gruyeresuisse

23/11/2017

Michael Wolf : dans les villes de grandes solitudes

wolf.jpgMichael Wolf, “Life in Cities”, Galerie Christophe Guye,Zurich,

La mégalopole reste le sujet de prédilection de l’artiste installé au centre de l’une d’elles : Hong Kong. Il transforme ce qu’il nomme « l’architecture de la densité » en surfaces quasi plates et abstractions stylisées pour suggérer l’architecture des buildings de Chicago (« Transparent City ») comme des toits de Paris ("Paris Rooftops"). Le photographe souligne la problématique urbaine, les solitudes encagées mais aussi une forme de beauté. Mais c’est « Tokyo Compression » qui donne la plus forte dimension de l’être humain en son rapport aux « immondes cités » (Baudelaire).

wolf 2.jpgPeut s’imaginer en off la musique de Schoenberg et celle de Kraftwerk. La ville et ses structures sont moins des abris qu’un monde de l’entassement mais aussi de l'envoûtement. Par effet étrange l’image pivote sur elle-même afin de glisser de la surface au fond. Elle rend impossible la parole, là où l'envie d’être en vie se distingue par la vision d’une femme collée à sa fenêtre et qui semble se perdre dans un songe primitif.

 

wolf 3.jpgMichael Wolf multiple les vertiges. Le groin de nuit surgit à travers les lumières des cités par additions de lieux à corps perdu où les êtres semblent à peine réels. Les bâtiments sont à la fois épais et fluide afin que l’existence devienne plus apprivoisée que rebelle. Par plans, tout entraîne à la fois en avant, en arrière dans cet exercice de lenteur. Une telle « harmonie » à la fois vomit le néant et le nourrit.

Jean-Paul Gavard-Perret

21/11/2017

Gabrielle Jarzynski : Hirondelles en marcel

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Gabrielle Jarzynski ouvre bien des espaces. Elle en soulève d’autres. Avec ses sœurs ou ses congénères, elle se donne à tire d’elles ou d’eux. De telles hirondelles apportent le printemps même en hiver. Très vite cela dégénère. Mais personne pour s’en plaindre. Bien au contraire. La grivoiserie est dans l’air, voire les griseries d’heures exquises dans des parties carrées où le seul libre arbitre est celui du terrain.

 

 

 

 

Jarzin.jpegIntenable, quittant son habit noir, il entre lui-même dans le jeu. La poétesse l’accepte car elle sait qu’à l’impossible nulle tenue est de rigueur. Grâce à elle et son équipe les hommes ont vite fait de retirer leur marcel. Ils s’offrent des soirées à la Malcolm Lowry plus qu’à la Malcolm X mais si cette dernière lettre est de rigueur. Le chemin du Paradis se pave de mauvaises intentions. Nul besoin de le laver même quand il est irisé de taches suspectes : il faut que les corps exultent que se soit ceux de dockers ivres ou ceux plus tendres de coryphées en tutu.

Jarzin 4.jpgDe leur premier amour aucunes, aucuns ne se souviennent du nom. Certains ont gardé longtemps sa photo dans leur portefeuilles, certaines dans leur sac à main. Mais elle fut déchirée un jour de blues et connut le caniveau. Dès lors les hirondelles pour l’honorer s’habillent d'un doigt de Chanel (ou d’une autre Coco) et cajolent les malotrus d’une brassée de phonèmes (mais pas que...)

 

 

 

 

Jarzin 2.jpegQuand la fatigue guette leurs destriers, plutôt que de se lamenter, les succubes succulentes succombent à un lesbianisme assumé. C’est là l’apprentissage de la sagesse. Du moins celle d’un livre que les chastes yeux liront écarquillés. Ils n’en croiront pas eux-mêmes devant un tel codex du sexe. La parole ne sort plus de soie : elle vient de l’intérieur d’un tricot de peau. Du moins ce qu’il en reste. L’urgence est donc toujours de trouver son semblable, son frère. Mais sa sœur fait tout autant l’affaire.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gabrielle Jarzynski, « les Hirondelles », Linogravures de Jean-Guillaume Kuhn, Editions Philippe Miénnée, 2017.

