gruyeresuisse

06/08/2019

Poétique "littorale" de la ville : Jean de Breyne

De Breyne.pngFondateur de la Galerie Librairie l’Ollave à Lyon, Jean de Breyne est poète et aussi photographe. Voyageur, un de ses lieux de prédilection est la Croatie. Et plus particulièrement Zagreb. Pour mettte en évidence la ville il échange les mots pour les images même si les 106 photographies sont accompagnées des "légendes" écrites par différents auteurs.

 

 

De Breyne 2.pngSe fomente une vision intérieure de l'espace citadin et de temps. Le photographe épouse les traces de la ville éventuellement par "le petit bout de la lorgnette" du matin au soir là où "la figure contient son genre" et où le parti-pris des choses n'empêche pas l'élévation voire une consonance romantique inattendue là où le plus commun "dénominateur" peut s'ouvrir à la célébration quasi mentale et où le corps pointe ça et là.

De Breyne 3.pngDe Breyne introduit juste ce qu'il faut de trouble apparemment sans rien déranger. Mais la photographie prend une dimension imprévisible. Il est vrai que le créateur connaît bien la ville : il l'a d’abord visitée avant d'y vivre. D'où ses visions qui demandent du temps et de l'attention. Les images brouillent toute structure du discours urbain par les enjambements et ruptures visuelles et selon une expérience du temps, de l'espace selon une théâtralisation d'un sens à peine formulable et pour aller, selon les mots de Claude Royet-Journoud, «jusqu'au bout du littéral».

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean de Breyne, "Mon Zagreb", Edition de L'Ollave, Lyon, 148 p., 20 E., 2019.

Daniel Ziv : morceaux pour faire un livre

Ziv.jpgTout livre n'est que l'ombre de celui qu'il devrait être. Mais - Michaux l'avait compris - : tant qu'il bouge c'est bon signe. C'est comme si la fin ne connaissait pas de temps. Ici, Daniel Ziv ne propose du livre à venir que son ombre. Il lui donne bien sûr une forme (et pas des moindres) pour qu'il rentre dans le monde. "Ce n'est rien" bien sûr mais grâce à cette ombre d'un autre livre, d'autre chose "qui se retrouve dans la quatrième dimension, ce quelque chose n'étant que l'ombre d'elle-même dans la cinquième" et ainsi de suite, demeure un souffle, les histoires d'une histoire.

Ziv 3.pngExiste donc une pièce montée de morceaux habilement choisis. Fictions, scénari, fragments théâtraux deviennent des stations narratives à mi chemin de divers temps et en divers rhétoriques pour le remonter et le déphaser (d'où le sous-titre "28 août 2015-2012") entres des vies et des morts là où les vieillards - pour étreindre l'angoisse - retournent vers le passé. Demeure - au moins - l'espoir que les notions de passé et de futur, de cauchemar et de rêve deviennent le creux et la surface de l'écriture. Celle-ci se voudrait "machine intemporelle" (donc bien plus que l'ancienne qui ne servait qu'à remonter le temps) mais se révèle une "boîtes de sardines fictions".

Ziv 2.pngPour autant le jeu en vaut la chandelle. Puisque de fait c'est bien le "tout ce qui reste" qu'évoquait déjà Beckett. Preuve - et pour revenir à lui - que "quelque chose suit son cours". Ziv ramène donc à ce rien qui est tout. Et ce en remontant ou préfigurant des images sourdes. C'est peu diront certains mais l'auteur se serait contenter de moins. Pour autant il ne s'arrête pas en si bon chemin. Il s'agit de retenir la chanson de "zestes" tant que faire se peut. Jusqu'à l'épuisement final et dans la folie d'un croire, d'un entrevoir. Bref il convient de cribler la page d'un moindre inannulable avant que, en des fragments qui s'écourtent, les mots ne disparaissent et en reprenant là où le chantier reste encore provisoirement ouvert.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

25/07/2019

Lionel Vinche : rougets de l'île

Vinche.jpgLionel Vinche et André Pieyre de Mandiargues, Fata Morgana, Fontfroide le Haut.

 

La brève nouvelle inédite d’André Pieyre de Mandiargues prouve que la littérature peut toujours aller plus loin en traitant le sujet apparemment le plus anodin. Le maître du surréalisme a trouvé en Lionel Vinche un sacré compagnon d'inconduite entre les eaux plus ou moins profondes et les marchés continentaux (lyonnais dans le cas présent).

Vinche 4.jpgLa connaissance poétique bascule dans la déraison que cultive les deux créateurs. Ils font plier la pensée de courts-circuits en courts-circuits et  traversent les eaux mentales ou usées pour atteindre un fond inconnu dont les images sont les alluvions. Elles élargissent la compréhension et l’intellect là où la poésie a déjà fait le ménage pour traquer un monde lumineux et drôle loin de toutes les piges mystiques héritées de Platon.

Vinche 3.jpgAvec Vinche le regardeur apprend à se perdre et se retrouver même lorsque le rouget rejoint la solitude et qu’il doit l’adopter comme on adopte un jeune chien au poil frisé. Il existe peu de peintures aussi vivifiantes. Surgit une dynamique dans cette façon de faire surgir le réel dans ce qui le lie au dépouillement en une texture particulière, aussi drôle qu’indicible et sans noyer le poisson.

Vinche 2.jpgLe beau texte de de Mandiargues est magnifié par la scansion personnelle de l'artiste. Son approche ouvre une extrapolation à l’alchimie du verbe, ses suspensions d’ellipses et la farce dont le hors champ permet paradoxalement de pénétrer cette intrigue. Quite à enduire le rouget d'une sorte de mascarat.

Jean-Paul Gavard-Perret