gruyeresuisse

26/03/2015

Etude, puanteur, altitude : « Dorade » revue

 

 

 

 

Dorade 3.jpgNaviguant entre une mer de sarcasmes et lac Léman, au milieu de carpes diem et groseilles à maquereau, Philippe Jarrigeon et Sylvain Menetrey ont fait de leur revue un outil critique et érotique. Les sirènes disent-ils y sentent mauvais mais comme les andouilles : plus elles puent plus elles se dégustent avec appétit. Ne soyons donc pas dupes des deux iconoclastes et suivons le sillon de leurs poissons. Gras ou maigres ils ne sont jamais de menus fretins.

 

 

 

Dorade 2.jpgDans leur méthode paranoïa critique les deux compères siffleurs créent un spectacle qu'on bisse mais qu’on aurait jadis classé X dans lequel l'humour remplace l'amour - ce qui évite toute bouillabaisse romantique. Allant à la pêche d'images inattendues, les revuistes les revisitent jusqu'à ce qu’elles deviennent les caricatures de ce qu'elles étaient sensées offrir.

 

 

 

dorade.pngJarrigeon et Menetrey savent franchir les limites et on leur en sait gré. Démoulant les images admises et après fouilles et exhumations, ils ont pour devise trois mots : étude,  puanteur, altitude. Quoi de mieux afin que les caresses sans parole des images râpent ? Eros n’est plus ce qu’il était. La revue soulève les dessous des femmes et des hommes pour  créer l’arête vive d’un ciel de lit et remonter le cordon qui permet de se pendre au rideau. La dépense chère à Bataille elle-même est remisée au rang des concepts anciens. Seule l’absence reste le meilleur des biens en touffe de mots parcimonieux tandis que les images aboient aux nuages.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

17/03/2015

Stephen Felton : grève de la fin

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Felton.jpgStephen Felton, "The wind, love and other disappointments", Ripopée, Nyon, 2015

 

 

 

 

 

 

 

"Le vent, l’amour et autres déceptions" est issu de la lecture  "Scènes de la vie d’un faune" d’Arno Schmidt. Dans ce roman un fonctionnaire d'un village allemand observe avec nausée l’infiltration de la bêtise nazie dans les mentalités. "Les emmerdeurs désespérants sont  les plus sots et j'en sais  d'immortels qui me laissent sans mots" pourrait être sa désolation. Pour la supporter l'homme se replie dans la consultation des archives villageoises où il découvre l’existence d’un déserteur napoléonien. Fasciné par ce personnage le bureaucrate  retrouve sa cachette, en fait sa retraite et se « grève de la fin ». Avec sa maîtresse il  échappe aux bombardements alliés. Le roman était monté en une suite de petits paragraphes lardés de néologismes, de ponctuations ludiques, onomatopées et références codées. Cette technique littéraire a sans doute largement influencé l'approche de Stephen Felton.

 

 

 


felton 2.pngToute son œuvre picturale séduit - ou surprend - par son minimalisme figuratif particulier: le dessin réalisé à main levée en une seule couleur habite l’espace d’une toile grand format. Et "Le vent" pourrait faire penser à une peinture naïve, primitive mais dans laquelle l'artiste à travers ce qui tient pratiquement du  pictogramme "mou" se dégage  du symbole et de l'icône, de la figuration et de l'abstraction sans que l'on puisse affirmer si un tel travail annonce une mort ou le renouveau de l'art. Les objets ou signes (flèches, escaliers, vélos, étoiles) créent une économie esthétique et libidinale particulière. Feignant le refus de la technique l'artiste cultive une sobriété plus patiente qu'il n'y paraît. Entre primitivisme et postmodernisme, Felton ne se contente pas de neutraliser les références ni de mettre en exergue le geste pour le geste même si l'artiste feint de banaliser l'acte de peindre. Onirique à sa manière l'œuvre possède un charme paradoxal aussi innocent que pervers. Le dessin prend la valeur d'organe plein à travers le vide qu'il imprime en sa réversion figurale.

 


 

Jean-Paul Gavard-Perret

 


 


 

 

 

 

09/03/2015

Quand la poésie « ratée » rend Ben « ethniste » conséquent

 

 

 

Ben.jpgBen, « Ben ministre des cultures », Editions Favre, Lausanne, 2015

 

 

 

Ben, Suisse - on l’oublie trop souvent - est exilé à Nice où il trouve que le temps passe trop vite. Il affirme écrire de moins en moins  car les mots n’arrivent plus - ou trop mais en même temps. Il ne lui resterait que sa newsletter  « comme un clochard qui dit, il me reste ma couverture  et mon chien ».  Mais Ben écrit « sans se relire  des mots qui se suivent ».  Manière de créer des ponts sur l’eau et de poursuivre une histoire d’univers  et de particules. « Ministre des cultures » il revient à ses dadas et pérore qu’il n’existe pas de « beau ». Pour le prouver il aime peigner de bric et de broc ses textes dans le genre  « idiot parfois naïf toujours égotique ». Mais - dernière ambition ? - il voudrait qu’on le prenne au sérieux. Qu’importe s’il a tout lu et rien compris (quelle coquetterie !) : Foucault, Ibsen, Nietzsche, Freud, etc.. Tout dit-il : sauf Marx. Ce qui est faux mais c’est une manière de cultiver encore une autre coquetterie. Toutefois qu’on se le dise : Ben aime écrire et crie - jusque dans ses rêves dont l’érotisme est parfois incestueux - à Annie (son épouse) et sa mère : « Arrêtez de tout écrire  ». A lui la parole, aux autres le mutisme. Et le voilà qu’il s’imagine  nu  avec son « gros ventre »  assis sur un fauteuil Louis Philippe  au milieu de la place Garibaldi de Nice.

 

 

 

Ben 2.pngBen est ravi d’être publié une nouvelle fois chez Favre à Lausanne même si ses autres livres chez le même éditeur n’ont pas eu le succès qu’ils méritent. En celui-ci il s'intéresse aux  cultures et conflits ethniques dans le monde. Le but est simple : essayer de montrer que ses opinions sont justes : « je suis persuadé que le Ben peintre, artiste, poète sera oublié et qu’on ne se souviendra dans 50 ans que du Ben ethniste ». Alors il convient de répondre à son injonction : « Faites moi plaisir lisez ce livre ». Avait-il besoin d’ajouter : « J’ai même inséré une texte sympa de Michel Onfray  contre ma théorie ». Pas sûr que faire le lit du philosophe approximatif soit un argument pour engager l’achat de l’opuscule. Mais il recèle bien d’autres « grâces » : Ben n’arrête pas de conclure et de se contredire dans le simple plaisir « d’ajouter des paragraphes ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret