gruyeresuisse

12/08/2018

L’idée de l’art et l’art de l’idée : Jean-Luc Parant

Parant.jpgJean-Luc Parant, « Manifeste et boule de gomme », Collection « Feuilles d’herbe », Genève, 2018, 64 pages, 11.20 CHF / 8 €

De Genève, Alain Berset toujours fidèle à sa vocation de proposer des petits traités de « transsubstantiation » édite un livre majeur de Jean-Luc Parant. Preuve que le sculpteur maître des boules ne se limite pas à cette seule activité. Il reproduit des œuvres d’art connues de Beuys, Filliou, Michaux, Dubuffet, Sol Lewitt, etc.. Pour autant il ne s’agit pas d’un travail de faussaire d’un nouvel « Avida Dollars ». C’est une manière de prouver que l’art n’est pas la propriété de ceux qui peuvent se payer les plus « belles » signatures. Ne pouvant distinguer la substance (ou l’accident) de l’œuvre que son essence, il faut donc les recréer « en matière »

Parant 2.jpgDès lors ce travail parallèle est proche du travail sur la forme élémentaire et facilement remodelable des boules. Le livre questionne et explicite ce transfert. Il permet par ailleurs de prouver que chacun de nous est à la fois un créateur et un résistant. Pour Parant en effet les grandes œuvres gardent en elle la «liberté d’être copiées», parce qu’elles possèdent «la liberté d’appartenir à tous». Copier n’est pas souffler : il s’agit d’un geste politique à plus d’un titre. Il permet à l’artiste de préciser sa pratique et sa conception de l’art.

Parant 3.jpgCelui-ci n’a plus rien d’unique et de sacré. Il est rendu non seulement visible mais « touchable » et praticable par cette proposition d’un nouveau ‘multiple mais un ». Autant que l’original il fait naître un espace rêvé. Des yeux et la sphère-monde comme aux œuvres « plagiées » tout est contenu dans un incessant va-et-vient entre le regard, la main et l’oeuvre dont le chant singulier prend un nouveau sens. Existe une nouvelle histoire de l’art et de ses rêves Ils lient un artiste à un autre et nous invitent vers les plus hauts sommets de l’imaginaire.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

10/08/2018

Solange Clouvel : effacements

Clouvel.jpgSolange Clouvel entraîne « par rumeurs et médisances, détours lexicaux » et avec le renfort des « chassés-croisés chromatiques » de Joël Frémiot à proximité du silence au moment où les couleurs sont emportées vers le blanc. Par cet évidement de l’écheveau d’une fable méconnue, les deux créateurs traquent une nymphe cancanière afin que son langage se replie à mesure que le livre se déplie.

Clouvel 2.jpgC’est donc une forme d’un paradoxe - celui de la « décréation » - que l'Imaginaire invente sans crainte du blanc pur, du vide et du silence. Pour autant la poétesse et le plasticien demeurent fascinés l’un par les images, l’autre par les mots. Ils traversent les écrans des décors, réinventent de la vue et du langage afin de rameuter l'inconnu.

Clouvel 3.jpgL'objectif n'est pas tant de découvrir de nouvelles images qu'à jeter la mémoire au vif des destinées. Et leur art du refus n'est pas la négation de l'art et de la poésie. Au contraire car ils produisent tout un travail d'effraction. « Fredon » est donc le lieu de fascination-répulsion. Plutôt que de « s’encendrer », le verbe et l’image s’organise afin de sortir le discours de ses poses et la peinture de ses fausses représentations. Se crée une remontée de sensations inédites.

Jean-Paul Gavard-Perret

Solange Clouvel, « Fredon », sérigraphies de Joël Frémiot, Collodion Editions, Mers sur Indre, 2018.

09/08/2018

Odile Cornuz : musique de chambre

Cornuz bon.jpgOdile Cornuz, « Ma ralentie », Editions d’Autre Part, Genève, 2018, 160 p., 25 CHF.

Un poème de Michaux est à l’origine de ce beau livre. L’auteure le métamorphose pour une autre présence, une autre « expérience » de l’intime et d’une forme d’érotisme en vadrouille à l’intérieur de la vie. Le chant des images remplace le simple logos à mesure que le livre devient la didascalie du silence et pour mieux l'exhausser à l'approche d'un sommeil retardé – car il y a mieux à faire : à savoir se laisser emporter.

Cornuz bon 2.jpgApparaît un lieu de ou des amours. Celles-ci demeurent la chose la plus rare et la plus mystérieuse qui soit. Ce qui remonte, proche du silence, devient pourtant plus strident qu'un cri. C'est le paradoxe d’une œuvre où le silence parle encore le silence. Et Odile Cornuz va à l'extrême du soupir, en un lieu où l’image, tel un fantôme, ramène aux ombres « portées ».

 

 

Cornuz bon 3.jpgLa femme s’abandonne en un mouvement de désir proche d’une inertie néanmoins confondante. C’est là l'originalité de l'Imaginaire d’une telle créatrice. Entre émergence et engloutissement se crée une musique de chambre. Odile Cornuz soulève le voile - mais juste ce qu’il faut - sur un mystère qui néanmoins reste entier. Tout ce qui peut se dire tient à la surprenante puissance d'effacement là où pourtant l’art reste de l’image avant toute chose. L’œuvre possède quelque chose d'impalpable riche d’une vérité fondamentale où la créatrice glisse dans ses tréfonds mais – et tout autant - à peine à peine. Preuve qu’il n’existe là non une autofiction mais une fable existentielle là où un fantôme oppose sa densité au glissement du temps. Entre un "qui je suis" et un "si je suis".

Jean-Paul Gavard-Perret