gruyeresuisse

18/06/2014

Celui qui savait regarder : Jean Planque

 

 Planque.jpgCollectif, « Jean Planque en Provence – Un rêve exaucé, Editions La Dogana, Genève, 64 pages, 15 €.

 

 

 

Lausannois d’origine modeste Jean Planque restera comme un des regards les plus pénétrants de l’art du XXème siècle. Croyant dans la « peinture peinture » il a compris qu’en un tableau la frénésie de la couleur ne peut se passer de la passion de la structure et des formes. Elles donnent à une œuvre l’intensité la plus forte. Le Vaudois a donc retenu dans son époque l’art qu’il considéra comme un envol serti en la réalité par un travail charnel qui n’oublie jamais l’origine des choses. Ami de Bissière, Dubuffet, Picasso il a repéré plus qu’un autre les défauts d’élocutions plastiques des bègues, nazillards dont les  travaux zézaient.

 

Avant de devenir collectionneur il fut le conseiller majeur de la galerie Beyeler de Bâle. Ses choix ont largement contribué au succès du lieu. Depuis le début du millénaire sa collection a été présentée dans plusieurs musées européens. Elle permet de comprendre combien Jean Planque a aimé les peintres dont le geste est leur cicatrice et qui ayant atteint une limite ont réussi à la déplacer pour la fixer plus loin. C’est pourquoi une telle collection perdure : elle efface les pensées de néant.

 

Planque 2.jpgIl faut se laisser happer par elle et  ses œuvres aux couleurs tranchées parfois nocturnes parfois solaires, syncopées ou stratifiées de manière primitives ou sophistiquées. Passionné de l'œuvre de Cézanne, peintre lui-même, les choix de Planque sont commentés ici par des proches. En particulier Florian Rodari conservateur de sa collection. Pour celle-ci et afin de la mettre en évidence la Chapelle des Pénitents à Aix-en-Provence a été entièrement restaurée et aménagée. Une telle collection reste indispensable à qui veut se faire une idée d’un siècle majeur de l’art. Jean Planque en amateur plus qu’éclairé à travers ses points de vue et ses choix en a retenu la quintessence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

Aître de l’être : Manuel Müller

 

 

 

Mueller.gifManuel Müller, Dubner Modern, Art Basel et bien sûr Lausanne.

 

 

 

La sculpture de Manuel Müller entraîne une expérience du visible que la plupart des travaux de ses confrères sont inaptes à saisir et à embrasser. Des formes à la fois primitives et contemporaines, exotiques mais tout autant  de proximité ramènent d’où nous sommes issus (mais en sommes-nous vraiment sortis? ) afin  que la boucle soit bouclée et que nous comprenions enfin de ce qu’il en est de nos limbes. Müller prend le sentier disparu pour remonter au lieu de la scène primitive de la première nuit sexuelle. Emprunter ce chemin c’est prendre la part du risque mais retrouver une progression dans l’inévidence du matériau encore informe. C’est aussi affronter le trou béant de la mère et la loi du père, les parcourir, les sonder, en écarter les broussailles tout en ne restant pas de « bois ».

 

 

 

Muller atelier.jpgLa sculpture devient le lieu pour perdre l’espace mais retrouver au Nord  son pôle magnétique afin non de le réfuter mais que le fils « père-turbé » devienne géniteur à son tour. C’est pourquoi et sous diverses métaphores (même totémiques) le sexe féminin reste  l’image-mère de l’œuvre. Celle d’où tout part et où tout revient. Elle devient aussi l’objet sculptural pour une autre raison essentielle et  organique : notre cerveau  est incapable d’en imaginer la spatialité et la véritable profondeur. La sculpture reste la procédure d’appel la plus appropriée pour rendre compte visuellement d’un tel développement et d’un tel renversement d’inaccessibles coordonnées spatiales. Primitives et sourdes mais tout autant futuriste et hurlantes les sculptures non seulement renversent le monde de l’être : elles en remontent l’histoire aussi impossible que toujours inachevée.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:18 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

17/06/2014

Le monde fascinant d’Yves Netzhammer

 

 

 

Netzammer 2.jpgYves Netzhammer (né en 1970 à Schaffhouse) crée des installations d’une rare qualité. Elles sont l’inverse du « bricol-bat » si fréquent dans ce genre d’exhibition. A Berne il a créé « Subjectivation de la répétition projet B ». Il s’agit d’un habitacle de forme triangulaire aux murs extérieurs sans décor (à l’inverse du projet A). A l’intérieur un monde d’images et de miroirs envahit et pulse le lieu. Il semble prêt à imploser. En un des angles veille un arbre en bois : ses feuilles gisent au sol. Des vidéos diffusent des images de violence mais en d’autres projections humains, animaux, plantes se confondent. La réflexion dans les miroirs duplique les projections mais aussi le spectateur. Son image se trouve en concomitance avec les images afin de créer une nouvelle version de ce qui passionne le créateur : les relations qui régissent les êtres et les choses comme la critique du monde tel qu’on a l’habitude de le lire dans « nos » images. La métamorphose reste constante en un travail de réaction aux idées reçues et aux images qui les diffusent.

Netzammer.jpg

 

A la limite des êtres et des choses dans chacun de ses registres (dessins,  installations, vidéo) Netzhammer offre une séduction qui fait néanmoins se demander au spectateur ce qui se cache derrière… Toutefois l’artiste ne propose pas - pour paraphraser Cronenberg - une « dangereuse méthode » à portée psychologique. Il se contente de mettre en scène de petites pièces faciles  mais dont l’ensemble est complexe tant s’y multiplient de  minis narrations dont le spectateur peut devenir acteur- miroir.  Si bien qu’il ne parvient pas à distinguer la part de fascination de celle d’un sentiment inverse que peut procurer la  présence (extra)ordinaire de son propre alter ego…

 


Netzammer 4.jpgLe créateur tend continuellement des pièges. Ils conjuguent l’élan de l'existence et celui de l'art en une compénétration organique et mentale. Atmosphères, effluves signent la folie d’un art où il faut parfois sacrifier les détails à la vue de l'ensemble. Le voyeur tel un enfant cherche à comprendre. Il sait par les contes que la promise est vierge au soir des noces, qu'elle monte telle quelle dans le lit et que la nuit son époux prend sa fleur. L'enfant voudrait comprendre à travers l’œuvre de Netzhammer quelle est cette fleur. Et pourquoi quand on la cueille à la vierge pleure de sang. Le regardeur contemple donc les images. Et il saisit soudain que si les épines de la rose ensanglantent, la rose elle-même saigne quand on la coupe.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

D’Yves Netzhammer (et Barbara Ellmerer) : « Uber Krafte », Merve Verlag, Berlin.

 

 

 

13:34 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)