gruyeresuisse

23/06/2014

Pauvre Suisse ou la philosophie dans le lac

 

 

 

 

Aristote.jpgOlivier Massin & Anne Meylan, « Aristote chez les Helvètes, douze essais de métaphysique helvétique », Ithaque, Paris 100p, 13,50 E.

 

 

 

La Suisse réduite à un musée de cire voici un des standards que les certains de ses autochtones se plaisent à cultiver.  Côté photographie le mal fut accompli en début d’année avec « The Swiss » de Mathias Braschler et Monika Fischer, Hatje Cantz). Deux estimables professeurs des universités helvétiques reprennent le flambeau côté pensée sous prétexte de poser à des sommités douze questions inhérentes aux idées reçues sur leur pays. Entre autres « Qu’est-ce qu’une vache ? Qu’est-ce qu’une montagne ? Qu’est-ce que le Röstigraben ? Qu’est-ce qu’une fondue ? Qu’est-ce qu’un trou dans l’emmental ? Qu’est-ce qu’une banque ? Qu’est-ce que le plaisir de manger du chocolat ?  Venant au secours de la pédagogie avec un titre de pure B.D, le livre concocté par les philosophes et spécialistes de service pense amuser la galerie en jouant de la parodie et du canular. En dehors de rares saillies réussies ( « comment délimiter exactement une montagne » ) l’œuvre reste néanmoins un modèle idéal de banalité consternante. Les chromos se succèdent  sous le chignon d’une écrivaine ou dans la barbe de bucheron d'un spécialiste. Du chocolat ou du fromage naissent les  mets amorphes qu’osent ceux qui se veulent des sages en goguette. Oubliant que l’ironie et la dérision restent l’hygiène intime de l’esprit à condition d’être conséquentes, l’iconoclastie avorte plus qu'elle n'ovule en vignettes spécieuses dont les feux  d’artifices pédagogiques ne sont que des pétards mouillés. A vouloir tuer un certain ridicule celui-ci  peut finir par écraser.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

31/05/2014

Ecce Humus

 

Humus  2.jpg

 

Editions Humus, Rue des Terreaux, Lausanne.

 

« Humour, amours, éros, singularités, art » tels sont les mots clés d’une des maisons d’édition des plus atypiques animée par un couple qui fait du plaisir mental le mot d’ordre de son travail. Les éditions sentent bien sûr le soufre. Pour autant ses responsables ne cultivent en rien la provocation. Ils optent pour la curiosité. Sont publiés des singularités sauvés de l’oubli :  « Marthe de Saint Anne » (carnet d’une internée obsédée par le phallus), « Le curé travesti » ou « L’aviateur fétichiste ». Mais les éditions Humus s’honorent aussi d’avoir publié le premier livre des iconoclastes Plonk et Replonk comme les images plus tragiques du peintre Jean Rustin ou encore les femmes-fictions de Jean Fontaine le marieur des joie et, douleurs, des femmes et moteurs.

Humus 4.jpg

 

Défendant presque uniquement (à l’exception de Rustin et de l’album « Guerre(s ») un éros jovial les deux éditeurs prouvent que l’art est avant tout une cosa mentale autant pour celle ou celui qui la crée que celle ou celui qui la regarde. La vraie zone érogène reste le cerveau : il fait prendre conscience de l’excitation sexuelle et invente des fantasmes et rituels qui la nourrissent. Certaines des publications d’Humus sur-masculinisent ou sur-féminisent les corps mais toujours de côté de la vie et de l’humour et en évacuant le concept même de pornographie cet « érotisme des autres ». La dimension ludique demeure donc centrale. Certains peuvent trouver cela léger et réducteur. N’est-ce pas pourtant le moyen de flatter ce qu’on ne saurait voir et de renvoyer les Tartuffe à leur miroir ? On peut même imaginer une bonne sœur en cornette entrant rue des Terreaux comme si elle visitait une exposition de napperons : s’y déplaçant avec sérieux, prenant parfois un certain recul parfois aussi un plaisir naecissique. Mais n’est-ce pas là un « pur » fantasme ? Preuve que Humus dans son assentiment à la vie loin du louche et du morbide fait travailler la tête en osant lui proposer des rêveries. Ouverte plus que close le librairie illustre ce que disait Artaud : peut se « donner un nom ou une image à toutes choses sans être tout de suite cocu ou marron ». Préférons les mots, les fluides , les délices et parfums d’Humus(c) aux images de guerres et de mutilations.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

28/05/2014

Par delà les frontières : Beckett l’épistolier

 

 

 

Beckett.jpgSamuel Beckett, Lettres, 1929-1940,  Trad. de l'anglais (Irlande) par André Topia. Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, 2014, 800 p., 55 €.

 

 

 

Dans une lettre capitale de 1937 écrite en allemand  Beckett exprime déjà son insatisfaction à l'égard de la langue : "Écrire en anglais conventionnel devient pour moi de plus en plus difficile. Cela me paraît même absurde. Ma propre langue m'apparaît comme un voile qu'il faut déchirer afin d'atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au-delà».  Ce témoignage souligne l’importance d’une correspondance inédite en français. L’édition est remarquable. Trop peut être : le corpus critique étouffe (tout en l’éclairant) la faconde de lettres qui mériteraient de respirer plus librement comme elles furent écrites parfois sur des feuilles déchirées de carte ou au dos de carton d’invitation. La correspondance ponctue les différentes étapes d’une création qui va quitter le récit pour le théâtre et le théâtre pour la télévision et les textes brefs en un travail où l'un des paradoxes est de pouvoir pratiquement se passer de mots et d'images.

 

 

 

Toutefois dans ce premier tome le langage se poursuit allègrement. L’autodérision fleurit. L’intellect de Beckett brille sans qu’il ne cherche à prendre la moindre pose. Marquée par la présence du corps, ses douleurs mais aussi par les moqueries envers lui, la correspondance donne à voir un auteur  en rien sentimental mais attentif  mais qui demeurera en dépit de ses amitié  dans la solitude et ne sera jamais marié tout à fait. Les lettres à sa femme ne seront d’ailleurs jamais publiées en français ce conformément aux vœux de l’auteur. Il demanda à son exécuteur testamentaire (Jérôme Lindon) de publier « uniquement » les lettres ayant rapport à l’œuvre elle-même. L’édition anglaise reprise ici déroge à la règle. Mais pour le ravissement des lecteurs.

 

 

 

Beckett 2.jpgCes lettres ne constituent pas des appendices. Elles permettent de comprendre la problématique de l'oeuvre et son mouvement général.  Entre autre la décision d’écrire en français plus « pauvre » que l’anglais.  Dans  une lettre à Patrick Bowles - traducteur de la première mouture de Molloy Beckett écrit :"On ne dirait pas çà en anglais, on dirait autre chose"autre chose de bien différent dans la mesure où  l'anglais est plus "flatteur" que le français… Tout l’imaginaire paradoxal de Beckett est déjà éclair par ce premier tome. Il sera pour les amateurs de Beckett un corpus significatif puisque surgit déjà le rêve de la blancheur d'une page où plus rien ne s'inscrit, de la noirceur d'une image où plus rien ne se voit  mais qui paradoxalement foisonnent, débordent d'une lumière contenue, étrange et irrépressible.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret