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11/07/2013

Daniele Buetti : images, états critiques

 

 

Buetti 3.jpgDans une même image Daniele Buetti  (né à Fribourg, Suisse en 1955)  fait passer de l’ombre à la lumière. Du cœur de l’obscur surgissent divers messages sous forme de  larmes étincelantes un rien kitsch et des messages étranges. L’œuvre est protéiforme. L’artiste ne cesse d’y « inciser » le corps à coup d’arabesques et de signes griffonnés sur des photographies de top modèles tirés les journaux de mode hauts de gamme. Ces opérations relèvent de l’écriture automatique et du gribouillage enfantin. Elles semblent le fruit de gestes automatiques, sortis de l’inconscient. Pourtant c’est bien plus compliqué qu’il ne semble. Ces intrusions intempestives pratiquées sur les fragments de corps glamour provoquent un trouble. Elles mêlent fascination et répulsion, beauté et cruauté.

 

L’artiste rappelle que les marques à la mode sont devenues notre peau. Nous les affichons comme autant de signes de reconnaissance. Mais par extension Daniele Buetti considère les icônes païennes contemporaines comme des substitutions à la religion Les figurines de Saints ont été remplacées par les top-modèles. Elles trônent en objet de dévotion sur les présentoirs de kiosques à journaux. Il y a donc fusion et confusion entre beauté, sacralité et commerce. Ce dernier fait croire que la sophistication du luxe sauverait le monde…

Buetti 4.jpgFace à cette mise en scène institutionnelle les dessins en surimpression du plasticien créent des motifs à l’identité floue. Ils oscillent entre ornementation, tatouage rituel, scarification et souillures. Les images du luxe intéressent Daniele Buetti  moins pour des raisons esthétiques que pour leur portée socioculturelle. L’artiste prouve à travers elles la prégnance des médias sur notre esprit et notre mode de vie. L’identité y est formatée. Leurs virus inoculent une sorte de vide absolu. L’artiste propose son contrepoison. Ses travaux (dessins, vidéos, installations)  montrent la précarité de qui nous sommes.

Buetti.jpgSous le grotesque affiché des égéries apparaît une forme larvée de violence et de destruction. La lumière  reste  centrale. Elle demeure pour Buetti le plus magique des médias mais fait de nous ses papillons. L’artiste récupère ce pouvoir pour subjuguer mais surtout afin de nous confronter avec des phrases et des questions qui tourbillonnent autour des top-modèles : « Avez-vous déjà pensé au suicide ? »,  « Regarderiez-vous une exécution capitale à la télévision ?», «  De quoi vous sentez-vous coupable ? ». Derrière le kitsch crémeux se cache donc une réversion de la fascination. Sous le fétichisme des apparences l’artiste pose la question de notre propre sens. C’est tout autant une manière d’échapper au marketing affectif mondialisé.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Daniele Buetti, “Maybe You Can Be One of Us”, Swiss Institute Contemporary Art, New York et Hatje Cantz, Ostfildern, 232 pp., 20 E..

 

11:28 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

09/07/2013

Vers une définition du "genie suisse" dans l'art contemporain

 

 Swiss made.jpgA ceux qui aiment l’art Suisse le livre “Swiss Made : Precision et Madness” reste un ouvrage de référence qu’il convient de relire. Il décrit les parcours individuels mais aussi des divers mouvements qui ont animés le pays durant le XXème siècle. Les analystes réunis dans cet ouvrage illustrent le développement de l’art helvétique contemporain  jusqu’aux premières années du XXIème siècle. Selon eux, oscillant entre précision (une qualité suisse par excellence) et la folie (un caractère qu’on n’a guère l’habitude de lui accorder) les artistes ont dérivé de l’une à l’autre pour faire cde l’art du pays un des plus vivants. Il est en effet à la jonction de deux « champs » artistiques majeurs qui réunissent à eux seuls tout l’art occidental : l’univers flamand et réformé et l’univers latin catholique et romain.

 

Les auteurs afin de prouver la créativité nouvelle qui est apparu en Suisse et pour accentuer l’opposition précision versus folie ont su créer des ponts et des points de comparaisons entre les anciens et les modernes : Max Bill et John M Armleder, Ferdinand Hodler et Urs Lüthi, Alberto Giacometti et Rémy Zaugg, Louis Soutter et Martin Disler. Surgit soudain un espace où tous les lacs suisses semblent en feu mais où aussi le chaos reprend un ordre.

 

A ce titre le musée de l’Art Brut en serait un exemple emblématique… Mais au-delà des œuvres d’une telle mouvance et de manière plus construite bien des artistes suisses ont créé des langages de rupture en effaçant bien des familiarités et en désagrégeant les significations en usage. Ils ont renchéri délibérément sur le caractère d’aberration et de parodie que les manipulations artistiques contemporaines induisaient. A l’époque de la mondialisation et de la globalisation il est donc toujours utile de revisiter l’art suisse : Sylvie Fleury, Silvia Bächli, Ugo Rondinone et Hirschhorn sont dans le livre présentés - et  non sans raison -  comme des figures de proue.

 

Swiss made 2.jpgNotons enfin pou parachever ce panorama un point ou plutôt un lieu que les artistes eux-même et la critique soulignent : Lausanne depuis une quinzaine d’années est devenu un centre majeur de la création internationale. Catherine Bolle entre autres. Elle est l’exemple parfait  d’un art de coupure mais aussi de cristallisation d’images capables de montrer ce qui jusque là restait  inexprimable et de guérir de l’intoxication de concepts à la mode.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Peter Knapp "lecteur" de Jorge Semprun

Peter Knapp, Jorge Semprún « Peter Knapp dessine « L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun », coédition Gallimard/Éditions du Chêne - Hachette Livre, 96 pages, 29,00 €.

 

Knapp.jpgPeter Knapp le rappelle  « L’Histoire, qu’on le veuille ou non, est avec nous ». Celui dont le pays d’origine resta en bordure de la Seconde Guerre Mondiale a été profondément marqué par la lecture de le récit de Semprun « L’écriture ou la vie ». A Buchenwald l’auteur éprouva non seulement l’horreur mais aussi la sensation de vivre sa mort. Il crut un temps l’exorciser par l’écriture. Celle-ci ne sauve pas. Pour autant Peter Knapp  propose une tentative de « résurrection ».

Graphiste, directeur artistique, photographe celui qui est devenu le maître d’une créativité chic et inventive offre un livre très  rare et inattendu. Avec l’aquarelle et dessin il reste au plus près du propos de Semprun. Gardant l’esprit de la typographie comme il l’avait déjà fait pour son livre sur Van Gogh Knapp affirme : « dans le fond, je suis artiste, mais au cours des dernières années je suis devenu, emballeur, déballeur, livreur, transporteur, voyageur et touriste. Je n’ai quasiment rien fait de nouveau, si ce n’est une ou deux petites choses qui m’ont satisfait » . Indubitablement son dernier  livre est une de ces « petites choses ».

L’artiste rend l’écriture aussi visuelle que l'image elle-même. « Jorge Semprun a laissé des mots en allemand dans son texte français. J’ai essayé de les visualiser» précise l’artiste. Il réussit en franchissant le seuil de l’enfermement. Cela revient à reconsidérer ce qu’on croît connaître.  Le lieu repris par le créateur oblige à éprouver l’abandon et le courage de ceux qui allèrent au-dessus de leurs forces et de leur peur. Knapp oblige à accepter de passer une limite de l'ignorance. Il crée le saut vers ce qui échappera toujours aux limites de la compréhension et de la  raison.

Jean-Paul Gavard-Perret