gruyeresuisse

19/11/2019

Les glossolalies de Pamina de Coulon

Pamina.jpgPamina de Coulon, "Balcon de chalet", Une proposition pot de fleurs / banderoles de Pamina de Coulon avec l’aide de son ami Romain et les géraniums de la commune d’Orbe, Indiana, Vevey, du 1er décembre 2019 eu 2 février 2020.

Pamina de Coulon impose peu à peu sa présence prégnante en Suisse mais pas seulement. Elle pratique la performance​, l'"essai parlé", le storytelling. Si bien que l'art devient un actionnisme non seulement du geste mais de la pratique du sens et de sa distorsion jusque dans ses racines - à savoir la pensée. Elle se répand par la parole affolante qui se déverse en une lave addictive et arborescente. Et ce même si le seul usage des mots empêche le flot plus ample dans la tête et le corps de la créatrice.

Pamina 2.pngAvant la HEAD de Genève l'artiste avait pratiqué le théâtre et c'est à Bruxelles qu'elle a affiné son logos pernicieux avec en particulier sa pièce "Si j’apprends à pêcher je mangerai toute ma vie". A la recherche d'un "de profundis clamavi" mais ici même ici bas, ses grands monologues performatifs qui se prolongent aussi lorsqu'elle grave, brode son une ode à la résistance. Un brassage lexical et syntaxique débaroule dans un flot où la voix mélange et propose une glossolalie fait de mots savants ou batards qui sortent du chalet de son être loin de tout fléchage univoque de la pensée.

Pamina 3.jpgCelle de Pamina de Coulon devient arsenic où au besoin l'art se "nique" pour son plus grand bienfait. A l’exaspération comme aux blocages de l'époque font place les vrombissements d'un jouir verbal. Et lorsque la coupe est pleine la performeuse la remplit encore. Il ne s'agit pas d'entrer mais de sortir de la pensée et ses plâtras d’insectes pour qu'émane du corps fluidique des montagnes et montages verbaux. Ils ramènent à un archaïsme des intensités premières.

Jean-Paul Gavard-Perret

15/11/2019

Linda Tuloup : Vénus à la fourrure

Tuloup 3.jpgLinda Tuloup nous entraîne dans sa forêt des songes. Son peuple intérieur prend une nouvelle dimension. Entre paysages agrestes et alcôves. Qu’importe si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. Vénus semble naître de l’espace. Les filles du futur font partie d'elle.

Tuloup 4.jpgJadis des ogres ont voulu lui retirer la langue : elle la tire. Et comme l’escargot sortant les cornes elle débouche de sa coquille bien mieux et de manière plus perverse que chez les peintres de la Renaissance.

 

Tuloup 2.jpgL’atmosphère est d’ambre et de clair-obscur. A la naissance de cette Vénus il existait une chaleur accablante selon les experts. Mais Linda Tuloup montre qu'il y existait là une erreur de pronostic quant à la nature de son feu. Un intrus brouilla les cartes qui donnaient l’atout.

Tuloup.jpgLa photographe remet les fantômes du plaisir en place pour saisir son mystère. Elle déduit du passé le futur. Et l'ombre engendre un recueillement, une attente qui montent vers le regard, là où le texte de Yannick Haenel s’enchaîne comme une réplique tellurique au désir des images, aux images du désir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Linda Tuloup, "VÉNUS – où nous mènent les étreintes", texte de Yannick Haenel, Editions Bergger, 2019, 30 E.

14/11/2019

Anne Perrin : maïeutique dans la région du coeur - ou pas loin

perrin 2.jpgCes deux livres forment une sorte de dyptique où la genevoise - par ailleurs technicienne de théâtre et réalisatrice - scénarise deux moments de ce qui est peut-être (sans doute même) le même amour : son évolution et sa rupture. Ses interprétations sont radicales sous un caractère qui pourrait sembler pathogène tant il existe pour elle le risque de se perdre. S'instruit en filigrane une interprétation par l'inconscient dans ce qui tient des paroles échangées et des états que l'auteure rapporte jusqu'à sa décision finale. Elle est moins une fin qu'une obligation de non ou ne plus voir et recevoir.

 

Perrin 3.jpgLe fascinant est que les deux protagonistes - chacun à leur façon - demandent à l'autre de ne pas accepter ce qu'ils offrent car ce n'est pas "ça". Les mots, les attitudes, les gestes ne sont pas forcément les "bons". Le désir est en morceaux et ces fragments amoureux en loques deviennent le résultat du jeu des "je" auxquels les amants se livrent. L'une est apparemment vaporeuse et déliquescente / Suave et obsédante". C'est la fée mutine au désir haletant pour celui qui rentre en amour de nuit et de manière oblique et qui facilement se défile.

 

perrin.jpgIl existe chez la créatrice ce que Freud nomme "le travail du rêve". Mais celui-ci tourne au cauchemar eu égard à celui qui détourne et manipule, "perdu dans la contemplation de ses obsessions". Mais c'est ainsi que fonctionne en grinçant la machinerie d'un amour où rien n'est possible puisqu'il est plus enfermenent qu'ouverture. Tout se reïfie là où la femme a longtemps du mal à admettre la distance de cette folie sauvage à deux et d'une relation de soumission écrite au nom de l'amour mais pour se déprendre de son emprise. Comme Anne Perrin ne peut l'attaquer de front, l'écriture en devient la maïeutique. Jusqu'à - comme écrirait Lacan - "lalettre" finale moins alerte qu'adieu même si la femme n'a encore d'yeux que pour lui.

 

Jean-Paul Gavard-Perret