gruyeresuisse

10/03/2017

Valérie Jouve à Genève


Jouve.jpgValérie Jouve, Galerie Xippas, 23 mars - 6 mai 2017, Genève.

Valérie Jouve poursuit des saisies urbaines par le film et la photographie. Ses œuvres sont chargées du poids des murs, de l’animation des rues ou à l’inverse de la solitude des façades grevées par les guerres. Existe aussi le ciel bleu sombre sous le poids des murailles. Parfois une femme belle mais fatiguée, silhouette errante mais presque immobile est à la recherche d’un havre de paix. Ressurgit la réalité d’une double mémoire : juive d’un côté, palestinienne de l’autre. La rue quotidienne devient le plus anonyme des paysages intérieurs et réincarne dans le présent un voyage au cœur des dédales du réel.

Jouve 2.pngLa créatrice ne cherche pas à jouer les reporters « engagés » mais crée un rapport très immédiat et affectif aux êtres humains. Surgit une volonté poétique d’enrichir et de dépasser l’histoire et le temps afin de mieux permettre de ressentir l’éclatement des possibles là où tout semble fermé. D’où la tension entre une prise en compte du fini de la condition humaine et d’un infini singulier inhérent à chaque culture.

Jouve 3.pngCorps et lieux sont comme fixés dans un temps sans temps, un temps à l’état pur même lorsque les rues (de New York par exemple) semblent animer contredisant la froideur des buildings. Jouve 4.jpgMais Valérie Jouve met de la distance en ce qu’elle choisit de montrer et face à ce que les images de reportages médiatiques exhibent habituellement. Témoigner ne suffit plus même si la photographie ne peut rien sinon soulever des utopies qui la font vivre. L’essentiel de son approche tient d’abord à la rencontre d’êtres auxquels elle donne par re-présentation une valeur universelle et non réductrice à une histoire et une géographie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

09/03/2017

Les icônes comestibles de Yoan Mudry


Yoan.jpgYoan Mudry s’en donne à corps joie et il fait partager ses irrévérences. Archétypes et icônes sont pimentés d’oripeaux en d’étranges sagas iconoclastes. Le Lausannois « exilé » à Genève propose la mise en scène de mariages improbables. Le plaisir pour les héros est toujours difficile à avaler car leurs dragées sont devenues trop hautes ou du moins pas où elles devraient être. Chaque pièce crée un début du jour plus que la fin de la nuit. Ce qui n’enlève donc rien aux questions : que faire avec une icône? Que peut-elle donner encore après avoir subi la moulinette de l’artiste ?

Yoan 2.jpgDu plaisir sans doute mais pas forcément celui que le commun des consommateurs attend. Car l’artiste n’envisage jamais de monumentaliser ses modèles. Il préfère les maquiller d’outrages ludiques. L’ensemble est volontairement instable : il évolue au gré de l’imaginaire en torsade de cet irrégulier de l’art. Il reprend à sa main graphisme et image selon un filage intempestif qui ne se conçoit pas comme achevé puisqu’il est impossible de considérer l’histoire des stéréotypes culturels comme achevable. La caricature de leur caricature fait les reines et les rois nus. Super Mario comme Freud ou Marx sont réduits à des portions incongrues.

Jean-Paul Gavard-Perret


Yoan Mudry , "The Future Is Wilds", Art Bärtschi et Cie, du 23 mars - 15 mai 2017.

08/03/2017

Gabrielle Jarzynski et Smith Smith : une étrange visite



Smith Smith 2.JPGA l’intensité du texte puissant et luminescent de Gabrielle Jarzynski répond en parfaite équivalence les peintures de Smith Smith. L’ensemble tient de la perfection intense, profonde (dans le bleu d’une « nuit américaine » et le rose baiser et le rouge sang). La jeune poétesse de 31 ans (auteure de « Bout de ficelle »et « La mue ») poursuit un travail d’écriture « au couteau » donc radical. Le texte ressemble à un scénario violent que Smith Smith scénarise à sa manière. Le sadisme de l’homme, le masochisme de la femme sont transfigurés en un espace plus mental que celui du texte. D’où ce renversement étrange, paradoxal et sidérant.

Smith Smith.JPGFrank Smith qui affectionne les situations et les textes paroxysmiques où les vies s’échouent trouve donc là une matière idéale. Décontextualisant la situation que le texte propose, il donne aux deux héros une envergure encore plus universelle et cinématographique que celle proposée par Gabrielle Jarzynski. Celle qui dit « je » devient un « héautontimorouménos » baudelairien d’un genre particulier. Puisque son bourreau (« à l’écran ») devient d’une certaine façon sa victime. Elle en tire du plaisir. Lui, il restera « gros jean comme devant ». Smith Smith 4.JPGL’ensemble crée un corpus passionnant. Sous couvert de la fiction, de l’image et du fantasme, victime et bourreau sont déboussolés et le jeu texte/image chamboule leurs rapports. L’une « meurt » (d’une petite mort) l’autre pas. Les deux restent en sursis dans ce film en couleur en une polysémie en apparence contradictoire mais au final destinée à produire une virulence unique.
Jean-Paul Gavard-Perret

Gabrielle Jarzynski et Smith Smith, « Un vendredi matin », A/Over éditions, 2017, 19 E..A noter ; exposition Gabrielle Jarzynski et Lucie Linder « La Mue », du 16 au 29 mars 2017, Point Éphémère, Paris.