gruyeresuisse

01/03/2019

John Berger : histoire de la peinture

Berger BON.jpgAvant ses essais de critique d’art dont "Voir le Voir" où s’élabore une conception matérialiste de la vision, ses textes sur le monde rural, la contribution en tant que scénariste aux films d’Alain Tanner ("La Salamandre", "Le Milieu du Monde", "Jonas"), sa fiction qui lui permit d'obtenir le Booker Prize ("G"), puis "King", le roman d’un SDF raconté par son chien ou encore des recueils comme "Fidèle au rendez-vous", l'écrivain dans "Un peintre de notre temps" montrait déjà tout son engagement.

Il est enfin réédité. Le personnage est un peintre hongrois à l’époque stalinienne qui s'exile à Londres. Travaillant sur son projet, John Berger avait déclaré ne pas savoir si son livre serait considéré comme un essai, un roman, un traité, un cauchemar tant le critique d’art, le romancier et l’essayiste sont indissociables chez l’auteur.

Dans ce roman le héros Jonas Levin disparaît. Le mystère de cette disparition le lecteur va le comprendre en lisant le journal du peintre. Celui-ci est "doublé" par la voix de John, son ami et admirateur. Leurs deux voix se complètent à travers la passé et le présent de l'écrivain, l'évolution de ses travaux et celle du temps. L'artiste tente de justifier son rôle de peintre et de l’exploitation à laquelle il est soumis.

Berger 3.jpgCette double voix touchent donc une plaie commune en effet de "repons". Le texte est concentré sur cette vie que le peintre comme son biographe sait qu’il va la perdre. Ici la connaissance de soi s'accompagne de celle du monde et répond à la question : et vous vous savez ce qu'il en est de la peinture ? C'est ce qui  en fait sa richesse là où l'artiste se retrouve "la tête couronnée dans une mine de charbon".

Jean-Paul Gavard-Perret

John Berger, "Un peintre de notre temps", traduction de Fanchita Gonzales Battle, L'Atlier Contemporain, Strasbourg, 224 p., 25 E., 2019.

24/02/2019

Caroline François-Rubino et John Taylor : crépuscules

Rubino top.jpgLa force des aquarelles de Caroline François-Rubino tient ici à leur espace entre le jour et la nuit, l'épanouissement et la fin, le ciel et la terre. Comme l'écrit le poète "une lumière (est) ourlée / de noir / quelle s'en soit la clarté". Certes Taylor écrivant ces vers parle de l'aimée mais Caroline François-Rubino trouve un moyen plastique aussi simple que génial de rebondir sur ce monde mental intense où la lumière est cernée d'ombre commme le bleu noir de blancheur.

 

 

Rubino bon.jpgL'artiste ignore le pittoresque dans ses divers jeux entre le ciel et la terre, le gel et le dégel, ce qui s'écrit et ne peut se dire ( mais que la créatrice complète). Elle a trouvé en John Taylor le partenaire de choix (et lui idem) pour évoquer le secret existentiel et son cycle. Le poète sait lorsque ses mots seraient superfétatoires et il laisse alors la place à l'aquarelliste. Sans rien égratigner du tronc des textes elle laisse tomber sur les feuilles des formes bien plus précises qu'incertaines. Douloureuses mais apaisantes, les gouttes de sang s'y transforment en effusion de rosée du soir.

Rubino.pngDans ce décalage ou plutôt cet exercice de parfait "repons" la parole comme l'aquarelle jaillit sans fard là où une forme d'impossibilité d'un dire (d'une part), d'une figuration (de l'autre) triomphent jusqu'à la chute ou à la délivrance afin que l'inquiétante étrangeté de l'amour et de la mort soit "cernée par le jamais et l'à jamais nulle part".

 

Jean-Paul Gavard-Perret 

John Taylor et Caroline François-Rubino, "Le dernier cerisier" (traduction de Françoise Daviet-Taylor), Voix d'encre, 2019.

 

17/02/2019

Le canular du Un - Bernard Noël

PNoel.jpgour Bernard Noël "Le corps sans moi" n'est pas l’exclusion de la vie. Du moins pas en totalité. Elle est comparable à la bouche sans lèvres qui permet de parler. Mais dans cette volonté de chasser l’intime -ce qui n'est qu'une vue de l'esprit - celui-ci se répand encore Il devient comme une énorme goutte d'un liquide forcément « quelconque » eu égard à l’œuvre du créateur. Certes demeure toujours la volonté du saisissement de la sensation mais "et à l’endroit où tu la sentais, il n’y a plus rien." Sinon à un mal profond, un émiettement de soi-même.

Arrivé en bout de course (mais le chemin demeure) Noël ne l'envisage pas distinctement et psychologiquement mais d'une manière diffuse, impalpable. La masse est modelée par la volonté du « je » dont l'espace est plus ou moins informe. Et ce dans l’espoir de se faire à un sommeil d’épuisé avec d’autant de satisfaction que le mouvement à lui seul constitue une espèce d’anesthésie.

Noël 2.jpgAjoutons bien sûr l'essentiel : cette schize permet au discours de se poursuivre. Après tout cette négation ou cette absence évite des symptômes physiques terrifiants et morbides. D'où la présence paradoxale d'une possible formulation future  qui rend tolérable le métier de rester vivant.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Bernard Noël, "Mon corps sans moi", Dessins de Damien Daufresne, Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2019, 48 p., 12 E..