gruyeresuisse

23/10/2018

Serge Boulaz et Francesco-Maria Oriolo : le fol asile

Lautre.jpgSerge Boulaz et Francesco-Maria Oriolo, "L’autre c’est moi", Héros Limite, Genève, 2918,22.40 CHF / 16 euros

Serge Boulaz et Francesco-Maria Oriolo  ont mené avec, avec une cinquantaine d’élèves de 12 à 15 ans à Genève un travail de « répons » aussi original qu’ouvert. Il permet aux élèves de créer et de réfléchir et aux lecteurs de s’interroger sur le sens des images loin des philosophes penseurs légistes. Exit les Derrida et Jean-Luc Nancy.  Halte aux plaisanteries spéculatives. La pratique vaut toutes les théories. L'appréhension des images est liée ici à la situation migratoire actuelle.

L'autre 2.jpgSerge Boulaz a demandé à chaque élève de choisir une photographie de presse  sur ce thème afin de les reproduire (suivant la technique de la mise au carreau) et y déposer son interprétation et son émotion. Francesco-Maria Oriolo, en montrant à ses élèves ces peintures, leur a demande d’en choisir une afin d’écrire des strophes poétiques. Le livre est le résultat de ces écritures et images croisées où  une jeunesse dans l’enfance de l’art et de la poésie a beaucoup à dire et à montrer du et contre le réel sans le pousser vers le ciel mais le rapprocher des argiles terrestres.
 
L'autre 3.jpgIl ne s’agit pas  seulement de pénétrer dans les cercles d'un enfer dont certains tentent de sortir retrouver des arpents de lumière. Les élèves ont compris que l'ombre est en rendez-vous. Ils prouvent que mots et peintures ne déjouent aucun sort mais expriment la vie sous des  présences équivoques. Ces jeunes créateurs ne concèdent que quelque pointe au lyrisme là où souvent ils distinguent plus que d’autres l’effondrement d'espérances vitales. Le  livre entraîne dans un corpus propre à stimuler  la réflexion « les plus grands ». A ce point la peinture et poésie créent un pas au-delà mais aussi un nécessaire miroir. 
 
Jean-Paul Gavard-Perret

21/10/2018

Dix de guerre ou que la mort est jolie

Dix 2.jpgOtto Dix a prouvé combien, avec ce qui restèrent de lèvres rongées, les morts de la guerre n'avaient pas à demander pardon : bien au contraire. Les cicatrices restées béantes de la terre n'étaient pas de leur fait et elles furent même les trous où leurs corps fut ensevelis. Leurs chefs les ont fait avancer tels des déments pour des noces à venir. Certains hurlèrent mais peu ont voulu les entendre et leurs larmes (comme celles de leurs proches) sont devenues invisibles depuis le temps. Mêlées aux schistes marneux le rendirent-elles opaque ?

DIX.jpgL'exposition prouve que non. En symbiose entre France et Allemagne existe ici, et dans le formidable cortège humain, l'appel afin que la mort organisée ne recommence pas sa tache. Elle était là. Elle est là encore. En bonne camarade. Et les oeuvres prouvent que nous sommes ses poilus, ses égarés provisoires. Notre foule est de plus en plus compacte. C’est peut-être déjà trop. Mais pour certains encore trop peu. Néanmoins se levaient - déjà en 14-18 et après - des désobéissance par décision éthique.Tandis qu’une lumière blanche étalait les corps sur Verdun des artistes témoins et quel que soit leur camp furent les primitifs de notre futur qui demeure improbable : il est porté toujours pas la maladie organisée de la mort que l'on donne ou qui nous est donné en vertu de causes : elles n'en possèdent aucune.

Jean-Paul Gavard-Perret

"La guerre et après.  Otto Dix et ses contemporains", Musée des Beaux-Arts de Chambéry, 3 novembre 2018 - 24 février 2019.

19/10/2018

Corinne Walker : Genève la bipolaire

Walker.jpgCorinne Walker, "Une histoire du luxe à Genève" (Richesse et art de vivre aux XVIIe et XVIIIe siècles), La Baconnière, Genève, 2018, 30 € | 35 CHF, 240 pages 

 

Spécialiste de l’histoire culturelle de Genève sous l’Ancien Régime, Corinne Walker oriente ses recherches par la transversalité des disciplines sur l’évolution du luxe, ses pratiques ostentatoires en tant que "marqueurs" socio-politiques et culturels dans la cité. Elle illustre comment une sensibilité individuelle et collective serpente dans une ville "double". Genève est à l'époque (et il en demeure aujourd'hui plus que des "restes") la ville dont Calvin représente la figure tutélaire d’une austérité sans concession dont Rousseau lui-même eut à souffrir.

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Mais la ville était aussi animée par une bourgoisie marchande où fleurissaient horlogers, joailliers et les banquiers. Tous ramenaient sur les rives du Léman, la richesse du monde. Corinne Walker précise comment cette dualité cohabitait. Elle prouve aussi combien la culture et le progrès, qu'on le veuille ou non, sont les fruits du développement du marché financier. L'auteure anime un tableau vivant de ceux qui par leurs goûts des arts et leur fortune firent de Genève ce qu'elle est devenue. Les membres de la famille Pictet, le pasteur Ami Lullin et sa fille, Horace-Bénédict de Saussure deviennent les figures de proue d'un monde où la religion, la science, les arts et le capitalisme naissant transforment la ville, en dépit d'un ordre religieux, en une des cités des Lumières.

Walker 3.jpgL'auteure met en scène la ville plutôt que de la figer. L'histoire dépasse ici une simple fonction mémorielle et réaliste : elle ouvre à une combinaison narrative vivante où diverses strates se combinent. Corinne Walker fait jaillir des substrats de « vieilles » images une approche où, par l'évocation du passé glorieux, le fil du temps trouve une continuité. Si bien qu'au sein des récurrences se dessine un espace où à la raison se mêle une certaine rêverie. Tout navigue entre différentes postulations. Elles trouvèrent une sorte d'équilibre dont la cité de Calvin bénéficie encore.

 

Jean-Paul Gavard-Perret