aimée Bleikasten, Arfuyen, Paris, 230 pages, 13,50 E.

 

 

 

Les dialogues de sourds d’Arp sont des plus efficients. Ils renvoient les plaisanteries surréalistes à des pâles copies  de celui qui, co-fondateur de Dada, secoua les évangiles rationalistes ou mystiques. Il n’hésita pas à dresser des assiettes en révolte dévoreuses de ce qu’on met dessus. La déficience du réel et de la vérité est donc montée en exergue par son armée de « nochers démoniaques », ses fées, ses chiens « à chair de cheval ».

 

 

 

Arp.jpgL’imaginaire joue l’humour face aux abîmes du temps : celle de la guerre de 14 qui vient de finir comme celle à venir avec les Hitler, Staline propres à faire saliver des êtres embrigadés jusqu’à ne posséder qu’une « âme surcollective » et à se réduire à des « sursinges » qui se crurent progressistes.  Sans jamais moraliser - bien au contraire – Arp ouvrent des abîmes à la mystique comme à la logique car les deux réduisent à une criminalité contre la nature même de l’être. Certes le poète ne se fait pas d’illusion : on ne sort pas du grand néant, on y rentre. La vie est  sublimement médiocre mais pour autant le poète veut l’habiter et la secouer. Elle est digne d’être vécue pour peu qu'on la bâtisse avec une élégance implicite, sans beaucoup de bruit et de fureur et surtout avec l’humour corrosif. Ce dernier permet de ne plus prendre des vessies pour des lanternes. Dès lors et même si tout « indique le chemin du caveau »  notre passage peut ressembler à une « fête sans fin» qui se termine néanmoins tristement. Gardons comme Art ironiquement son merveilleux avec de ci de là des  kakis que se tiennent en l'air telles des balles d'un jongleur figé dans le rêve.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret