gruyeresuisse

28/08/2017

Anthony Bannwart : "relire" Stendhal


Bannwart.jpgAnthony Bannwart, "Conversation avec Stendhal", Editions du Griffon, Neuchâtel. Edition de luxe des Chroniques Italiennes de Stendhal de 1847. Double intervention de l’artiste, à la fois picturale sur une double page, et conceptuelle avec un ouvre- lettres en bronze réalisé par l’artiste afin de détacher les pages. 400 €


Bannwart 2.jpgAnthony Bannwart né à La Chaux de Fonds a vécu à Londres, où il a étudié les Beaux-Arts (film, vidéo) après avoir été formé chez un maître en bijouterie et design à Frankfort. Multidisciplinaire l'artiste réalise des projets en symbiose avec ses œuvres, ses écrits ou ceux d'autres comme par exemple "Les Chroniques Italiennes" de Stendhal à travers interventions plastiques et un ouvre lettre en bronze. L'auteur utilise cette matière mais aussi l'aluminium, le granit, le cuir. En tant qu’artiste et curateur il a créé « A ses parents – variations autour de Le Corbusier » pour traiter le don, le contre don et l'exil volontaire. Il travailla pour ce projet avec Louise Bourgeois et Felice Varini, aux côtés de scientifiques, de musiciens, et d’un cycle cinématographique conçu avec George Clark de la Tate Modern. Cette œuvre donna lieu à un livre éponyme puis d'autres projets tels que «Vision of the host» et «Resilience» autour de la capacité à vivre, réussir, se développer en dépit de traumatismes exprimés par une corde sans âme renforcée, construisant de par ces lignes figées dans l’espace de nouvelles perspectives.

Bannwart 3.jpgDepuis il poursuit son « conceptual and evolutive video project » sur l’image en mouvement en une collection de séquences muettes. Son projet «Poïesis» est créé à partir de ses propres textes courts d'Anthony Bannwart : les mots sont appliqués sur la peau à l'aide des petites sculptures de bronze en forme de tampon. Capturés ensuite par la photographie, ses textes nourrissent une collection qui s’ouvre aux collaborations extérieures pour diffuser sa pensée par des canaux très diversifiés. Avec les "Chroniques Italiennes" d'une certaine manière le propos s'inverse. L'artiste tente de voir au-delà des mots. Ses interventions et l’objet inséré « percent » le logos pour créer des espaces adjacents, comme emboutis les uns dans les autres. Ils dressent une visibilité particulière afin de lire Stendhal autrement. Le corps du texte trouve un caractère particulier. La figuration prend des tours et détours et se démarque de la narration qui se condense dans les images. Elles deviennent un paysage particulier, déclenchent un récit dans le récit ou plutôt de puzzle permanent où se faufile un roman de la vue, un dérobé, une trame en une série d’interférences qui rejettent l’accessoire pour retenir l’essentiel en des espaces où parfois caresse et parfois frictionne ce qui nous échappe où s’évanouit d’avoir été jusque là si mal lu ou perçu.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/08/2017

De L’amour - sinon quoi d’autres ? Jean-Louis Baudry

 

baudry.jpgIl faut plus de 1200 pages à Jean-Louis Baudry pour écrire son livre le plus inattendu. Celui d’amour qui ne devait pas s’écrire mais se vivre. L’existence en a décidé autrement. La femme est morte trop vite. Baudry a pensé faire son deuil par l’écriture en tombant dans la tarte à la crème (ou le piège à zozos) de la résilience. Mais il réussit beaucoup mieux : son journal devient le contraire de ce que le genre évoque généralement. Il monte la contre thèse de la durée figée. L’auteur y vit très fort et ne néglige rien de ce qui vient des déplacements que l’amour a produits non seulement dans son psychisme (voire son machisme) mais aussi sa vision de l’art et de la littérature.

