gruyeresuisse

12/04/2018

Pierre Alechinsky et Antonin Artaud en « repons »

Artaud 2.jpgA celui qui ne croit plus “ aux mots / à la vie / à la mort / à la santé / à la maladie : au néant / à l’être / à la veille / au sommeil / au bien / au mal ”, à celui qui “ croit que rien ne veut plus rien dire et que tout depuis toujours d’ailleurs n’a jamais cessé de me faire chier ” (Œuvres Complètes, XXIV, Gallimard) et qui opte contre la langue pour la glossolalie répond un des rares artistes capables d’être en symbiose avec lui : Pierre Alechinsky. Artaud a cherché des scansions, syllabe par syllabe et un langage où “ maumau ” se laisse envahir par des flux de pulsions phoniques et verbales. S’y mêlent une certaine drôlerie et surtout des formes de colère, de haine et de révolte.

Alechinsky.jpgA cette “ olophénie musicale ” (comme Artaud la nomme), à cette trépidation de forme épileptique du verbe répond les images d’Alechinsky. A leur manière elles rongent le logos qu’elles recouvrent en une sorte de fatras sur la fatrasie où elle repose afin d’ouvrir à une autre lisibilité et autre cartographie du réel. Dans ce jeu de « repons » deux danses du scalp se font écho. Elles s’excluent du jugement des pères et de celui de Dieu et de leurs repères. Ils sont évacués par deux corpus qui se fichent des lois coutumières.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Alechinsky et Antonin Artaud, « Le gi li gi li »,  Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2018, 20 p.

08/04/2018

Odile Massé : ça quel je ?

EMassé 2.pngxquise cruauté. On a beau faire attention. Rien n’y fait. Même près des murs tout blancs on tombe dans le noir. On n’est pas le bon pronom. On est un con. Mais la narratrice non. « Même quand elle dort là tout au fond ». Même quand elle est seule. D’ailleurs elle l’est toujours restée. Même et surtout lorsque les autres sont là et l’assaillent. Elle a beau dire « Moi je veux pas quand ça fait peur » rien n’y fait. Tout est du pareil au même dans une cité des songes, dans un rêve ou un cauchemar, dans la réalité, dans la zone fessière de l’humanité où la Nue se perd. Au fond du trou. Où elle est absorbée. Nous voici dans un château d’ogre. Ou dans la tête de celle qui parle. Sans savoir qui mange qui de l’un ou de l’autre. Le tout non sans humour. Non sans peur et reproches. Là où la traîne de la Nue se traîne - ce qui n’est pas le moindre paradoxe.

Massé.jpgD’où ce soliloque qui empêche au discours de se poursuivre comme de s’arrêter. Il faut que ça suinte et sorte du trou. Pour repartir en chasse, en bataille. Chapeautée. Et bottée. En beauté. Le tout pour faire ripaille. « Oui, oui. oui. Ha ah ah ». Pour que grand bien se fasse et que les choses se passent. Chez les pantins mélancoliques qu’elles côtoient, l’héroïne, ne jurant de rien, sait sinon sauver les meubles du moins les déplacer, porteuse de contes plus ou moins facétieux et où la pulsion de vie l’emporte sur la mort que l’on se donne ou qui nous est donné. Rien ne sert de vouloir en remontrer à la narratrice : elle remonte toute seule. Prière de se garer. Ou de se cacher derrière les masques que Maike Freess proposent pour ouvrir le banc, ponctuer la fable pas toujours affable puis fermer le bal dans le noir. Une fois de plus c’est une couleur. Qui met un peu de calme dans le grand tapage qu’un tel livre engage.

Jean-Paul Gavard-Perret

Odile Massé, « La Nue du fond », Dessins de Maike Freess, lecture l’Olivier Apert, 74 p., 20 E, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 2018.

07/04/2018

Christophe Esnault : apports essentiels aux coups de pied au cœur et dans le fondement

Esnault.png

Ethique, symbolique, référencé, pragmatique et surtout farcesque ce livre somme n’a rien d’assommant. Bien au contraire il offre bien des régénérescences en tordant le cou à la littérature qui ne câline que là où le pathos gêne. L’auteur n’y va pas de mains mortes pour gifler les séducteurs.  intéressés à plaire aux têtes de pioches. Celles-ci trouvent dans l’ennui qu'ils sèment le plus sûr garant à leurs inaltérables flops.

 

 

Esnault 3.jpgLa culture n’est pas ici ce qui reste après ce que tous les auteurs font dégouliner dessus. La performance est d’un autre ordre et ne répond en rien à des intérêts de stratégie économique. Bref c’est du Dreyer mais façon clownesque. Exit les niaiseries psychologiques ou de tout autre acabit. L’auteur y reste proche des femmes de haute volée (Unica Zurn, Sarah Kane, Sophie Calle, Anaïs Nin) plus que les pétomanes du logos aux tristes blagues.

Esnault 2.pngChristope Esnault leur dit son fait et tous y passent (à l’exception de Blanchot, Beckett et de quelques autres). La fanfaronnade est dadaïste : elle évite la comédie surréaliste. L’auteur permet ainsi dans les livres qu’il n’a pas (encore) écrit de prouver l’essentiel. A savoir que « respirer c’est déjà cautionner un système » : ce qui n’empêche pas « la pratique de la levrette et autres festivités ». Histoire au moins de sauver ce qui peut l’être. A bonnes entendeuses et bons entendeurs, salut.

Jean-Paul Gavard-Perret

Christophe Esnault, «Mordre l’essentiel », Tindbad Poésie, Editions Tindbad, Paris, 2018, 334 p., 26 e. . Sortie le 5 mai 2018.