gruyeresuisse

16/11/2020

Michel Thévoz hors-cadre

Thevoz.jpgEn attente de l'exposition prévu le 11 décembre "L'Art Brut s'encadre", Michel Thevoz propose son essai sur un double encadrement. Celui, matériel, du liseré plus ou moins large ou chargé qui délimite une œuvre et celui - plus mental - de l’artiste libéré et enfin dégagé de ses maux (ou à travers eux) projette sa psyché considérée comme "aliénée" grâce à un "art brut". Le temps est révolu où son musée de  Lausanne était visité comme un zoo. Thévoz est de ceux qui ont désenclavé cette vision et accordé une vraie lumière à de telles oeuvres. Ceux que Jean Dubuffet définissait comme "indemnes de culture" ont osé inconsciemment une liberté que les artistes "normaux" ne se permettaient pas forcément.

Thevoz 2.jpgNulle barrière chez des artistes qui se soucient si peu du cadre et quelle qu'en soit la nature ou la matière. Ils ignorent un tel accessoire culturel. Et l'auteur nous ramène à ceux qui dans leur maladie et leur délire schizophrénique se prirent parfois pour des dictateurs, des prophètes ou qui comme Wölfli, Gustav, Crépin, Marcomi, Godi et bien d'autres s'en remirent à des inspirateurs surnaturels. Bref tous étaient incapables d'encadrer leur création. Et c'est ce qui en fait le prix. Leur créativité ne connaît pas de "fins" ou de règles. Leurs fenêtres s’ouvrent non sur ce qu'on prend pour le réel mais sur leurs propres abîmes qui sont parfois des cimes.

Thevoz 3.jpgThevoz le souligne. Et, poussant plus loin, il propose  une typologie psycho-socio-mythologique des encadrements bourgeois. Elle est des plus pertinentes puisque ceux-ci témoignent parfois de la volonté d'emprisonner des oeuvres souvent subversives en des cages dorées qui réduisent le créateur au rang décorateur. Sans parler de ceux qui ne pouvant s'offrir qu'un oeuvre mineure le compensent par un encadrement démesuré. Mais ce livre tient avant tout par sa défense de l’Art Brut . Thevoz rappelle qu'il contient des chefs-d’œuvre que l’art officiel n’atteint pas forcément. L'auteur poursuit sa défense et illustration d'un art qu'il accompagne et réhabilite pour sa reconnaissance et même si la signature des grands maîtres garde trop souvent plus de valeur que les oeuvres elle-mêmes.

Michel Thévoz, "Pathologie du cadre – Quand l’Art Brut s’éclate", coll. Paradoxe, Editions de Minuit, Paris, 2020, 160 p., 18 €.

10/11/2020

Victor Segalen et la recherche du sublime

Segalen.jpgChacun des livres de Segalen est une rencontre : avec les autres, avec le monde,  avec des œuvres et avec lui-même bien qu'il ne cesse de se fuir. Mais pour se retrouver. C'est pourquoi les deux tomes de cette édition sont ordonnés  judicieusement par Christian Doume dans le mouvement des forces qui anime les œuvres et leurs marges au fil du temps.

Segalen 2.jpgL'exotisme s'y taille la part de lion. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il n'a rien ici de superfétatoire ou de platement touristique. D'autant que Segalen a horreur des écrivailleurs qui flattent le lecteur. Ordre et désordre vont ici de paire. Ou plutôt demeure l'ordre du désir contre la répétition, bref le désordre et l'inassouvissement. En ce sens l’un et l’autre nous disent la précarité et l’incertitude. Mais la beauté du monde aussi.

 

Segalen 3.jpgPrédateur de l'éphèmère contre l'effet-mère qu'il dut supporter, Segalen ne cessa d'écrire autant dans l’urgence que dans le recueillement. Le poids de l’existence en ses déplacements sont là pour que l'auteur en reste le complice. En son "apprend-tissage" il est allé au bord inespéré de vies inconnues pour éclairer l'orage par la parole et devant de multiples horizons. C'est aussi pénétrer dans un champ intérieur où se reforment d'autres rêves d'existence contre la solitude dont ses "Odes" restent le témoignage.

J-Paul Gavard-Perret

Victor Segalen, "Oeuvres 1 et 2", Editions de Christian Doumet, Bibliothèque de la Pléiade Gallimard, 2020.Chaque exmplaire 67,50 E. 62, 50 E. avant le 31. 08. 2021. Parution le 12 novembre 2020.

07/11/2020

Christian-Edziré Déquesnes : Rimbaud l'irrécupérable

Dequesnes 3.jpgChristian-Edziré nous ramène à Rimbaud dans son livre enrichi de textes méconnus du poète surdoué à la tête chaude. Elle porte en elle le firmament et l'insubordination. S'y greffe la question de l'élan : des lamelles de la mémoire, du plus profond de la gorge puis de l’écartèlement d'une bouche hurlante se crachent des scansions inconnues à la figure de la littérature trop ronde.

Déquesnes.jpgCe qui ne veut pas dire que pour Rimbaud les mots s'apprivoisent : ils parlent par leur trou ou en les faisant sauter à la corde dans une cour abandonnée. Les mains du poète ne tirent pas les ficelles de leurs marionnettes. Sinon pour faire des noeuds là où le monde s’articule en une immense phrase errante. Et ce, dans le souffle jeté au soleil pour abolir l’ombre du dedans.

 

Dequesnes.pngCertes les éclats d'une telle parole solaire échappe à notre horizon, mais Déquesnes rappelle , qu' ici et ailleurs - Bob Dylan compris- chacun se nourrit aux fruits verts de l'Orphée de Charleville. Ressuscitant de sa propre agonie, Rimbaud écarte la poésie de toute lumière fictive. Où chercher au fil de ces heures nos espérances perdues, nos passions égarées sinon dans une telle œuvre ? Mais son corp(u)s ne peut s'apprivoiser même si beaucoup de présumés savants l'empruntent - souvent mal. Et Déquesnes déblaie l'image du poète de ses scories surannées pour préserver le mythe inaliénable de qu'il fut et qu'il demeure : irrécupérable.

Jean-Paul Gavard-Perret

Edziré-Déquesnes, "Arthur Rimbaud. Un effaré en Douai", Editions Aux robes de Rimbaud, Douai, 2020