gruyeresuisse

17/10/2018

Sophie Calle et les causes non communes

Calle.jpgSuivre les traces de Sophie Calle (du moins celles qu’elle propose) est toujours un exercice d’intelligence que l’artiste fait partager. Multipliant les chemins de traverse elle transforme sa vie, ses expositions, ses livres en labyrinthe optique.

 

Calle 2.jpgCe qui semble tenir de la fantaisie personnelle appartient à la traversée du désir : pas forcément sexuel mais celui de l’image. Celle-ci et ici ne se donne pas d’emblée puisque recouvete d'un codicille où est précisée la raison qui a poussé la créatrice à engendrer un déclic.

SCalle 3.jpgeulement ensuite il convient de soulever son voile comme se soulève une jupe pour voir « dedans ». L'artiste joue de son pouvoir et de sa finesse pour créer un renversement des ordres et une manière de mettre le lecteur voyeur à contribution face aux dépositions phrastiques et aux process figuratifs. A lui d'achever le travail.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sophie Calle, « Parce que », Editions Xavier Barral, Paris, 2018, 32 E..

14/10/2018

Kafka sans enluminures

Kafka 2.jpgKafka choisit une simplicité que certains  rapprochèrent d'une sorte de "degré zéro de l'écriture". Si un tel degré existe dans l'œuvre - ce qui reste à prouver - il reste très élaboré. Face aux architectures savantes à la Thomas Mann, l'auteur du "Disparu" (Aka "L'Amérique" ou "Amerika") substitue une écriture "behaviouriste" avant la lettre. Elle semble, dans ce cas précis, portée par le pays où l'histoire s'inscrit. Une telle écriture s'interdit l'analyse : seuls le geste, le dialogue, l'action décrivent une trajectoire qui donne l'impression de s'improviser à mesure que l'intrigue se déroule.

 

Kafka 3.jpgCette nudité du récit (qui s'oppose aux premières ébauches post-symbolistes de l'auteur telle la "Description du combat"), cette brièveté, cette économie du vocabulaire se doublent sans cesse d'une ironie. Elle pousse parfois certains récits vers la caricature - mais sans jamais y tomber. Et c’est même ce qui donne à La Métamorphose - mais pas seulement - sa puissance, sa fascination et sa violence qui prennent dans d’autres textes un aspect très différent.

 

 

Kafka.jpgNéanmoins les précédentes traductions de l’œuvre ne rendaient pas toujours à cru la puissance des déchéances fourrées d’alacrité qui parsèment l'histoire de sombres héros. Il existe rarement de place pour les lamentos : certes l'"optimisme" de Karl Negro fait sans doute peine à voir, mais il n'en demeure pas moins que le roman dont il est le héros comme celui où l’ex «cancrelas» devenu bête immonde créent toujours des suites de décalages. D'autant que  souvent ceux-ci ont bénéficié des «chances» de l'inachèvement...

Jean-Paul Gavard-Perret

Franz Kafka, « Œuvres complètes » Tome I et II, Trad. de l'allemand (Autriche) par Isabelle Kalinowski, Jean-Pierre Lefebvre, Bernard Lortholary et Stéphane Pesnel. Édition publiée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, La Pléiade, Gallimard, 2018, 1392 p. et 1072 p., 55 et 60 E..

07/10/2018

Lev Rubinstein l’irrégulier conceptualiste

Rubinstein.jpgInventeur du genre inédit de « la mise en fiche », Lev Rubinstein se rapproche autant du pop art poétique américain, du surréalisme belge. Jubilatoire et incongru ce genre dont le titre n’est pas sans rappeler une méthode du KGB est celui d’un ancien bibliothécaire soviétique qui refuse le titre de poète. Hélène Henry subtile traductrice de ce livre remarquable précise d’ailleurs le projet de telles farces et attrapes. « Interrogé sur ce qu’il fait, il parlera de la nécessaire réflexivité de l’art, de la connivence de principe entre les arts graphiques et ceux du langage, de son intérêt pour tout texte qui n’est pas fiction ».

Rubinstein titre.jpgLev Rubinstein offre de surcroît une vision nouvelle de la poésie russe. Il a su saisir la langue de la rue, celle des souverains poncifs bureaucrates et les vers officiels façonnés selon l’éthique ou la schlague des Maisons des Écrivains. Au besoin il les découpe et décortique puis les note sur ses fiches de bibliothécaire assemblées en divers inventaires selon « présupposés préromantiques », « si et signes », « Angelus poeticus » ou autres « Maman faisait les vitres ».

Rubinstein 2.jpgLes bristols sont de diverses longueurs - certains ne contiennent qu’un mot et d’autres sont vierges… Ils fomentent des jeux de cartes dont le matérialisme absurde se moque de toute logique. L’écriture devient une portion d’image qui a glissé au creux de l’oreille. Elle y fourmille. Les mots ne laissent plus croire que le jeu de société est sérieux. Dès lors l’anti-poète - mais pas antimoine - préfère « construire presque machinalement / Des situations mythologiques » dont l’objet est la sortie du « champ de l’automatisation ou de l’attachement émotionnel » de ce qui nous est donné comme acquis.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lev Rubinstein, « La Cartothèque », traduit du russe par Hélène Henry, Editions Le Tripode, Paris, 2018, 288 p., 22 E..