gruyeresuisse

21/09/2014

Pornostalgie

 

 

pornographie 2.jpg« De la pornographie » - coffret, Livres d'images : Hans Bellmer, Unica Zürn, Pierre Molinier.  Livres de textes : Pierre Loüys, Paul Verlaine, Georges Bataille, André Hardellet,  Editions Derrière la salle de bains.

 

 

 

Pas sûr que tout soit bon dans le cochon. Il faut plutôt se fier à ses charcutières et ses charcutiers. En particulier lorsqu’ils se nomment Hans Bellmer, Unica Zürn, André Hardellet, etc.. De tels créateurs illustrent combien la boîte noire de la pornographie est plus sure que l’avion de la spiritualité. Ils prouvent aussi combien le genre est plus varié que  répétitif. Celui-ci s’oppose aux feux rouges : une fois qu’on en a vu un, les ayant tous vu, on ne s’y arrête plus. Par ailleurs les roués du souffre et du souffle de la chair servent de sauvegardes aux hommes comparables aux mauvais fermiers de Groucho Marx : « ils doivent acheter des œufs à leurs poules afin qu’elles puissent s’asseoir dessus afin qu’elles reçoivent sans honte leurs invités ».

 

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Tel qu’il est décliné dans ce coffret le genre court sans doute le double risque d’être compris à moitié. Toutefois il entérine un fait majeur : l’enfer est le paradis qui a changé de nom. Dans le corps d’hamsters dames bien des maris dansent. En conséquence non seulement le genre rend possible le sexe après le mariage mais des Molinier et Bellmer rappellent que le striptease ne découvre pas uniquement ce que le voyeur attend. Les inventeurs lucides et libres s’en sont emparés pour tordre le coup à la maladie de la spiritualité et de ses illusionnistes. Les iconoclastes pornographiques restent donc les parfaits contrefeux aux portefaix avides de gloire : ils aiment tellement briller qu’ils mangeraient du cirage. A l’inverse s’emparer d’un tel genre entraîne au renoncement d’être pris au sérieux. Tous les ambitieux qui ont tâté du  genre ont emprunté des pseudonymes afin de ne pas craindre pour leurs décorations.

 

 

 

Résumons : un tel coffret prouve que la pornographie est somptueuse. Plus forte que la plus belle fille du monde elle montre tous ses appâts. Même ceux qu’elle ne possède pas. Traitons donc ce coffret à l’inverse des boîtes de pâtes de fruits qui se repassent de mains en mains sans être ouvertes. Le rater reviendrait à renoncer au plaisir de l’art, de la littérature et de la vie. Y entrer c’est faire comme Judas : rencontrer d’irréprochables ami(e)s.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

12/09/2014

Laura Vazquez : la lame nue

 



 

Vazquez.jpgLaura Vazquez, « Le système naturel et simplifié », Editions Derrière la Salle de Bains, 10 €, 2014

 

Que faire avec les images sinon les transformer en mots lorsque là seule vision possible ne peut plus passer par elles. C’est pourquoi Laura Vazquez peut appeler son système « simplifié »  dans la mesure où il présente le plus complexe de la lutte entre dehors et le dedans  et entre les genres : la femme devient lame nue – donc objet contondant). Avec tout ce qui rentre et dépasse, tombe et qui appartient au corps autant qu’il ne lui appartient pas. Avec – donc – la maladie de l’amour et le mal de ventre. Ce qui l’habite dans la douleur sourde parfois et dans le plaisir qui mord. D’autant que les mots inventent l’image par leur musique. Une musique de nerfs plus que de sentiments.

