gruyeresuisse

05/06/2018

Josef Ciesla : forger le vent

Ciesla 2.jpgCiesla à sa manière est un chamane. La mort elle-même échoue dans l’œuvre comme la structure d'une épave. Quant à l'existence elle se développe sous forme de mouvements sourds complexes ou premiers. L’artiste cherche une sorte de sublimation dans une époque où souvent ne se conjugue que le mou et le rien. Il a compris que pour faire surgir les ombres blotties dans l’homme, pour faire jaillir un sens noyé dans le silence il faut sans cesse faire oeuvre de re-déploiement.

Ciesla 4.jpgL’artiste utilise matières, techniques (parfois expérimentales) pour rendre encore plus riche le contenu « abstrait» qu'il rapproche ainsi du réel d'où il est sorti. Ciesla possède la technique, le regard et la sagesse pour souffler sur les braises du magma des formes afin de leur donner consistance et nous rafraîchir la mémoire. C’est par le feu de ses métamorphoses qu'il cherche à unir ce qui est séparé : le soleil à la terre comme le jour à la nuit, le sommeil à l’éveil, comme la mort à la vie, le concret et l'abstrait.

Ciesla 3.jpgCertes l'artiste ne connaît pas l’intention de ce qu'il nomme le "feu" : mais il se bat avec entre maîtrise et hasard puisque ce dernier fait parti du jeu. Il ose avancer dans l’inconnu. Toutefois il demeure ni somnambule ni amnésique et il n’oublie jamais ce qui lui manque. S’il est encore séparé de lui-même, son travail - parce que ce n’est pas un simple labeur - est une autre vie au coeur de sa propre existence : il tente de saisir le secret de son “ double ” (qui est aussi le nôtre). Il laisse toujours la part belle en ses approches aux accidents de parcours. Le tout est de savoir les sublimer.

Ciesla le fait.

Jean-Paul Gavard-Perret

Josef Ciesla, « Chemins du vent » ; chez Jacques Fabry, La Collection de La Praye - Fareins 01480, du 16 juin au 8 juillet 2018.

22:07 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (1)

Le Monte Carlo drôle, inquiétant et funeste d'Helmut Newton

Newton bon.jpgC’est en 1981 qu’Helmut Newton et son épouse s’installent à Monaco pour échapper à certaines obligations financières. Le « Rocher» qui est présenté souvent comme un paradis (et pas seulement fiscal) apparaît triste et noir en dépit du soleil. « Monaco n’est ni une ville, ni une station thermale, ni un lieu de villégiature » écrit Newton assommé par les barrières de béton des hôtels, les boutiques de luxes et les yachts. Il s’habitue néanmoins à l’opulente cité.

Newton 2.jpgElle va devenir le prétexte à des séries d’étranges mises en scène des plages, chantiers, piscines, toits d’hôtel et musée Océanographique compris. Pendant vingt ans, le photographe s’y amuse avec ses mannequins, la mode, la criminalité et une quasi pornographie canaille. Il y a là une scène de meurtre dans un hôtel, des prostituées mi punk mi dark qui font de la retape, une naïade (pour toute compagnie elle chérit une poupée gonflable). A la vertu se substitue le vice, au plaisir l’ennui, à la lumière l’ombre, à la paix l’épouvante.

Newton.jpgCela n’empêche en rien le photographe de magnifier le corps des nymphes habillées ou non. Mais toujours avec élégance. Ce monde reste volontairement factice et interdit sauf à qui possède l’argent nécessaire aux fruits plus ou moins défendus. La somptuosité et l’humour avancent de concert en des cérémoniaux délétères. Ils génèrent un plaisir mordant tant par l’appât des corps que des situations. Et si l’érotisme est présent, Newton a soin de rappeler qu’il n’est pas seulement dans la plastique : « L’érotisme, c’est le visage. Pas le sexe ». Voire… Sa posture de dandy amusé, amuseur offre là un mixage de luxe et de grossièreté, de vulgarité et de volupté.

Jean-Paul Gavard-Perret

Helmut Newton, "Monte Carlo", Editions Louis Vuitton, 2018

04/06/2018

La maison des otages : France Dubois

Dubois 2.jpgAu Japon et selon une tradition, lorsqu’une femme a été soumise à la peur suscitée par un mari qui lui a infligé des sévices, elle revient hanter un tel lieu. France Dubois a repris à son compte le retour d’une femme-fantôme muette et plus ou moins en lévitation De telles réapparitions sont propres à suggérer d’étranges fictions domestiques.

Dubois.jpgFrance Dubois brouille les cartes de la comédie de l’hypocrisie masculine et les impostures de la société nippone. Face au strip-tease classique qui livre phantasmes et fantasmes surgit un autre champ de « dénudation » dont la transparence reste opaque au moyen d’images aussi pudiques qu’impudiques. L’artiste présente des cérémoniaux où ce qui fut souffrance se disloque.

Dubois 3.jpgLe côté macabre est effacé dans de telles célébrations et hantises. Leur ombre flotte. Le destin tragique se transforme au moment où le modèle devient une étoile filante ou filée. Le tout non sans humour et une certaine splendeur. Le corps lumineux remplace le corps meurtri et qui avait dû abdiquer. Une lumière perfore la douleur tragique de l’enfermement. La dépossédée ne subit plus l’oppression de son corps. Elle n’est plus cible mais acquiert une forme de puissance qui contredit l’amputation dont elle fut la victime.

Jean-Paul Gavard-Perret

France Dubois, « Homesick » ; texte d’Astrid Chaffringeon, 25€.