Il y eut comme en prélude un roman « A celle qui n’a pas de nom » comme si « l'objet » de la mémoire ne pouvait se regarder de face. Mais ici l’auteur à renoncé à la diagonale du fou et a trouvé l'angle qui évite l'aveuglement sans plonger dans l'obscurité - ce qui reste un des thèmes de l'art poétique de Baudry. Exit les dispositifs de rideaux, de miroirs qui réfléchissent, interceptent, tamisent une lumière. En lieu et place de la fiction, la tâche que se fixe l’auteur est fractale.,

Baudry 2.jpgPlus que fragment ce journal « extime » restent un amoncellement d’histoires et d’images « vraies » telles des bouées de corps mort et de survie où l’homme devient nu. Une fois écrit, la lutte pour la vie eut du mal à se poursuivre. Mais le livre reste celui du point premier et dernier, il démarre l’espace, le monte, le descend, soulève le logos, porte ailleurs les images. Il plonge dans les abîmes puis s’érige à nouveau dans une forme de sensualité pudique. Mais sa force tient aussi en ce qu’il crée l'instabilité, dénonce la parole trop développée de l’amour et ses miasmes voire de ses enfantillages hors saison. Il casse la probabilité des images, ouvre le monde jusqu’à son effacement. La disparition « improbable » crée donc à la fois une descente et une Ascension.

Au plus près de la vérité de l'être dans sa chair et sa pensée, le livre se dégage de la réalité tangible sans pour autant refuser de s’amarrer à la vie dans un accomplissement de l’écriture. En conséquence avec « Les corps vulnérables » Baudry reprit à sa main la formule du héros beckettien : "Je ne me tairai jamais. Jamais". Chose faite (et écrite) ma messe était désormais dite, le silence apparut. Mais reste l’évangile selon Jean-Louis. Le corps vibre par la présence de celle qui - non divisible et complexe - jusque dans le jeu du désir - méritait un tel hommage à perte de vue.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Louis Baudry, « Les Corps vulnérables », L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 1250 P., 39 E., 2017.

16:50 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (1)

24/08/2017

Jacques Abeille et Léo Barthe : lune de miel pour hymen hermaphrodite

 

Abeille3.jpgJacques Abeille et Léo Barthe sont les deux faces d’un même irrégulier belge. Anne Létoré et Xtoph Bruneel leur offrent un hymen hermaphrodite pour le plaisir des lecteurs. Le tout - et dans ce cas ce n’est pas négligeable - un superbe étui avec extrait du manuscrit « Tombeau pour un amour dans la lumière de sa perte ». Le témoin du mariage -Arnaud Laimé - insiste avec raison sur la force d’un ensemble « plein de tensions entre un auteur et son double (mais lequel est lequel ?), entre ce qui se vit et s'est vécu, entre une langue déchirée qui peine à dire et une autre qui rutile et s'amuse, pour ne plus pleurer sans doute. ».

Abeille2.pngLe livre est une perfection littéraire et plastique. Eros y dérive vers une pornographie comique. Les cuisses se font légères même quand leur genre peut ne pas sembler le bon. Epilées tout y est au poil. Tout s’y voit sans entrave et hardiment. D’où, sous la farce, un ton de vérité qui étonne et saisit. Il se peut que le dédoublement plus que la schizophrénie qui s’empare de l’auteur permette de tracer ce qu’il a éprouvé par bonds et sauts, en un style alangui. Ou presque.

Abeille.pngLes corps décoiffent le lecteur, leur sel révèle des saveurs d’orange pressées entre des mains baladeuses, l’aigre évite à la douceur d’écœurer. Les amours s’ouvrent en un gynécée où les figues ne tombent pas forcément des arbres. Le gosier du bouc n’est jamais loin lorsqu’un triangle d’or permet de passer un certain trépas par un col entre deux collines ou colonnes charnelles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Abeille, « Tombeau pour un amour dans la lumière de sa perte » et « Petites pages pour un petit page de Léo Barthe, suivi de Libres masques d’Arnaud Laimé, Editions L’Ane qui butine, Mouscron Belgique, 39, 90 E..

09:49 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)