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04/02/2020

Philippe Thireau : parfum de poudre à la violette

Thireau.pngReprenant une situation chère à Rimbaud et Ramuz, Philippe Thireau - en une suite de fragments et reprises - raconte l'histoire du soldat et de la jeune fille violette. L'auteur joue de situations et d'un langage qui mêle de l'ancien et du neuf. S'y rejoue ce qui s'est passé pour beaucoup de jeunes français appelés sous les drapeaux lors de ce qu'on eut du mal à nommer "Guerre d'Algérie".

 

Thireau bon.jpgL'écrivain mêle épopée et exorcisme dans une histoire d'eaux : celle des oueds du Magrheb comme des torrents qui ravagent les campings lors des orages d'été. Ces fragments sont eux mêmes propres aux tremblements et débordements. Ecrire sur les gestes devait être l'intention de l'auteur au départ. Puis sont venus en foule tant d’images et d’instants, tout en même temps : les poteaux télégraphiques, le son des corbeaux, la pluie et le soleil.


Thireau 3.jpgSynchronicité ou dissonance, plusieurs niveaux s’enchevêtrent, les voix relient des contraires. Des histoires se rencontrent pour un récit subjectif : c'est voir quelque chose comme autre chose, regarder quelque chose avec une certaine distance, y voir non pas l’éternité de la mort mais l’éphémère, l’impermanence de l'amour. Il s’agit peut-être de se laisser perdre. Puis la danse est venue dans un silence de mort , clic et claque.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Thireau, "Mélancholia", coll. Tinbad fiction, Tindbad 2ditions, Paris, 2020, 52 p., 11,50 E..

02/02/2020

Amiel et les autres diaristes suisses aux "Moments littéraires"

Suisse 3.jpgLes Moments littéraires - n° 43, "Amiel & Co" et Henri-Frédéric Amiel - Élisa Guédin "Correspondance 1869-1881", Les Moments littéraires - hors-série n° 3, Paris, 2020.

La Suisse apparaît comme une terre d’élection pour l’introspection. Jean-Jacques Rousseau avait ouvert la voie avec ses "Confessions" et Amiel Amiel l'a suivi avec son monumental "Journal" dont le manuscrit de 16 000 pages a été publié en douze volumes aux éditions L’Âge d’homme (Lausanne). Puis sont arrivés les "Semaisons" de Jaccottet, les "Carnets" de Georges Haldas mais aussi Maurice Chappaz, Alexandre Voisard, Gustave Roud, Alice Rivaz, Ramuz, Anne Brécart, Corinne Desarzens, Jean-François Duval, Alexandre Friederich, René Groebli, Roland Jaccard, Jean-Louis Kuffer, Douna Loup, Jérôme Meizoz, Jacques Mercanton, Noëlle Revaz, Jean-Pierre Rochat, Daniel de Roulet, Catherine Safonoff, Monique Saint-Hélier, Marina Salzmann, François Vassali,, Jean-Bernard Vuillème, Luc Weibel. En dehors des écrits d’Amiel, Ramuz et de Saint-Hélier, aucun de ces extraits de journaux ou de carnets intimes n’avait été publié. Et un cahier photographique de 8 photographies de René Groebli témoigne de l’apport de l’image dans la démarche autobiographique

Suisse 5.pngGilbert Moreau - fondateur et directeur de la revue "Les Moments littéraires" - et Luc Weibel - historien et écrivain, auteur entte autre de "souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande" . et "Les Petits Frères d’Amiel : entre autobiographie et journal intime" (Les deux chez Zoé, Genève) - publient les 144 lettres ( inconnues jusqu’à ce jour, récemment retrouvées dans une maison de campagne genevoise) qu'Amiel a échangé avec une jeune femme rencontrée chez l’un de ses collègues universitaires, Élisa Guédin. L’imperturbable candidat au mariage désirait-il l'épouser ? Élisa le prévient : il n’en est pas question :  « Homme ne puis, femme ne daigne, âme suis. » ecrit-elle pour mettre fin à ses illusions et prétentions.

Suisse 6.jpgL'échange tourne alors autour de la qualité de leur relation ( nommée « amouritié » par Amiel), leurs lectures, idées, activités, voyages et rencontres. Habile et mâdré Amiel pratique un marivaudage. Élisa tient un discours plus "noble". Elle est en quête d’une vocation. Amiel lui suggère de s’orienter vers la littérature pour ses qualités d’analyse et de style. Mais elle veut se consacrer aux déshérités. Mais ses propres ambitions tournent court : elle tient à ses habitudes de luxe et ses séjours dans des stations thermales à la mode. Brillante elle s’exprime avec talent et parsème ses propos de références littéraires. Quoique  parfois agacé par le talent de sa correspondante dont il admire l'expression, Amiel recopie plus d’un passage de ses lettres dans son journal.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Phrase - phases sans emphase ni anaphore : Gilbert Bourson

Bourson.pngLe temps dresse entre nous et les œuvres du passé une manière de les couler dans un bronze qui n'est pas forcément le bon. Et, en pensant au travail sur la langue de Guyotat (et implicitement de Joyce), Bourson a relu l'épopée grecque qui écrit-il "implique le sexe dans le bordel conflictuel de l'histoire". Tout se joue en effet "autour du cul d'Hélène". Mais la charge érotique du récit premier fut jadis effacée au profit de conflits politiques. Manière de cacher non seulement les seins qu'on ne saurait voir mais aussi les turpitudes des réservoirs de pulsions et de domination auxquelles la politique et la guerre tiennent lieu de cache-sexe.

Bourson 2.pngEn une seule phrase qui débute avant les premiers mots de texte et va se poursuivre après son terme provisoire, Gilbert Bourson illustre combien sous le joug guerrier se déploie le noeud sexuel que les termes polémologiques et militaires maquillent. Ce livre est donc celui de la chair en tous ses états - fruit vert ou pourriture. Il est celui des métaphores et des nouvelles métamorphoses que l'auteur accorde au récit primitif.

Bourson 3.jpgDans cette longue phrase - qui semble dénoter le titre même de "phases" - le point d’appui reste introuvable mais il "tient" par la somme du corpus et son mouvement des corps. Celui d'Ulysse et les autres jusqu'au "bouillant Ajax chanté par Offenbach". Tous attendent que quelqu’un vienne les rejoindre dans les boucles de leurs barbes. Sous prétexte de guerre ils rêvent de pouvoir basculer celles ou ceux qu’ils aiment à l’intérieur d'eux-mêmes. Ou en dehors. Preuve que l'histoire d'amour n'a pas de fin. Elle dépasse le temps d'où la nécessité des récits mythiques dont ce texte indique des "Phases".

Jean-Paul Gavard-Perret

Gilbert Bourson, "Phases", préface de Philippe Thireau, coll. "Tinbad - Chant" Tinbad éditions, Paris, 2020, 80 p., 13 E.