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07/07/2013

Alice Pauli : honneur, enjeu et modèle d’une « profession »

Geneviève Asse, Balthus, Bissière, Philippe Cognée, Jim Dine, Jean Dubuffet, Monique Frydmann, Rebecca Horne, Giacometti, Yang-Jie Chang, Lecoultre, Penone, Jaume Plensa, Soulage, Tapiès, Soutter, Wutrich : voici quelques noms que depuis 1962 la galerie Pauli a défendus et défend encore. Alice Pauli autant femme d’affaire que femme d’art a su se battre pour la défense d’un patrimoine mondial mais aussi la mise en relief de nouveaux talents et assurer leur promotion. Jaume Plensa est l’exemple parfait d’un artiste « maison » qui a trouvé grâce à Alice Pauli sa dimension. La galeriste a su aussi assumer la reconnaissance de créateurs helvétiques. Bref elle  reste l’exemple parfait de la passeuse d’image entre leurs créateurs et le public et demeure l’exemple parfait de la galeriste.

 

Pauli.jpg

 

Il fallut peu de temps avant que le succès s’imposât.  Depuis Alice Pauli défend un art exigeant. Elle a su faire  la différence entre un magasin de vente et une galerie.  Une galerie s’impose avec le temps et en définissant un style. On sait en effet quel type d’artistes sont visibles chez la galeriste même s’ils peuvent sembler très différents les une des autres. Rien  en effet de plus personnel et intime qu’une galerie. Et l’on pourrait retracer le fil de la vie de la galeriste par celui de ses expositions et de sa curiosité esthétique. Elle a appris au fil du temps à démystifier les faiseurs, animée par ce qui fait qu’on est ou non et par nature galeriste : le sens de l’anticipation. Chaque fois que des œuvres dignes de ce nom lui sont passées par les mains elle a su les retenir ou - si elles avaient un intérêt mais ne répondait pas à son esprit - les diriger dans les lieux où elles pouvaient être reçues.

Alice Pauli - au côté de son mari puis de son fils et de ses collaboratrices -  a toujours entretenu une relation forte avec ses artistes. La confiance, la complicité sont à la base de ce contrat. L’artiste donne sa créativité, son énergie, la galeriste lui donne en retour un soutien une  stabilité, une protection. On pourrait presque parler de rapports amoureux avec bien sûr les déchirements et les éclats que cela suppose. Et un partage du même type peut avoir lieu avec les collectionneurs. La galeriste a chassé de son temple ceux qui ne respectaient ni son métier ni ses artistes.

Petit à petit elle a conquis le grand public, les intellectuels, les amateurs, les institutions, les musées, la grande presse. Le « 24Heures » entre autres a toujours témoigné à juste titre de son soutien à la galerie en comprenant combien Alice Pauli  a su faire exister la peinture et la sculpture, a su les faire regarder. Et aujourd’hui encore où il est plus difficile pour le collectionneur de faire un choix, Alice Pauli fait le tri dans une offre toujours plus (trop ?) importante.

Elle constate qu’on fait croire de manière démagogique que tout le monde pourrait être artiste et devenir être célèbre. Ce comportement est navrant, c’est une perversion de l’art. La galeriste sait que devenir artiste est une ascèse. Cela demande bien des sacrifices. Beaucoup d’  « artistes » pensent que c’est formidable d’exposer, d’être célèbre, de vendre trop cher à des idiots : c’est une dégénérescence. Alice Pauli n’a jamais ouvert ses portes à de tels faiseurs. Elle a su décliner les impostures. Personne a pu la contraindre à exposer ce qu’elle ne jugeait pas valable. Il faut en effet à un « vrai » artiste l’impérieuse nécessité d’une pulsion créatrice. Mais elle n’est rien sans une somme de travail et de connaissance et une volonté incroyable. Alice Pauli accompagne et soutient de tels créateurs. En échange  ils lui apportent l’énergie pour continuer afin de découvrir  les œuvres majeures. Celles qui montrent non autrement mais dévoilent autre chose.

Jean-Paul Gavard-Perret

09:34 Publié dans Images, Monde, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

06/07/2013

Zilla Leutenegger ou la maison de l'être

 

 

Zilla Leutenegger, La Passerelle (Brest) du 15 mais au 16 juillet 2013.

 

 

Leuntenegger 2.jpgIl existe dans les dessins de la Zurichoise Zilla Leutenegger l’espoir de la fugue et celui d’un désir particulier. L’espace est son point de départ. L’artiste s’y livre des exercices d’apparition selon divers types de thématiques du lien entre la réalité et l’imaginaire. Saisissant des temps du quotidien mobile comme des situations d’absence, de présence ou d’attente l’artiste les traduit plastiquement en particulier dans un travail de déconstruction du dessin comme dans ses photographies. En celles-ci ces thèmes se mêlent comme par exemple dans la prise où une femme enceinte touche le ventre d’une autre femme. Les deux sont décadrées afin de sortir du psychologisme et de ne suggèrer que des sentilents d'envie ou d'espoir et peut-être de manque...

