gruyeresuisse

24/10/2018

Ali Kazma : la vie est (parfois) ailleurs

Kazma 2.jpgL'artiste turc Ali Kazma présente dix de ses vidéos au château de Penthès. Elles évoquent différentes formes d'enfermements, d'emprisonnements ou de retraits volontaires ou non, artistiques ou subis, entre la "cave" du philosophe ou le "cachot" des reclus de divers systèmes d'incarcération.

PKazma 4.jpgour Kazma la solitude - volontaire ou non - n'est pas forcément une isolation de monde mais une manière d'accueillir le monde pour le réinventer. La concentration carcérale renvoie vers d'autres fermetures qui sont autant d'ouvertures : celle du créateur qui choisit ce modèle de vie ou celle du regardeur qui est soudain «sorti» du flux habituel des images courantes

Kazma 3.jpgL'artiste fait éprouver un viatique dont le néant ne fait pas forcément partie. Les vidéos soulignent une universalité non commune mais qui existe bel et bien. L'oeuvre devient une expérimentation sur le récit (comme dans la vidéo "Orphanage" en particulier) : l’image se reconstitue par lui. Si bien que le corps reste le dernier «lieu» de préservation de l’individualité. L'univers filmé remplace les aplats d’azur aux enjolivures de palmes, émergent des espaces de calme particulier là où l'enfermement devient un postulat de l’univers.

Jean-Paul Gavard-Perret

Kazma, Chateau de Penthes, Chemin de l'Impératrice 18, 1292 Pregny-Chambésy, Genève, Suisse, à partir du 30 octobre.

Richard Tuschman : scènes de la vie conjugale

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Avec ses "Méditations Hopper", Richard Tuschman s'amuse même si son univers photographique n'a rien d'une vie chez les Tuche... Fasiné par Hopper dont, écrit-il, "les peintures de Hopper, avec une économie de moyens, sont capables de résoudre les mystères et les complexités de la condition humaine", le photographe procède comme lui : il place une ou deux silhouetes dans un décor intérieur et minimaliste.

 

Tuschmann2.jpgDe telles scènes de la vie conjugale n'ont rien d'enjouées - et c'est un euphémisme. Existent indifférence, résigna tion essourdie sans doute plus étrange et rêveuse ici que chez Hopper. Tuschman se veut d'ailleurs aussi influencé par la thétralité et le clair-obscur de Rembrandt..

Tuschmann3.jpgSe mettant devant ses modèles en situation d’observation de leur "ennui", le photographe ne réduit pas ses prises à un document ethnographique » sur la condition de la femme dans le New York du XXIème siècle. L'époque est intemporelle. Les personnages constituent la matière mentale la plus plastique. Leur soumission au poids de leur existence est tellement forte qu'elle les sort du réel. Les figures féminines deviennent des sujets d'une "Mélancolia" sous l’effet d’une chape de plomb qui pèse sur elles. Elles ressemblent à des condamnées, enfermées dans leur solitude. Si Hopper n'est jamais loin Antonioni et Bergman rôdent....

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Serbe Labégorre : la volupté acerbe des fantômes

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Serge Labégorre ne se contente pas à travers ses portraits de rendre obsédants les vieux fantasmes et des hantises qui brûlent du feu de l’enfer des sens. Le paradis lui-même est incendié à travers ceux qui le représentent sur terre. Eros reste néanmoins souvent le maître des images. Mais que celles et ceux qui veulent se rincer l'oeil passent outre.

 

 

 

Labegorre 2.jpgNul besoin de pratiquer l'hyperréalisme : il "suffit" de traiter le corps à la serpe à travers des couleurs sursaturées pour faire saillir des personnages limites. L'artiste cultive à satiété le « mauvais genre » même si a priori celui-ci semblait être le bon. L'incarnation est grevée de fêlures et d'éboulis sans le moindre repentir. Cela rapproche d’une esthétique hard-core quasi sanguinaire (par les taches de vermillon) mais esthétisante à souhait pour secouer les myopes.

 

 

Labegorre.jpgPoupées brisées, personnages en déliquescence sont le fondement d’une esthétique volontairement et insidieusement drôle. Elle se combine à un propos narratif dont la «leçon» reste en suspens. Labégorre ne montre jamais simplement la femme dénudée, offerte et exposée comme soumise à des lois de la pesanteur. Les modèles ignorent le sourire et semblent se demander ce qu’ils font là. Chosifiés, provocanteurs, mélancoliques ou effrayants les portraits n'ont rien de préfabriqués. Ils viennent percuter les murs de la mémoire d'une présence ravageuse et aigue. Elle s’enfonce jusque dans les arcanes de l’étrange.

Jean-Paul Gavard-Perret