gruyeresuisse

01/03/2014

Hélène Sutin & Qian Chong : le mélange des genres

 

 

Sutin Hélène.jpgTout a commencé entre l’artiste genevoise et l’artiste chinois par la musique. La première venait du classique, le second de la scène punk et peu à peu une collaboration picturale s’est imposée sans savoir que tout était déjà en place. Cela s’enchaîne désormais à quatre mains : dans les jardins de Genève comme dans leur appartement les deux artistes disposent formes et couleurs au sein d’une semi-abstraction où les portraits dominent. Des grosses courbes noires cerclent un festival de couleurs et leurs dédales. La peinture semble  écorcher les surfaces, se prendre dans des vagues, se perdre aussi dans le noir en abyme et clairière. Elle creuse des traces  qui donnent aux visages des lueurs tremblantes, fugitives.

 

 

 

Parfois Hélène joue à Qiang et vice-versa. Le second s’occupe des repas en mettant un tablier de lin et se maquillant les yeux (du rose en haut, du bleu en bas). En épluchant des oignons il pleure. La première voudrait qu’il soit plus grand de dix ans pour marcher avec lui dans la neige. Aux premières chaleurs d’été ils regardent la longue procession des fourmis qui envahissent le placard et pénètrent la pénombre des paquets de pâtes-alphabets. Ils les voient ressortir chargées d'une lettre puis d'une autre pour former de gros mots.  En fin d'après-midi, le couple  range le chantier de ce vocabulaire pour se remettre à travailler. Les deux artistes n’ont plus besoin de parler, ils se comprennent. Les acryliques recouvrent de leur pellicule le papier. Surgit parfois un loup masqué dans un bois de frênes. Lorsqu’ils ont fini ils s'embrassent parfois sur le coin des lèvres, comme par distraction, comme si ils étaient encore trop affairés pour y prêter attention.

 

 

 

Sutin 2.jpgLa nuit les portrais sèchent. Immobiles et muets. Il y a là une actrice aux lèvres closes dessinées d'un rouge qui tire sur le violet. Plus loin un visage dresse sa  tête d’ombre comme sorti tout droit d’un flagrant délice.  Chaque peinture est un petit bout du monde que les yeux déshabillent. Un personnage pour inaugurer son portrait lève une coupe de champagne qui lui coupe les lèvres. Les yeux du voyeur croisent son regard énigmatique. Parfois quand les artistes partent en promenade un portrait sort de son cadre allume la radio. Parfois c’est Couleur 3, Parfois Jazz Classique. Lorsque c’est Woody Allen il écoute du New-Orleans. Lorsque les amoureux rentrent, du vieux frigidaire Hélène Sutin sort une portion de tarte, elle s'approche  du portrait : "mange" dit-elle "je l'ai gardée pour toi".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

Helène Sutin et Qian Chang : Red Zone, Genève.

 

    

 

28/02/2014

Les dévorations d’Augustin Rebetez

Rebetez Bon.pngAugustin Rebetez, Centre Culturel Suisse, Paris, du 28 février au 30 mars 2014.

 

Pour sa première exposition solo à Paris, le Vaudois Augustin Rebetez réinvente à sa main et à sa fantaisie le concept  de « minuscule exposition ». Les formes s’y multiplient à travers différents supports en petits formats : dessins, peintures, textes, vidéos sur moniteurs. Elles prouvent que sous le bricoleur et le bidouilleur se cache - même si on le soupçonnait déjà  - un esprit inventif, drôle, iconoclaste fort de sa jeunesse affamée de mythes brocardés pour torcher le néant comme l’ordre.

 

Rebetez 2.jpgLoin de tous les doctes il fait jaillir de son imaginaire ce qui tient éveillé et qui peut faire penser qu’il ne dort jamais ou peu. Il nous tient l’oreille collée aux portes gémissantes comme aux bleus du ciel martelé de ses drôles d’oiseaux. Sébastien Rebetez braque aussi notre œil aux interstices du monde où surgissent la blancheur des fantômes amoureux ou non qui soupirent ou geignent, qui se tordent de douleur ou de rire. Nous sommes embarqués dans un espace mobile en proie aux métamorphoses, sans home, ni havre mais avec plein d’histoires en milieu du flux et du reflux. Demeure la perpétuelle naissance de mouvements opérés au sein du charroi du monde et dans le bric-à-brac des images.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

08:48 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

26/02/2014

Jean Arp et les kakis

 

 

 

 

Arp 2.jpgDans « L'arbre à Kakis » (il y en avait un grand dans sa maison d'Ascona) Jean Arp écrivait : « c'est en musique, poésie, peinture et sculpture que l'homme peut se réaliser pleinement sur cette terre ». Le fondateur de Dada l'a prouvé. Il y entra avec une petite valise à peine visible. Et pour en repartir il lui aurait bien fallu un camion. Poèmes écrits ou plastiques sont d'étranges contes de fées. S'y retrouve sa fantastique puissance faite paradoxalement d'une succession d'assertions, de petits riens. Le maximum de concentration est opéré pour donner une vision éclatante là où pourtant rien ne paraît manifeste. C'est du grand art. Qui ne demande même pas au lecteur ou au regardeur quelque effort. Au contraire il y trouve une forme de soulagement au sein de visions de marcheurs sur l'eau, de soldats montagnards des neiges, d'écumeurs de mer qui se précipitent au devant les évènements en état de dénudation et avec les meilleures intentions du monde (au moins en apparence). L'œuvre demeure passionnante, ironique et grave. Elle fait craindre l'abîme à celui qui ne comprend pas les choses dont il se sert et les actes qui sont inutiles à sa nature même. Pour Arp on ne sort pas du grand néant, on y rentre. C'est drôle : avant on est neutre, après aussi. La vie est donc sublimement médiocre pour peu qu'on la bâtisse avec une élégance implicite et  sans beaucoup de bruit. Toute existence bien sûr « indique le chemin du caveau » mais elle  est tristement merveilleuse avec de ci de là des « kakis que se tiennent en l'air telles des balles d'un jongleur figées dans le rêve » avec un petit ciel bleu dessus. Cela prouve que la volonté humaine est toujours inférieure à son intention mais qu'il faut savoir en rire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.