gruyeresuisse

21/05/2013

Durations lausannoises d'Eliane Gervasoni

gervasoni 5.jpgGervasoni 1.jpg

Eliane Gervasoni , « Serials Compositions », Estampes contemporaines et paysage sonore avec le Phonograph de Oliver Rubli & Mauren Brodbeck / Compactlab, ESF Art+Design, Place St. François, Lausanne, jusqu’au 5 juillet 2013.

 

Fidèle à sa conception des images Eliane Gervasoni propose à travers ses estampes des grilles de lecture. Elles ouvrent le monde jusqu’à le voir intérieurement dans des scènes qui pour certains sans doute ressembleront à un théâtre du manque. Pourtant le monde entier est bien là. Il est appelé à l’intérieur  de telles estampes qui renverse la perception. L’imaginaire la creuse. C’est comme un coup de vide porté dans l’effet miroir. L’image devient une trajectoire géométrique de la pensée et un chemin de réinterprétation du réel.

 Née à Bâle, la Lausannoise d’adoption est passée maître dans la gravure, de l’estampe et leurs techniques connexes : encres, fusain, carborundum, pointe sèche, collagraphie, collages, photo-stencils, etc. En 2006, elle s’éloigna des techniques de gravure traditionnelles et  se concentra sur des processus expérimentaux en détournant (entre autres)  des pièces industrielles de leur fonction originelle. Plus récemment encore elle travaille les gaufrages et les multiples, le dessin et la photographie (entre autres de lieux publics  de passage, d’attente et d’absence.

Son travail « Serial Composition » est d’une perfection rare dans ses effets de répétitions et de variations comme dans leur facture. Le temps et l’espace prennent une coloration particulière et quasiment magique par les effets optiques. Estampes et gaufrages appellent : un renversement du temps. Et la musique qui double l’exposition est déjà sensible dans les « durations » - pour reprendre un terme du musicien minimaliste Morton Feldman - que l’artiste propose. Les géométries construites en séquences dans «Ffields of light »  prouvent autant la liberté de l’artiste que son intransigeance. Quant à l’installation « 204-211 Sunrise Lane, PA 19118,  » elle en devient l’image « à l’envers ». Elle se réfère le plus explicitement à l’œuvre de l’architecture américaine d’habitations de banlieue. L’artiste en transcrit graphiquement les éléments de base.

gervasoni 6.jpgUn « vrai » monde semble surgir en des suites de « suspens ». Elles se déclinent en niant tout superflu. Le jeu des lignes et leur mono couleur ouvrent des passages, des lisières à franchir comme si chaque œuvre était non une grille mais une porte. Chacune appelle l’élan. Sous l’apparente absence de monde surgissent un son caché et une présence jusque là invisible. Il s’agit d’archétypes particuliers aussi éloigné du rupestre que du symbolisme. Surgit une avancée vers un futur.

Eliane Gervasoni ne lui donne pas forcément de sens mais lui ouvre une voie à l’intérieur du visible, de l’audible. Elle offre en conséquence une ouverture pour un voyage intérieur, un passage secret propre à l’éclosion d’un mystère dont l’artiste se garde de donner la clé. Si bien que chaque estompe désigne l’inconnu : toute la matière et  tout l’univers y sont suspendus comme au-dessus du vide.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/05/2013

Not Vital : le déplacement vers la peinture

Not 3.jpg A 19 ans Not Vital décida d’être sculpteur. Il avait (dit-il)  tout autant imaginé de devenir cultivateur de rizières, avocat ou assassin. Mais l’art lui offrait bien plus de liberté.  Il est donc devenu  un plasticien alchimiste. Il ose les mixages de matériaux les plus improbables : métal, plastique, fibre de verre, thé, charbon, restes ou peaux d’animaux, savon, etc.. Tout se métamorphosé au sein d’une quête de la sublimation. Depuis peu - à avoir son arrivée en Chine dans le Caochangdi (district de Pékin ) où il a installé un de ses nombreux ateliers  -  le natif de l’Engadine a étendu sa pratique à la peinture.

Depuis 2009 il  propose des  autoportraits et des portraits de ses proches tels que son maître de Tai Chi , ses assistants et ses amis. Sa palette est des plus spartiates. Elle est, à l’origine,  le fruit d’une contingence : « je suis rentré avec mon assistant dans un magasins de peintures, j’ai acheté deux toiles, deux tube de peinture ‘un de couleur ivoire, l’autre couleur titane) et deux brosses. L’après-midi même j’ai réalisé mes deux premiers portraits : ceux de mon assistant Li Gao devant une montagne grise ».. Depuis ces premiers essais les toiles  de Not Vital se composent toujours de blanc, de noir et de gris. De telles couleurs donnent à ses peintures l’impression  d’images prises sous rayons X. Les montant sur des structures de bois et de verre épais l’artiste leur ajoute une qualité sculpturale : elles  se transforment en objets en 3 dimensions.

Not_Vital.jpg

 Une telle  approche n’est donc pas un virage mais plutôt une poursuite selon d’autres moyens de sa recherche même si elle ouvre un nouveau chapitre dans son existence vagabonde. Après la Suisse et l’Europe, l’artiste a déjà exploré l’Amérique du nord, l’Amérique du Sud (il a une île qui porte son nom au Chili) et l’Afrique. Pour Not Vital peindre est comme gravir une montagne afin d’en atteindre le sommet. Il existe différentes voies pour y parvenir. Mais dans cette ascension la lumière, les formes, les couleurs changent constamment et parfois « le brouillard recouvre tout » dit l’artiste. C’est pourquoi il se contente de peindre ce qui en dépasse en face de lui. Cela - ajoute-t-il - est « mieux que rien » . Il aurait même été capable de se contenter de moins comme le prouve ses suites de visages énigmatiques. Ils semblent extraits des limbes.

