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14/06/2013

Elise Gagnebin-de-Bons entre Godard et Pasolini

 

 

Gagnebin 3.jpg Elise Gagnebin-de Bons, un rien « gothique » (euphémisme), vit et travaille à Lausanne. Elle crée des objets, des installations, des œuvres sur papier, des photographies, des collages et des vidéos.  La dimension sociale de l’art prend un caractère particulier. La marginalité demeure centrale et représente la source d’inspiration de la créatrice. Existent chez elle une forme de militantisme, une pensée révolutionnaire sourde et un communautarisme ouvert aux irréguliers de l’art.

 

Fascinée par les phénomènes de groupes et le comportement des masses, la créatrice provoque par le décalage entre le choix de ses thèmes et la plasticité de ses images raffinées un sentiment de violence contenue. Hooligans, adepte de hip-hop,  fans de Death Metal et de glisse de rue sont à la base d’une imagerie dont  les collages - même s’ils ne sont pas la partie la plus intéressante de sa création -  élaborent une grammaire. La contre-culture surgit dans une atmosphère qui balance entre la farce estudiantine, la criminalité, la conspiration et le mysticisme.

 

Gagnebin.jpgLa créatrice pose la question du rôle de l’artiste et de l’art à travers ses traductions iconographiques. Les êtres ricochent sourdement contre le monde non sans angoisse. A travers leur montage et « montrage » les symptômes du réel s’y déplacent sous forme de constats poétiques. Ils tranchent en offrant moins des formes qu’un savoir, moins la beauté (même si elle est présente)  qu’une épistémologie.

 

Face à la valorisation extrême de l’art Elise Gagnebin-de-Bons propose un anti-statut de l’artiste. Son œuvre  n’a rien d’autocentrée. La créatrice développe depuis 2008 une collaboration avec Robin Michel sous le nom de « Post ». A quatre mains, ils créent des pièces, des multiples, des livres. Ils invitent des musiciens à les accompagner lors de leurs expositions et ils ont créé à Lausanne  une structure d’accueil de jeunes créateurs « Donald ».

 

L’artiste est aussi l’inspiratrice quasi nonsensique mais exigeante d’une  « société secrète ». « La Cohorte » est composée de 4 membres fondateurs. Ils sont accompagnés de « deux femmes et cinq hommes  issus de milieux très divers au  passé difficile et dangereux. Seuls les quatre membres fondateurs les commandent. Ils sont eux-mêmes patrons d'un sous-personnel important, engagé pour faire le sale boulot et exécuter les ordres les plus cruels ». On y fait même croire que le sang peut couler… Dans les activités  de cette « Cohorte » certains domaines demeurent étranges et les buts  mystérieux,  « en marge et dans l’ombre de l’histoire ».  L’artiste s’y définit elle-même « brillante, ayant essayé de faire des études de droit mais n’ayant jamais pu trouver de quoi satisfaire ses ambitions. Elle commet divers délits durant sa jeunesse et sera toujours tirée d’affaire par son frère. Aucune relation connue à ce jour. On la dit passionnée pour les objets translucides. Elle semblerait en proie à des crises de mutisme délirant mais aucun signe tangible n'est présenté»...

 

Gagnebin 4.jpgL’humour est donc présent à tous les étages et en marge de l’art officiel. Le côté « gothique » donne  à l’œuvre  ce que Pasolini  réclamait à l’art : la mise en exergue de la position souvent irresponsable de l’artiste puisque sa liberté repose sur la privation de liberté des exclus. En rien douce rêveuse la créatrice développe une volonté portée par un autre vaudois : Godard. Pour elle comme pour lui une image est toujours la résultante d’une autre image. Se crée en conséquence une dialectique aussi poétique que politique. On sort enfin du platonisme : l’image prend un aspect irrécupérable.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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12/06/2013

Anne-France Abillon à la Chapelle Sainte-Anne d'Athis de l'Orne

Anne-France Abillon, « Tisseuse de monde », « Art et territoire », Chapelle Saint-Anne à Athis de l’Orne, du 1er juin au 1er septembre 2013.

