gruyeresuisse

02/12/2017

Magdéleine Ferru : au nom des femmes

Magdeleine.ferru.jpgLe livre de Magdéleine "Comfort Zone" - écrit son auteure - « porte sur le corps, le respect de la femme et de son corps dans le monde actuel, et surtout, avec la montée du féminisme et des Femens, et des nombreux témoignages de harcèlements sexuels, sur les réactions que cela peut inspirer. ». L’artiste interpelle les femmes pour une réflexion sur le sens de qui elles sont, le non respect qui leur est portée même si elles, dévêtues, elles sont « objet » du désir. Elle montre aussi comment la vision du corps est le fruit d’un héritage culturel social, religieux.

Magdeleine.ferru 2.jpgEt Magdeleine Ferru de préciser la situation qu’induit la nudité : « ne peut-on pas supporter le nu sans être féministe? Ne peut-on pas être à l'aise à montrer son corps comme bon nous semble? Ou à l'opposé, puis-je me cacher, et cacher ce corps pour des raisons qui me sont personnelles ? ». La créatrice se contente de poser les questions afin de permettre aux femmes (mais pas seulement) de méditer sur une telle question par tout un jeu de montages. Dans cette traversée du féminin, la « noire sœur » (Beckett) devient un « lieu » qui reste troublant. Il y a là en son exhibition ce qui habituellement n’« appartient » qu’à l’univers érotique masculin. Mais l’artiste déplace les lignes afin d’évoquer comment se cache ou est spolié le secret de l’identification.

SMagdeleine.ferru 3.jpges portraits de femmes restent aussi énigmatiques que pudique en dépit de leur »mise à nu ». La force centrifuge de la photographie et de ses assemblages de « vignettes » n’est pas là pour soulever du fantasme. Elle rappelle la fragilité de l’existence et les forces des désirs refoulés. L’artiste mène plus loin la nudité selon des voies presque impénétrables. Un « érotisme » particulier apparaît. Il ne s’agit plus de jouer avec des images qui ne seraient que des ancres jetées dans le sexe pour qu’on s’y arrime. Magdéleine Ferru cherche moins l’éclat des « choses » visibles que l’éclat du vivant.

Jean-Paul Gavard-Perret

01/12/2017

Abdul Katanani, Barbara Polla & all : de fer et d’os

Katanami 3.jpgBarbara Polla & all., « Hard Core », Editions Analix Forever, Genève, 2017.


Fidèle à une stratégie éditoriale qui lui est chère, Barbara Polla pour défendre et illustrer l’œuvre de l’artiste palestinien réfugié au Liban Abdul Katanani choisit une approche hybride : aux œuvres du créateur succèdent son interview et trois essais critiques de Christophe Donner, Paul Ardenne et (surtout) celui de la régisseuse d’un tel corpus. Elle prouve comment l’artiste reprend des données plastiques et politiques pour créer une beauté agissante grâce à une matière non noble (fils barbelés ou plaques découpées de fer) et lourde de sens afin de créer une médiation poétique.

Katanami 2.jpgReprenant à sa main le « Combien coute le fer ? » de Brecht, l’auteur passe de la représentation théâtrale à l’exposition. Tout passe par cette matière première dont l’éclat lumineux, les agencements et les prises font de chaque œuvre une light box propre à générer diverses zones d’émotions et de mémoires. La sublimation de la clarté travaille dans un dispositif interstitiel. Non « du» passage mais de son impossibilité au sein de conjonctions de trames en brisant les tabous du beau académique par une approche qui ignore voyeurisme ou provocation basique.

Katanami.jpgCe travail expressionniste secoue. Il présente - au-delà de sa contextualisation - un caractère plus général. De paradoxaux effets de réel sont inoculés dans le corps perceptif du spectateur au moment où les figurations éliminant la présence humaine crée une « disapparition » propre à la réflexion par rebond sur les marges de l’enferment. Barbara Polla explique comment se fouille les arcanes des cages de l’Histoire là où Katanani témoigne pour espérer la survivance de l’humanité. L’œuvre avance dans la noirceur en cherchant le soleil et la chaleur afin de récuser les tueurs qui fomentent l’impensable. Par ses charpentes de fer le créateur bâtit un futur. Mais ce futur est toujours pour plus tard car sur les barbelés le sang s’est étoilé et il s’étoile encore.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Tout ce qui reste – Timothée Calame

calame 2.jpgLe Mamco de Genève, et la direction des grands magasins Manor ont attribué à Timothée Calame est le « Prix Culturel Manor 2017 ». En conséquence il va exposer dans l’espace Ecart du Mamco. en avril 2018. Le Genevois vit et travaille à Marseille. Sa première exposition monographique institutionnelle fut présentée au Swiss Institute de New York en mai 2017 mais la liste de ses participations à expositions est déjà longue. Son travail résolument politique se décline à travers plusieurs médiums et différentes échelles : de la maquette à l’installation, de la simple aquarelle à la sculpture immense. Chaque œuvre évoque l’urgence, le camouflage sous une économie de moyens et un minimaliste parfois proche du conceptualisme.

calame.jpgL’artiste dépouille l’art de bien des scories. Il ne cherche pas à brouiller les pistes mais à en ouvrir en le dégageant de rideaux de fumée. Il continue à puiser sa détermination dans une critique radicale d’une époque où cohabite d’aussi près la pauvreté et la richesse. Refusant d’accepter ce marché de dupes il continue une résistance organisée sans renier toutefois l’idée d’art et de beauté tout en leur donnant une autre valeur et dimension.Installations, aquarelles, sculpture sont à portée sociale et politique. Le contexte n’est pas forcément mis en scène : il devient centre en des sortes de « colonie » ou de ruban selon des plans horizontaux ou inclinés en vue de l’appel implicite à un urbanisme de secours.

calame 3.jpgL’ensemble devient un acte de résistance face à un monde baigné de technologies. Et un tel projet alternatif radical qui trouvera parfaitement sa place dans le Mamco et ses choix. Ce travail est âpre mais non sans une sorte d’élégance. L’urgence de l’actualité prend des figures métaphoriques. Elles fonctionnent à merveille. Voir de telles propositions dans un grand musée d’art moderne est donc important. Face à l’insignifiance formaliste dérisoire l’œuvre appelle à une humanité qui ne soit pas abstraite, négative. La rébellion ne passe pas ici par le procédé, la critique rhétorique, la transgression cérémonielle. Elle est plus incisive, ardue, pertinente et impertinente.

Jean-Paul Gavard-Perret