 

De 2004 à 2006 avec ″Corridor″, ″Office″, ″Living Room″, ″Bedroom″, ″Kitchen″ et ″Bathroom″ l’artiste a créé un appartement où sont  remodelées les situations de tous les jours sans ignorer les aspects les plus intimes. Ses dessins muraux définissent des objets de l’habitation : lit, bibliothèque, ustensiles de cuisines. Etendus dans l’espace ils deviennent des œuvres en 3 D. : escalier, armoire par exemple. Par ailleurs ils sont animés par des vidéos : on y voit une personne entrain de lire dans son lit. Mais les vidéos proposent aussi l’éclairage d’une lampe, le feu dans une cheminée. Enfin l’artiste introduit aussi de véritables objets. D’où l’impression de visiter un véritable appartement.

 

Ces objets renforcent par leur nature même la tri dimensionnalité des pièces dans un lieu où le visiteur a envie de circuler. Les corps s’y appellent sans nom dans l’incarnation d’un espace aussi anonyme qu’intimiste. La sensation est double : le spectateur s’y sent voyeur mais aussi en interrogation par rapport à la signification d’une telle intrusion qui le ramène à sa propre « maison de l’être » (Bachelard).

 

Leutenegger 3.jpgAppartement et  habitants (supposés) se donnent donc au regard du spectateur. Lui-même se trouve à l’intérieur de cet espace. La maison est elle aussi à l’intérieur de l’espace. Mais la présence des dessins  prouve que cet intérieur est "joué". Il s’agit d’une fiction. L’objectif est donc de s’accrocher aux divers éléments du « décor » graphité ou non. Il y a donc  là une inscription particulière du réel. Surgit une  étendue continentale de la fiction.

 

Quelqu’un « parle » dans cet espace hybride. Quelqu’un ni dedans, ni dehors, ni même en travers mais entre l’artiste et elle-même. Entre l’artiste et le monde. Entre elle et les spectateurs rendus perplexes par ce « piège ». Zilla Leutenegger impose donc un paradoxal chemin de lumière ou plutôt un labyrinthe optique des plus fascinants. L’artiste propose paradoxalement l’image la plus nue. Est inversée la vue dans ce théâtre de la traversée de l’anonyme. De la sorte l’artiste montre pas ce qu’on voit mais ce qui - paradoxalement en ne nous regardant pas - ne regarde que nous.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15:09 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

05/07/2013

Ariane Arlotti : lieux du corps

Arlotti 2.jpgLa photographe Ariane Arlotti vit et travaille à Genève mais elle parcourt souvent le monde. Ses portrais et autoportraits sont d’une qualité rare et d’une extrême exigence  comme le prouvent ses  « Portraits aux fruits », « Portraits aux pierres » ou encore « Autoportraits à deux ». De plus en ses travaux  le regard de l’autre fait partie intégrante de son approche : avec et par exemple « Vous êtes étranger ? À quoi ? » ou « Hétéropride ». Ajoutons que l’artiste a créé parallèlement deux importants collectifs : l’OMR (Organisation mondiale de la réflexion) et l’AAH  (Artistes associés homosexuels). Cet engagement traduit l’intérêt - comme  chez une Nathalie Gassel par exemple - sur le corps dans sa dimension  allégorique.

Tout dans les portraits d’Ariane Arlotti reste à la fois offert mais distancié. Car si la photographe n'a cesse d'entrer dans l’intime de l’autre ce n'est pas pour le hanter mais afin d’en proposer l'altérité. Fantôme ou réalité, l'autre devient moins l'appât que l’abri d’une identité qui demeure néanmoins énigmatique. Celle-ci se définit par les dépôts ou plutôt par les mises en scène de « process » figuratifs. A l’aide d’indices (deux bananes sur le cou d’une femme par exemple) chaque photographie aborde les problèmes de la perception visuelle et la découverte du réel du corps quelle qu’en soit sa nature (féminin, masculin, religieux, sportif, politique) . Toutefois l’artiste se refuse à une simple narration sous ce qui se voudrait une confidence. Sinon une confidence pudique, distanciée.

L’œuvre demeure complexe. Elle dévoile autant parce ce qu’elle montre que par ce qu’elle suggère.  Restent des  bribes, des reflets, des troubles. Ils renvoient implicitement à un hors-champ significatif qu’il s’agit d’imaginer ou sur lequel il convient de réfléchir. Tout demeure, comme l’écrivait Mallarmé,  « à l’état de lueur». Dès lors et pour rester avec le poète « rien n’aura lieu que le lieu » mais il faut le comprendre tel un écran labyrinthique tant les stratégies d’Arian Arlotti impose le questionnement du visible.  

Arlotti 3.jpgEn conséquence l’usage de l'intime n'est en rien un prétexte à des visions romantiques ou fantasmatiques. Il ne se limite pas plus à l’évocation d’une atmosphère néo-réaliste. Chaque photographie demeure une prise décalée capable de prendre le voyeur à son propre jeu. Les  images  errent entre vapeurs et couleurs plombées si bien que le spectateur s’il regarde trop distraitement  peut être roulé dans la blancheur de farine.

La photographe produit en conséquence une œuvre au statut particulier. La créatrice enchâsse sa propre histoire dans la grande question du secret. Celle-ci rebondit sur une autre interrogation : trouver qui est le sujet du sujet. Intérieurs ou espaces publiques deviennent des demeures de hantise et de méditation. L’inquiétude reste donc bien la faille ordinaire de la création photographique. Là où l’évidence pourrait régner tout capote, diverge. Bref Ariane Arlotti fait planer et partager le doute là où tant d’autres croient offrir des évidences.

Jean-Paul Gavard-Perret