gruyeresuisse

16/02/2014

Arno Hassler : les apparences contrariées

 

hassler 2.jpgArno Hassler, « A contre jour et paysages des collections du Musée », Musée Jurassien des arts, Moutier, du 2 mars au 27 avril 2014.

 

 

 

Avec Arno Hassler le panoramique qui « normalement » embrasse le paysage ne fait que désorienter le regard. Les turbulences sont renforcées avec « A contre regard » par un dialogue avec d’autres paysages tirés des collections du Musée Jurassien. Se créent une succession de dispersions. Elles défont le paysage en des apparentements intempestifs. Le dehors fait le jeu de dedans et l’artiste prouve son aptitude à proposer le fantôme du monde. L'image heurte le doute sans toutefois le lever d’autant que la méthode retenue accentue les gouffres propres à des paysages qui se voulaient a priori ce que Mallarmé nommait « des châteaux de pureté ».

 

 

 

De fait nous sommes aux prises avec le moindre plus que dans l’intégralité du réel. Comme si devant lui comme devant la photographie il fallait à chaque fois repartir à zéro. Arno Hassler produit une œuvre au statut particulier. A l’illusion  est octroyée une autre présence, un autre contenu : la théâtralité du réel passé dans un filtre particulier. Le réel source de la photographie atteint un point d'arrivée  sans cesse différé.  Dans l’air rien ne bouge : l’ordre est là mais il semble factice.  On croit posséder l’image : c’est elle qui possède.  Toute la lumière du monde est là mais se consume dans l’infini kaléidoscopique.  

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

16:40 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

14/02/2014

Ben : « Le trou noir de l’égo »

 

 

Ben B.jpgBen, « La théorie de l’égo », Galerie Daniel Templon, du 1er mars au 9 avril 2014. Ben,  « La théorie de l’égo »,textes, 127 pages, Editions Favre, Lausanne, 2014.

 

 

 

 

 

Sortant et de détournant en quelque sorte de l’art en cultivant des tableaux-écritures Ben (dont le père était Vaudois) y est rentré de plus belle. Mais en le subvertissant. Conscient qu’après Dada toute forme pouvait être art, l’artiste rappelle qu’il devient de plus en plus difficile à un créateur de rechercher des formes plastiques puisqu’elles sont aussi acceptées que périmées d’avance ! Le co-fondateur de Fluxus a su relever ce défi en proposant le paradoxe qu’on ne saurait cacher : sans la prétention de l’égo l’art n’est rien. Seul il peut transformer « du tout au tout l’art ». Et « y compris la destruction de l’égo » ajoute Ben(mais là, c’est une autre histoire).

 

 

 

Ben C.jpgSans la mégalo de l’égo rien ne se crée. Il n’est d’ailleurs pas propre à l’art. Ben le reconnaît avec raison partout. Son appétit insatiable permet - que bien, que mal - au monde d’avancer. Peut-être même un jour jusqu’à sa destruction.  L’égo se trouve au service du bien même s’il est « méchant assassin, comédien, capable de tout pour survivre ». Il peut se déplacer jusque dans les maisons de retraite et il arrive que pour survivre « il se suicide ».Dans sa postface à ses textes Ben craint de s’être trop répété et de proposer une « catastrophe de prétention ». Mais il n’en est rien. Car depuis 1960 il médite et avance. S’il enfonce les mêmes clous ils sont assez multiples pour ne pas lasser. Et sous la calligraphe du peintre en lettres se cache bien plus qu’un théoricien : un poète. Il a d’une certaine manière avec son exposition et son livre tout dit et tout montré.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

08:31 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (1)

13/02/2014

Ping-pong palissade : Delphine Renault & Anne Minazio par Fabienne Radi.

 

 

 

Anne Minazio & Delphine Renault, « Featuring 1 » HIT, Genève, février 2014. Fabienne Radi “”Les épaulettes, le crème glacée et le stand de tir”

Radi.jpgSi peindre est difficile avant de peindre, voir est difficile après voir. Fabienne Radi le rappelle à propos de « Featuring N° 1 ».  Elle a, pour l’évoquer, les épaules suffisamment larges. Comme celles de « ses » égéries des années 80. Elle réanime ici leurs silhouettes armées de « l’équivalent d’une brique de lait sur chaque épaules » pour « extra-volumation  par prothèses de mousse » en réaction aux épaules affaissées des années antérieures. Rien n’a changé d’ailleurs puisque aujourd’hui un Jean-Paul Gaultier reste fidèle à cette érection qu’il rallonge même par des pointes en éperon.

 

 

Radi 2.jpgPar ce retour sur ces « déménageuses qui ne portaient pas d’armoire » mais  faisaient du trottoir où elles se promenaient un mur infranchissable Fabienne Radi propose une propédeutique à l’agencement entre l’atelier de Delphine Renault et les grands monochromes aux couleurs de milkshakes fraise et banane « séparés par un Aflter Eight pour un shooting d’un dessert Mövenpickk » d’Anne Minazio. Les deux artistes coupent la vision idéale, frontale et univoque du spectateur en lui cassant le cou puisque tout est créé afin de faire barrage à sa vue. L'envers est aussi mal visible que l’endroit dans une conduite forcée autour de la palissade (en prenant garde de ne pas se prendre les pieds dans les chevrons qui la soutiennent). Elle sert autant à l’accrochage qu’à un certain empêchement perceptif. Le point de vue classique se dissout. Reste son interrogation. A la fenêtre du tableau répond celle du lieu. Elle devient elle-même rétroviseur pertinent. La façon de regarder compte autant que ce qui se donne à voir. Cela permettra à tout spectateur de s’écrier « splendide ! » même s’il ne voit pas ou peu : preuve que rien n’arrête le regard même pas les freins de Renault.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret