gruyeresuisse

08/02/2018

Carole Bellaïche : cérémonies secrètes

Bellaiche 2.pngLes jeunes filles en fleurs sont un sujet récurrent pour les artistes. Souvent ceux qui s’en emparent sont des hommes porteurs de nostalgie ou de désir. Avec Carole Bellaiche, et lors de ses premiers clichés, le propos est différent même si le désir (latent) n’est pas absent. A l’époque la future créatrice est au lycée, en classe de seconde. Elle entreprend de photographier des camarades de classe. Pas n’importe lesquelles : les plus belles qu’elle maquille et scénarise dans la maison parentale.

 

 

 

Bellaiche.pngLes prises tiennent d’une cérémonie secrète et d’un jeu avant que la jeune fille devienne photographe professionnelle qui va réaliser des shootings d’acteurs et d’actrices pour entamer sa carrière. Ses premiers clichés, Catherine Bellaïche les a longtemps oubliés et perdus de vue. Les pellicules parfois se sont abîmées avant qu’elle ne les exhume. L’artiste a revisité et parfois redessiné des photos partiellement effacées. Elle reconstruit ces traces premières et fondatrices pour les réparer et parfaire en une forme d’ubiquité où les portraits sont « amplifiés ».

Bellaiche 3.pngLa créatrice comble une sorte d’absence, de vide ou de perte. Les images premières sortent du néant en un déboîtement qui ramène à ce qui fut mais qui se consume encore au-delà de l’effacement. Le créé de jadis est rejoué au-delà d’un simple effet de nostalgie. Les « vieilles images » prennent une présence exacerbée. Elle projette le passé dans l’aujourd’hui. Les deux temps sont transposés l’un dans l’autre où ils se débordent tour à tour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Carole Bellaïche, "Jeunes Filles, 1978", Galerie Sit Down, Paris, du 10 février au 10 mars 2018.

07/02/2018

Wing Shya : Hong Kong Delire

Wing-Shy.jpgObscènes et pudiques, réalistes mais merveilleuses, les œuvres de Wing Shya réinvente un Hong Kong où précise l’artiste « la désolation de la condition humaine se lit comme une lettre d’amour en technicolor à la ville qui l’a élevé. » L’univers devient une dystopie épique et dérisoire. Des temps primitifs rejoignent une apocalypse pour demain. Tout joue entre étouffement et clarté, obscurité et espoir selon une narration intimiste et générale.

 

Wing-Shya 2.jpgLe photographe a commencé comme photographe de plateau sur les tournages des épopées du réalisateur Wong Kar-Wai. En suite « logique » la conception de chaque prise et composition rappelle un imaginaire cinématographique où la fantaisie jouxte le réalisme et où la célébration de l’apparence se mêle à celle de sa ruine.

Wing-Shya 3.jpgL’évocation de l’indicible est pigmenté de lumières signalétiques en gribouillages. Ils  accentuent les mises en abîme. L’imaginaire évocatoire ouvre l'espace pour laisser poindre un monde ou un non-lieu. Ce qui demeure de l’être est de l’ordre de la perte en des farces presque obscènes : l’être n’y voit plus le jour ou de plus en plus mal. Mais la fascination tient à cette révélation nocturne.

Jean-Paul Gavard-Perret

Wing Shya, "Sweet Sorrow", Blue Lotus Gallery, Hong Kong, Chine

06/02/2018

Les distinctions indistinctes d’Adriane Morard

Adriane Morard bon.jpgAdriane Morard, « Haut les Mains ! », EAC-Les Halles, Porrentruy, du 11 février au 15 avril 2018.

Adriane Morard propose des instances étranges de toute une signalétique du monde selon un imaginaire à la fois de détournement et d’une forme de merveilleux. Un grésillement de fac-simile revêt une armure signifiante. La naïveté des apparences est transfigurée dans les structures en 3 ou 2 D où les œuvres s’enrichissent d’objets et d’éléments ou même de lieux qui deviennent sources d’inspiration. Du graffiti à la vidéo, du dessin à la sculpture en passant par de multiples techniques mixtes d’excavations, la créatrice poursuit ses interrogations sur les conditions d’existence du réel et de ses normes sans se mouler dans le canon des références officielles - sinon pour les détourner.

Adriane Morard 2.jpgSes oeuvres demeurent  des gestes poétiques. Ils sortent l’art de ses lieux de ritualisation. L’univers s’ouvre selon de nouvelles associations ou un retour vers des lieux rupestres là où des « coutures » craquent. Si bien que le regard est devant une vérité non truquée, légère selon des destinations précises et imprécises à la fois entre fixité et mouvements. Avec « Haut les mains ! » et en utilisant des guides de conduite en temps de guerre, livres de coloriages pour enfants, l’artiste réalise des œuvres dont le but est de mettre en exergue « la pasteurisation idéologique des peuples et ses mécanismes ». Le tout autour d’un grand tableau en bois doré à la feuille : « Index » où apparaît en relief une liste de conseils anglais de 1943 : « comment rester en forme en temps de guerre »... Ces conseils sont transvasés dans l’époque contemporaine sous forme de lettre d’or que toute une imagerie suisse – mais aussi des dessins d’enfants - complète au moment où le métal précieux perd sa superbe. Il est remplacé par de la craie, du crayon et de la peinture à l’huile.

Adriane morard bon.pngDifférents types de « vagues » incitent autant à la drôlerie qu’à la profondeur en trouvant l’angle adéquat d’approche du mystère ou de l'abrutissement de l’éducation en sorte d’écho lointain au « The Wall » de Pink Floyd. Un tel travail peut dérouter, mais existent bien des voies au milieu de situations ou de lieux (jusqu'à des carrières et  grottes) où la nature elle-même des objets s’inverse. Les panneaux deviennent des matières nobles au moment où le reste se réduit à l’état de gravats. Et Adriane Morard ne cesse de proposer de tels renversements visuels et parfois sonores en divers types de « Promises » où les élévations, splendeurs et autres élongations prouvent qu’entre un point A à un point B la ligne droite n’est pas forcément le plus sûr chemin.

Adriane Morard 3.jpgPlutôt que de scruter les âmes de ses prochains de la même manière dont les vautours observent les poissons depuis les hauteurs de l’air, l’artiste s’intéresse à des propositions plus concrètes en un retour aux matières. L’excentricité – lorsqu’elle apparaît (souvent) – ne recèle jamais rien de médiocre. Tout ce que l’artiste casse l'est pour « tomber sous le sens ». Et l’artiste au lieu de patauger dans la "haute" culture remonte à ses origines populaires ou « sauvages ». Chaque élément peut chez elle devenir poème visuel et farce optique. Même au fond d’une cave un tel art respire l’air des sommets.

Jean-Paul Gavard-Perret