gruyeresuisse

10/07/2020

Déraciner le feu de l'attente : Abdul Rahman Katanani

Abdul.jpgAbdul Rahman Katanani, "Autoportrait total self portrait", Galerie Analix Forever, Genève, 2020.

Il existe dans les oeuvres d'Abdul Rahman Katanani des grains échoués entre les dents des images. S'y discernent au sein du spasme de séparations, un souffle et une présence comme aussi les souillures de l’enferment. L'artiste force un certain vide à advenir au sein d'insupportables prégnances. Mais il oblige tout autant à lever la tête face à des matrices où l'être suffoque sur un sol nourri de douleur et en des lieux qui nouent à l’horreur là où il s'agit de ramper dans ce qui tient d'asiles.

Abdul 2.jpgDu camp palestinien de Sabra où il est né et a vécu l’essentiel de sa vie, Abdul Rahman Katanani travaille la matière : la tôle ondulée des toits de cahutes, le béton des murs, des fils électriques qui pendent et les entremêlements de barbelés et de barils.  Un autoportrait paradoxalement sublimé propose un regard "TOTAL" qui devient aussi celui du pétrole et de ceux qui l’exploitent. C’est aussi le lieu où la liberté ne peut être qu’imaginée.

AA.jpgKatanani s'empare de ce qu’il a sous la main et porte en lui depuis l’enfance dans un art d’indocilité et de poésie. De fait il dessine la courbe démesurée où les mains ne peuvent jamais arpenter l’appel de la délivrance. Le regard s'enfonce dans les lieux, déracine le feu à l’attente, sans une aile et en des griffures d’envol avec un bec planté en la gorge. "C’est finalement ce petit garçon de bleu vêtu qui joue avec un pigeon" qui transparaît dans le désir fou d'être en un abyme écorché où se dépouille le jour en loques. Et ce, dans un insomniaque langage plastique là où les mots ne peuvent que s'égarer.

Jean-Paul Gavard-Perret

Édouard Taufenbach et Régis Campo vainqueur du PrixSwiss Life 2020

Siss 3.pngReprenant un titre de Bataille , Édouard Taufenbach et Régis Campo s'en éloignent aussitôt. Leur projet autour du vol de l’hirondelle est la narration d’un voyage venu d’un souvenir d’enfance classique: celui du chant de ces oiseaux dans le ciel et leur rassemblement sur les fils électriques avant leur grand départ pour l’Afrique, annonçant la fin de l’été. Ce projet répond parfaitement à l'ambition de la Fondation Swiss Life qui œuvre pour une société guidée par des valeurs d’accomplissement, de confiance, de proximité et de solidarité.

 

siss.pngA partir du sujet de l’hirondelle, Édouard Taufenbach et Régis Campo proposent la représentation sensible du passage du temps, du mouvement, et des échanges et circulations au sein d’un espace intercontinental. Le mouvement des hirondelles dans le ciel devient l'objetd'une rêverie propre à embrayer l'imaginaire. Les oiseaux semblent suivre une partition faite de ruptures, d’accélérations et de silences. Ils dessinent aussi des formes abstraites qui deviennent un mystérieux langage.

siss 2.pngA la jonction des usages artistiques et scientifiques des médiums photographique et musical, les deux créateurs avec autant de formalisme précis qu'une subjectivitéde narration donnent corps au désir de liberté avec le ciel pour perspective. Images et musique dans leur dialogue crée un exercice de voltige où la répétition de rythmes et de motifs. D’une case à l’autre, d’une mesure à l’autre, d’une hirondelle à l’autre, Le Bleu du Ciel évoque un génial mouvement de vitesse et de rupture pour un envoutement visuel et auditif.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Édouard Taufenbach et Régis Campo, "Le Bleu du ciel", PrixSwiss Life 2020

08/07/2020

Lars Tunbjörk : l'ennui

Lars.jpgDans le monde occidental (mais pas seulement) le bureau est synonyme de gris, de décor impersonnel fait de petites pièces, de couloirs, de chaises, de bureaux et d'une horloge qui égraine trop lentement heures et minutes jusqu'au moment de la libération.

Lars 2.jpgLars Tunbjörk capte cet espace vidé de toute présence humaine et crée un humour au second degré à travers les mobiliers d'une banalité crasse qui souligne une atmosphère d'ennui, de solitude, d'isolation et de résignation. Rien n'a lieu que ce lieu.

Depuis le début de son oeuvre Mack accompagne les projets de Lars Tunbjörk. Et ce dernier fait suite à ceux de Ron Jude ("Lick Creek Line") et de Paul Graham ("The Present"). Cette série de "portraits" pris à Los Angeles a mis du temps à se réaliser. Il voit enfin le jour sous les yeux perçants du maître du design suédois Greger Nilson.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lars Tunbjörk, "L. A. offices", Mack, Londres, 2020.