Abillon 3.jpgA l’heure où les abbesses de la Chapelle Sainte Anne d’Athis de l’Orne dont le feu étouffe sous la bure se courbent  pour la prière puis se relèvent Anne-France Abillon découpe des ombres. Rien n’est vain à ses  racines du ciel. L’artistes invente des moirures sur un velours diaphane, solfie des torrents de pulpe par une structure végétale horizontale suspendue dans l'espace et des tirages photographiques sur papier japon de toiles d'araignées en nappe et vague.

Dans l'oratoire art et territoire copulent en un lit d’impatiences. Un ciel d’ogive fomente des songes d’alcôve. Mais l’artiste sait tout autant préserver des parcelles presque mystiques pour devenir l’architecte de nos paysages intérieurs. Certaines interrogations sur le paysage se noient dans les enlacements là où la plasticienne crée de vivants piliers du dévoilement.Parfois un oiseau sacré y vole à contre-ciel. Les images galopent au cœur de sa sève comme une gazelle vers un point d'eau.

En Suisse l’artiste se fait voleuse de fruits cachés, pille le jardin premier. Elle y crée des mantilles pour la nuit : ce sont autant des barques. Elles glissent, silencieuses, sur une eau qui remonte son courant. Et lorsqu’il pleut sur la chapelle se crée une chambre avec légende. Lilith ailée y serpente, s'abreuve à l'ambroisie où s' "oragent" des houles blanches en formes de nymphes . L’artiste les assemble comme une démiurge pour faire partager ses mirages.

Jean-Paul Gavard-Perret

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10/06/2013

Métamorphoses de Sandrine Pelletier : Aliens et paysages fantastiques

Pelletier 2.jpgInfatigable et insatiable travailleuse, une œuvre ou une série à peine terminée, Sandrine Pelletier pense déjà à celle qui va la suivre et de la surprendre. Ayant jamais perdu ses rêves d’enfants  l'artiste les réalise. Et elle poursuit à travers ses œuvres et leur matière une quête d’elle-même et du monde. Un monde et un soi non fixes et complexes.

Sandrine Pelletier est toujours à la recherche des traces qui mêlent dans le présent un passé nourricier et un futur insistant. Elles  sortent du plan en diverses matières pour devenir sculptures par démultiplication du phénomène créatif. Il ressemble à une vis sans fin. L’artiste y mène toujours plus loin  sa réflexion plastique.

Elle compose dans l’espace avec des matériaux tels que - par exemple - le verre. Elle traite en premier lieu  leur surface puis les intègre dans l’espace avant de revenir à nouveau à la surface. Comme le précise l’artiste : « je travaille ainsi en boucle, l’œuvre étant alors le résultat d’un processus circulaire, d’un retour incessant ».

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Il s’agit d’architecturer du ressenti avec l’espace et la matière au sein de  combinaisons d'iconographies populaires, fantastiques ou symboliques (le cheval par exemple) à laquelle la créatrice accorde de nouvelles connotations. Partant du réel l’imaginaire explose en délire et non sans humour - noir à tous les sens du terme - avec fantômes squelettiques ou fantastiques, « aliens » et autres figures plus ou moins diaboliques.

 

Par ces traces et ses volumes la Lausannoise cherche  une « surnature ». Elle joue  avec l’instabilité des états de la matière dont certaines statues de bitume sont l’exemple parfait. Formes et informes gardent partie liée. Archaïques en apparence de telles oeuvres ont à la fois d’avant et d’après monde à travers des états qu’on nommera «  passants». Ils témoignent d’une déliquescence et d’une sorte de ruine mais en les excédant et les magnifiant.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

NB l’artiste a exposé entre autres à la Galerie Rosa Turetsky, Genève à la Taché-Levy gallery, Bruxelles, à la galerie Pieceunic, Genève, à l’Espace Doll, Lausanne. Mais aussi à Kyoto, Los Angeles et Milan.

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