Celui qui aime « déplacer les montagnes » de son Engadine natale répond une nouvelle fois à ce que Nietzsche demande à la peinture « l’ivresse de la grande volonté qui se fait art ». Ses créations picturales sont propres à défier la pesanteur selon une voie nouvelle. Renonçant pour un temps à la puissance de l’architecture, l’artiste pour cette quête entre émergence et effacement parvient à exhumer des images  primitives et sourdes. Preuve que celui dont la lecture de chevet est « Le Maître des échecs » réussit là une superbe diagonale du fou.

Jean-Paul Gavard-Perret.

17/05/2013

Catherine Gfeller : "photolalies" et trajectoires

 

Catherine Gfeller,  Pulsations, 24 mai - 17 août 2013, Galerie Springer Berlin

Catherine Gfeller, Collection Julius Baer, 11 mai - 18 août 2013, Museo cantonale d'arte, Lugano.

gfeller 1.jpg

 

Sous couvert de littéralité l’artiste originaire de Neuchâtel Catherine Gfeller invente toute une poétique de la ville et du quotidien. Ses photographies complexes où la surimpression prend un sens musical,  ses vidéos et leurs mosaïques d’images font parler le monde selon des factures originales. A titre d’exemple dans la vidéo « Rivoli’s dialogue », une femme au visage à demi décadré égraine de manière litanique toutes les informations qu’elle peut lire dans la rue. Elle devient une sorte de « machine récitante » en ouvrant un contre-champ vocal à ce qu’elle énonce.

 

Pour réussir de tels travaux il faut à celle qui est derrière l’appareil de prise de vue un sens de la dérision comme d’une forme le lyrisme subtil car inversé. Osant la couleur (toujours plus complexe que le noir et blanc) l’artiste ne propose jamais une lecture directe du monde. Tout se décline en secondes et en tierces quelque soit son sujet : portraits ou  paysages. Souvent l’un montre l’autre et vice versa. La dénudation n’est  donc jamais frontale - même pour ses « déshabilleuses. Elle passe par un baroquisme des jeux de miroirs et l’expérimentation formelle.

 

Du capharnaüm de la ville ou de l’intimité surgit une beauté plastique. S’y rejoignent l’harmonie et le déséquilibre, la grâce et le commun. Et ce dans un travail de longue gestation et de préparation. Catherine Gfeller pourrait d’ailleurs  faire sienne  la formule de Nietzsche : « La beauté est une flèche lente ». D’autant que l’obsession du temps reste centrale dans ses photographies.

 

Il est le marqueur de ses narrations. Mais il ne s’agit pas plus de courir après le temps perdu que de retenir le « temps à l’état pur » cher à Proust. La photo ne cherche pas à vouloir rattraper quelque chose – dans ce cas ce serait désespéré, foutu d'avance. Et la créatrice le sait. En conséquence la photographie et la vidéo sont là pour saisir des trajectoires.

 

Gfeller 4.jpg

En photo elle peut  passer du temps à rechercher la même image, à la refaire plusieurs fois. Et le processus de ces vidéos repose aussi sur le même mouvement. C’est donc bien une histoire de trajectoire. Et l’on imagine que Catherine Gfeller doit aimer des artistes tels que  Pollock (pour la vitesse), Kandinsky (pour la construction et les couleurs), Michaux (pour les méandres, la sinuosité) et Godard (pour le mouvement et la pose).

 

Les photos et les vidéos répondent chez elle avant tout au souci de la construction. Filmant pour « disparaître » la vidéaste s'efface devant le temps, le présent et ses bruits. Quant  au corps il n’est jamais fixé ou artificiellement retenu en « pauses ». Il subit le passage, l’écoulement. Parfois le paysage n’admet d’autres « commentaires » que le visage lui-même. L’indicible n’est plus affaire de silence mais de off et de sons. Il ne saurait donc y avoir pour Catherine Gfeller  de « littérature » de la photographie ou de la vidéo  car la « littérature » du réel c’est la photographie et la vidéo elles-mêmes.

 

Ce qui compte reste ce que Roche appelait  dans « La disparition des Lucioles »  « la montée des circonstances ». A cet égard la Suissesse a poussé plus loin les expérimentations du Français.  Dans les « photolalies » de la première (mosaïques, polyptiques ou surimpressions) des rapprochements d’images distinctescréent des « échos sonores » et des dialogues particuliers. Ils  sortent complètement l’image du registre de l’ex-voto. Seule donc la trajectoire demeure.  Son énigme reste fascinante grâce à tous les jeux de bandes. Nous retrouvons des expériences que nous-mêmes avons pu éprouver et si mal vivre, que nous n'avons jamais pu exprimer. 

 

Enfin de l’aspect critique implicite dans toute l’œuvre surgit de manière récurrente une embellie poétique face aux mirages du monde. Là encore Godard n’est pas loin. Pieds à pieds contre les glas, les glacis du quotidien Catherine Gfeller  use de sa pique d'étincelles et impose ses « pulsations » quasi oniriques. Chaque image détruit le réel pour mieux le ré-enchanter en cette expérience des limites. La rue y bouge comme un glacier. L’intime palpite sans la moindre impudeur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

14:47 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)