gruyeresuisse

09/10/2017

D’entre les lieux : Laurent Cennamo

Cennamo 2.pngLaurent Cennamo, « Les angles étincelants », La Dogana, Genève, 2017, 80 p., CHF 25.

L’œuvre de Laurent Cennamo est d’une densité rare. Mais le poète a le mérite de ne jamais « appuyer ». Ni sur les mots, ni sur l’émotion. D’où le caractère singulier de ce travail de pudeur mais aussi de souffle. L’auteur parsème son livre de repères : un vieux téléphone, les rives de l’Arve, pistolet (« nous ne disions jamais revolver »), un couteau, voire même Dieu. S’il existe il est parfois « couvert de fientes de pigeon », parfois un puits ou encore- et entre autres - « petit triangle d’eau, d’air et de feu ». Bref il y a bien de quoi faire un monde, là où brament les étangs dans les buanderies de l’enfance.

Cennamo.jpgPlutôt que les artifices et les périphrases celui qui se veut plus consolé qu’inconsolé (et il faut bien dire que c’est reposant) trouve dans le passé de quoi satisfaire ses faims de « moi » qui ne sont pas forcément dernières. Dans les pavanes d’antan, Cennamo rajeunit le temps en des textes qui refoulent les tristesses de cols chics. Tout devient élans, grains de rousseur. Ils piquent le silence pour le colorer par d’autres teintes que celles de la mélancolie.

Baggio.pngEntre les pierres des caves, sur la terre glaise de sa petite statuette de Roberto Baggio sous le maillot de la Juve, il existe toujours de quoi s’extasier et proposer un contre-jour aux ombres du temps qui passe comme de celui qui est passé en nuances infixables. Le poète parvient à les remplacer en moments sans horloge.

Jean-Paul Gavard-Perret

08/10/2017

Philip Roth et les casseroles de l’occident

Roth.jpgPhilip Roth, c’est une évidence est un romancier d’exception qui depuis belle lurette aurait mérité le Nobel. Sa fantaisie ouvre un aperçu unique sur la société américaine et par extension du monde occidental de la fin du XXème siècle. L’édition de la Pléiade permet de revisiter les œuvres premières où tout se mit en place dans néanmoins une motilité vertigineuse : l’intranquillité du monde se dit par glissements inapaisables dans ce qui devient autant une saga qu’une fable dont Portnoy fut le premier héros.

 

 

Roth 2.jpgLa fiction devient une onde textuelle qui traverse et poursuit de pages en pages la maladie de l’identité et celle du sexe dont nul ne se remet. Ou si peu. L’Amérique s’ouvre à sa béance, son énigme à travers divers milieux. Le monde juif bien sûr, cocon ou creuset de l’œuvre, mais il s’élargit au delà sur une vision de New-York dont héros et héroïnes deviennent castors ou grands hérons de la civilisation urbaine. Ce localisme insère l’Histoire dans un lieu précis dont le genre romanesque est la grande épopée il aboutira plus tard au chef d’œuvre de l’auteur « La pastorale américaine ».

Roth 3.jpgChez Roth le corps est travaillé par ses pulsions. Et l’auteur ne ramène pas sa viande à du mental Il se frotte à son incontenable à travers ce qui façonne ses instincts de vie, de mort et de domination dans divers cultures et zones sociales qui leur servent de réservoir. Loin des constructions obsessionnelles auxquelles on veut parfois le réduire, Roth s’applique à déconstruire et à décomposer la société dans sa complexité là où tout peut sans cesse s’ouvrir comme se fermer en de longs récitatifs où la (fausse) naïveté devient la nécessaire arrogance de l’humour à défaut d’un amour complet pour l’humanité vagissante.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philip Roth, « Romans et nouvelles - 1959 - 1977 », coll. Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2017, 64 E.

(Photo 3 : film "Goodbye, Columbus")

21/09/2017

Un homme libre ; Samuel Brussell

Brussell 2.jpgSamuel Brussell, « Chez les Berbères et chez les Walser », Editions de La Baconnière, Genève, 194 p., 18 E., 2017

Samuel Brussell est un drôle d’écrivain. Il y a des choses qu’il aime mais de pas trop près. D’autres qu’il affectionne plus étroitement : citons les déménagements, Jean Eustache, le rouge qui tache, Paul Nougé l’ovni qui a réussit l’exploit d’être pornographe, surréaliste et stalinien... Il le préfère à Hessel ce qui a priori rend sympathique celui qu’Henri Beyle dit Stendhal entraîna vers la littérature, l’écriture et l’édition (il est le fondateur des éditions Anatolia).

Brussell 3.jpgL’auteur aime les textes brefs qui font les bons livres et refuse les étiquettes. Même celle qui lui siérait le mieux : « anarchiste conservateur». Et l’auteur de préciser : « ce serait présomptueux, cela implique un certain engagement pour lequel je me sens aucune affinité psychologique ». L’auteur dégagé se veut héritier de la culture judéo-chrétienne et « locataire de l’occident » tout en restant ouvert au monde.

Pour preuve « Chez les Berbères et chez les Walser ». Le mixage semble improbable. Mais il n’est ici moins question de géographie que de vagabondage littéraire et philosophique par sauts et gambades en référence à Montaigne que l’auteur « croise » chez les Walser du côté de la Haute Engadine. Ce n’est pas commun. Mais Brussell ne l’est pas. Multiple et un il cultive l’humour et le sérieux dans ses voyages et spéculations. Il dit ne pas avoir choisi son nomadisme mais le natif d’Haïfa est à lui-même une diaspora. Et il écrit de même : à savoir dans tous les sens jusqu’à ce que, à la fin, un livre s’impose à lui.

Brussel 5.jpgTémoin à sa manière de la crise de notre époque, il s’y frotte en soulignant toutes les ambiguïtés des idéologies guidées par l’ivresse du pouvoir et les prébendes qu’il génère. C’est sans doute pourquoi la lecture du déconcertant et génial Robert Walser et ses « Microgrammes » l’a rendu plus libre dans sa tête. Quant à ses voyages, ils lui permettent parfois de voir « du ciel et de la terre / rien d’autre que la neige blanche » et surtout de poursuivre la question de Renoir qui le hante et reste la subtile dérive au "Que sais-je ?" de Montaigne : « Qu’en savons nous ? ». Le livre donne ainsi une manière paradoxale d’apparaître. Existe dans cette façon de virevolter un vertige (a)méthodique. Il conduit l’auteur à toujours devenir plus libre en cassant toute quiétude passive.

Jean-Paul Gavard-Perret

(Photo 2 : Plossu avec lequel S. Brussell aécrit "Mes 52 déménagements" (Yellow Now), photo 3 :  Robert Walser)