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Une musique du corps sans forcément la sueur, sans un processus larvaire mais dans ce que toute essence du corps possède de mental. Bref c’est une musique de tête qui arrive moins du dehors que de dedans. Dans ce qui tient de la fugue dont le corps reste autant le départ que celui d’arrivée. Les corps s’y appellent sans nom dans l’incarnation du souffle.  Quelqu’un parle, quelque chose à travers ce système du fait (pas si  naturel que ça) où le lecteur se fraye un chemin  là où les mots relient, divisent, rameutent de leur brin d’acier des scènes redoublantes. L’écriture est la visiteuse, la marque d’une ouverture secrète, d’un passage étranger. Laura Vazquez le montre au plus profond, plus loin : c’est la marque jusque là manquante du mystère.

 

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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08/09/2014

Hors frontière : D.A.F. de Sade « peintre » de l’amour ?

 

 

Sade.jpgD.A.F. de « Justine et autres romans », éditions établies par Michel Delon et Jean Deprun, coll. La Pléiade, Gallimard, Paris, 2014

 

 

 

L’écriture romanesque des trois textes majeurs(1) de Sade republiés par La Pléiade se règle de manière obsessionnelle afin de polluer le dialogue philosophique par des procédés théâtraux. Ils conduisent à une réflexion majeure. A ce titre, lorsqu’il présente ce qu’il nomme une “ séance ”, - savoir une scène de débauche, l’auteur veille toujours à ce qu’un ordre scrupuleusement précis et respecté s’instaure afin de "détruire" par la bande l'ordre établi : “ L’autel est préparé, la victime s’y place, le sacrificateur la suit ” écrit-il avant d’ajouter plus loin que “ le tableau s’arrange ” et encore “ Mettons un peu d’ordre dans les procédés ”. Sade associe toujours une parole à un corps : et si ce n’est à une individualité propre tout au moins la joint-il à une existence à laquelle il est en demeure de donner une posture. Un tel langage - celui des personnages comme celui des narrateurs - est un langage “ parlé ”, une expression proche de l’oral et non le récit porté vers un destinataire incertain mais bien  celui conçu sous le sceau de la confidence. Sade ne réduit jamais l’écriture au récit pur. Si des espaces lui sont impartis, on ne parle que si l’on a quelqu’un à qui s’adresser pour lui délivrer une leçon anti-morale, anti-sociale.

 

 

 

Sade 2.jpgLe langage se construit dès lors comme reflet de la société et des deux grandes postures d’être que Sade choisit de distinguer (victimes et bourreaux)  et contribue par là à une mise en scène clairement codée du monde tel qu'il est mais qu'il condamne. Dès lors, lire Sade c’est être bousculé dans ses convictions, bousculé par des propos abruptes d’une amoralité difficilement soutenable  (plus particulièrement dans « Les cents vingt journées de Sodome ou l’école du libertinage » et être horrifié par une vision d’un noir absolu de l’homme. Mais c’est aussi, découvrir une aptitude au roman sadien à déranger les autres genres, à les parodier parce qu'ils représentent eux-mêmes les codes propres que le pouvoir accepte, tolère ou se sert.

 

 

 

 La Philosophie dans le boudoir  se moque du conte philosophique à la mode à l’époque des Lumières. Sa Justine est la naïveté et l’innocence personnalisée. Sa vertu la conduit de déconvenues en malheurs face à des individus peu scrupuleux avides autant de son corps que de la convertir à leur philosophie prônant le vice et le crime.  Dans Justine,  si l’héroïne semble posséder les attributs du picaro, elle ne tire aucune leçon de ses mésaventures et demeure d’une naïveté affligeante, désespérante. De même, plonger dans Les Malheurs de la vertu c’est aussi se plonger dans un autre genre : le récit de voyage raté. L’héroïne ne progresse jamais. Par ces distorsions le Marquis interpelle son lecteur, l’introduit dans les coulisse du spectacle non seulement des genres mais aussi du vice donc du monde. Le lecteur peut voir sans être vu au cœur d’une perception accrue des corps en mouvement afin d’en recevoir plus directement leurs sensations les plus profondes.

 

 

(1)Le plus sulfureux (Les 120 journées 6 écrites sur un rouleau de 12 mètre doit sa survie à un collectionneur suisse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret