gruyeresuisse

03/06/2020

Gérald Poussin : les nids déconfinés

 

 

Poussin.pngGérald Poussin, Espace Richterbuxtorf, Lausanne, du 4 au 26 juin 2020.

L'Espace Richterbuxtorf défend les artistes plasticiens dont la démarche s’écarte des voies institutionnelles habituelles. Le "vieux gamin", l'artiste de Carouge, Gérald Poussin est celui qui rouvre le lieu après le confinement. Se moquant autant de l’impureté du zoo qui nous habite que de la caserne de notre prétendue pureté, l'artiste crée ou transfère le paroxysme de l’idéal à l’abîme animalier drolatique.

Poussin 2.pngDestiné à suivre les traces de son père et de son grand-père comme chauffagiste, après avoir gribouillé depuis toujours des dessins sur ses cahiers d'écolier, il quitte Genève et part à Paris avec quelques dessins d’humour sous le bras. Très vite il va travailler pour Hara Kiri, Charlie Mensuel, Le Nouvel Observateur, Libération, etc.. Après avoir créé  des films d’animation dans les années 70, il se lance dans la BD en 1979 et publie de petits chefs d'oeuvres : "Tendance débile", "Papiers gras" , "Les aventures de Buddy et Flappo" et "Le clan cervelas"dans le décennie 80.

Poussin 3.jpgIl s’associe ensuite avec l’architecte Geneviève Cuénod et réalise entre autre une peinture murale monumentale (24x13 m.) à La Jonction "Voyez chez les voisins". Il devient un véritable artiste de pointe en Suisse et dans le monde. Dès 1991 le Swiss Institute de New York lui consacre une grande rétrospective. L'Espace Richterbuxtorf permet de retrouver ses assemblages délirants et colorés qui accentuent en rien notre dépense en carbone et notre surplus libidineux. Bref ses oeuvres ne cessent de dépoter. Grand pied nous fasse.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/06/2020

Le "charme" discret de la "Bourgeoisie" selon Louise

Bourgeois  bonbon.pngLouise Bourgeois avait l'odeur de sainteté en horreur. L'ostentation possède chez elle un aspect particulier : il s'agit de faire surgir les secrets les plus intimes de l'enfance. A la demande du directeur de la Maison de Balzac, Louise Bourgeois allait créer une oeuvre testamentaire à l'aide de torchons et mouchoirs, pliés dans les armoires depuis son départ aux États-Unis en 1938 et agrémentés de perles, de boutons, d'épingles. Ce sont autant de reliquaires en l'honneur d'Eugénie Grandet qui - comme l'écrit Jean Frémon - devient pour Louise Bourgeois «le prototype de la femme qui ne s'est pas réalisée. Elle est dans l'indisponibilité de s'épanouir prisonnière de son père qui avait besoin d'une bonne. Son destin est celui d'une femme qui n'a jamais l'occasion d'être une femme». Néanmoins par l'art, à l'inverse de l'héroïne, la créatrice put se "sauver".

Bourgeois 3.jpgL'exposition et le livre qui en découle présentent la trilogie "bourgeoise": un père méprisant , une mère muette, fille sacrifiée mais qui - passant de chez Balzac (mais pas seulement) à l'existence - devint enragée. Les seize compositions évoquent la solitude, le vieillissement, la frustration, l'effacement et une célébration de la patience féminine.Pour Louise Bourgeois l'art resta ainsi jusqu'à la fin une suite de surfaces de "réparation" face aux douleurs de l'enfance. Sortant la figure maternelle de sa chambre (à coucher ou de torture) l'artiste a reprisé l’océan sombre de sa propre histoire dont la création plastique est devenue une forme d’autobiographie sans concession au moindre narcissisme d'usage.

Bourgois Bon.pngPar ses travaux de ravaudages Louise Bourgeois poursuivit au fil de son œuvre un travail de réparation sur un plan métaphorique, mental et pratique. Il trouve son apogée - après le motif de l'araignée récurrent  - dans cette suite de pans tapissiers afin de crérr un nouveau type de structures du textile. Avec la "figuration" de son double blême et balzacien, l'artiste se veut infirmière de son enfance. La trajectoire de l'œuvre  est donc l'histoire d'une accession à soi contre le père et son pouvoir sexuel mais aussi pour la mère humiliée. Existent là des fantômes ou des réalités qui servent d'appât à la présence d'une identité qui ne se définit que par des dépôts, des lambeaux que la fille indignée essaye de reconstruire pour mettre fin à une résignation féminine. Elle passe ici par un dernier processus figuratif aussi pénétrant que douloureux.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Louise Bourgeois, " Moi, Eugénie Grandet", Précédé de "Mystères d'une identification" de Jean Frémon, Collection Le Cabinet des lettrés, Gallimard

01/06/2020

Les cueillettes de Caroline Bourrit

Bourrit.jpgCaroline Bourrit, "Hésiter du regard, choisir avec les mains, ou l’inverse", Standard-Deluxe, Lausanne, du 1er au 6 juin 2020, visible jusqu'au 18 juin,

Caroline Bourrit offre pendant une semaine des fragments d’histoire pour offrir un nouvel environnement perceptif. Ces textes lus et leur processus d'installation sont là afin de créer des images plurielles. L'ensemble, comme l'écrit l'artiste, permet "d’épaissir le présent, au travers de l’expérimentation comme mode de connaissance, comme une pensée en acte et en train de se faire, comme résistance".

Bourrit 2.pngUne telle proposition ramène, par sa puissance, à quelque chose d'élémentaire et fait penser à ce que Beckett a noté dans un de ses premiers textes : "Impossible de raisonner sur l'unique. Impossible de mettre de l'ordre dans l'élémentaire." Les 6 pièces du puzzle de la créatrice permettent de prendre conscience d'une manière brutale, théâtrale, de la lutte entre le vrai et le faux de manière plus viscérale qu'intellectuelle.

Bourrit 3.pngCe projet donne aussi la possibilité à l'impensé et l'invisible de devenir palpables au moment où  Caroline Bourrit anime les formes à notre insu. Divers mouvements emportent de tels épisodes sans tout sacrifier du manque de vie réelle qui tient parfois de la cérébralité dans l'art ou la littérature. Ici, contre une sensation d'abstinence, l'artiste traque à sa manière ce que Pierre Mabille nomma "le Miroir du merveilleux".

Jean-Paul Gavard-Perret