20/11/2017

Deborah De Robertis : subversion, cran, écran

Deborah bon 3.jpg« Aujourd’hui encore je constate que mon point de vue intéresse toujours moins que mon sexe et ma production visuelle passe au second plan » écrit celle que l’on traite de pornographe et de provocatrice. Elle l’est - du moins en apparence -, mais reste avant tout une créatrice au vaste programme existentiel, politique et esthétique. Refusant toute rempart elle « sexepose » telle une reine d’Almodovar mais selon une économie moins libidinale qu’on ne le pense : exit les bibles du boudoir, les guides du plaisir sans tabou.

Deborah Bon 2.jpgBref l’artiste poursuit ses avancées. Au départ de sa nouvelle étape : un projet avorté. La galerie Kamel Mennour l’invita afin de poser pour un artiste qui cherchait un modèle féminin exposant son sexe. Elle refusa. En proposant à la place son film « Ma chatte mon copyright ». Mais le projet en resta là. Il n'en fut pas de même au musée de Gent. Mais à la simple présentation du film fut préférée une performance. Dès lors Deborah De Robertis a crée un nouveau dispositif de diffusion : son sexe dans lequel son film est projeté.

 

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Il existe là toute une remise en cause du voyeurisme au sein même de ce qui en fait l’objet. Et l’artiste de préciser : « Ouvrir mon sexe, c’est ouvrir ma bouche, en ouvrant mon vagin je laisse parler mon travail. Ainsi, j’invite le spectateur à regarder mon sexe et le sexe de toutes les femmes autrement. ». Exhiber la nudité de manière frontale et fractale crée un regard sur le regard, là où l’affirmation du sexe se fait non « le regard baissé » mais avec ce que l’artiste nomme « un regard d’auteur ». En refusant de compromis par la présence de vérité en « live » face aux leurres des images muséales, l’artiste renverse le « jeu » des institutions : leurs images deviennent le contexte irinique qui entoure l’artiste.

Deborah.jpgLes curateurs du collectif "Young Friends SMAK" au Musée de la ville de Gent ont accordé toute liberté à Deborah De Robertis pour son dispositif afin de projeter son travail dans une installation créé avec son collaborateur (Miguel Soares-Gonçalves). Une fois de plus elle inverse donne et doxa institutionnelle, porte le ver dans le fruit, l’insinue dans les failles du système, le jeu. C’est aussi une manière de « répondre » à la question des Guerrilla Girls "Une femme doit-elle être nue pour être introduite dans un Musée ?"».

Deborah.jpgComme elles et en poursuivant le chemin tracé par les performeuses du XXème siècle Valie Export et Annie Sprinkle, Deborah De Robertis revendique pour les artistes femmes une place qui leur est trop souvent refusée. Elle leur est accordée que si elles répondent aux attentes d’une loi implicite masculine et de la représentation qu’ils se font d’elles en tant qu’objet du plaisir.

L’artiste poursuit le combat au moment où elle reste en procès avec les plus grandes institutions muséales qui la craignent comme la peste. Elles ont raison : le performeuse la porte au sein de leurs palais afin que les choses changent.. A l’érotisme succède ici une vision qui n’annihile plus l’intelligence. Le regardeur ne peut plus se dérober face aux vagues d’une présence qui dépasse l’art tel qu’il le conçoit et que le musée lui offre en monnaie de singe. L’égarement, la gêne, la peur deviennent sans limite. Pour preuve : le musée l’interdit. Mais le Louvre fait "mieux" ou pire : il demande l'interdiction de la diffusion des images du film de Deborah... Lotta continua.

Jean-Paul Gavard-Perret