gruyeresuisse

19/11/2013

Gérard Genoud aux couleurs de la vie

 

Genoud.jpgGérard Genoud, « Mémoires enchâssées – Récit et photographies, coll Re-PACIFIC ; Edition art&fiction, Lausanne, 104 p., 37 CHF.

 

 

Chacun - théoriquement - naît pour le bonheur. Mais y parvenir n’est pas chose aisée. L’existence reçue  ressemble parfois à une baraque  foraine de bois construit sur un glacier et soumis au risque de bien des avalanches. Dès lors l’enfant qui rêve confusément de cartes du tendre doit  battre celles que le hasard lui a crachées. Il tente de faire avec même si en Arlequin infortuné il quitte la fête avant qu’elle ait commencé. Ce qui le conduit parfois chez Gérard Genoud. Ecrivain, artiste, le fondateur du groupe Hapax est aussi psychothérapeute à Lausanne : il doit tant bien que mal réparer le désordre noir du masque et du mal de l’enfant. Cependant l’échange est bijectif comme le prouve les  « Mémoires enchâssées ». Dans ce livre celle de l’auteur est mâtinée à celle du jeune patient. Et lorsqu’au fil du texte il en vient à évoquer l’animal ce n’est en rien pour effacer le genre humain. Au contraire il s’approche au plus près  de la faculté d’être et ce qui la fracasse. L’auteur ne se veut ni singe savant, ni sage qui joue les re-pères. Il n’est en rien un bouffon littéraire. Des précipités de « foirades » de ce qui fut torché en vrac dans la vie de l’enfant il tente de retrouver des images premières. Elles unissent le soignant et son « malade ».  Par cet enchâssement de deux mémoires ce qui pèse sur le corps et la vie tente de devenir assimilable. Rien n’est aisé. Pour le « grand » comme pour le « petit ». Du récit comme des photographies du premier alternent des zones d’ombres et de lumière. Elles remontent des abîmes de l’enfant comme des souvenirs de celui qui le fut. La vie s’y sent parfois mourir d’une douleur quasi commune. Mais subsiste toujours un peu de sang. Du sang vermillon Même si parfois il se transforme en  flot noir à briser les poitrines. Pour autant loin du pathos un diagnostic ^non seulement vital mis existentiel est engagé. Face à la mort qui est donné, demeure la  vie à conquérir. D’où le pari du livre où deux histoires tentent à s’unir comme les images et les mots. Gérard Genoud ne prétend en rien recoller tous les espoirs du monde. Sa tache est plus humble et plus grande : relever celui qui tombe et lui trouver la maison de son être. Celle  qui le préserverait des orages et des dommages subis dans la cahute première. Âne il fut (du moins considéré comme tel), aigle il serait. Ou tout au moins joyeux drille qu’on verrait enfin courir en espadrille.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

18/11/2013

Marcel Miracle : vues du pont

 

Miracle-DanseCrayon.jpgMarcel Miracle, "Danse Crayon, Sainte Croix Vallée-Française (Lozère) - le pont", Keymouse, 150 E.

 

Le plaisir du texte et de l’image hante certaines formes de nostalgie. N’en serait-il pas le centre ? C’est ce que Marcel Miracle affirme et nie à la fois à travers les vieilles cartes postales rehaussées de ses collages et de ses textes. Le Lausannois y propose un travail d’expérimentation poétique dont il a le secret. Il répond de la sorte aux exigences des éditions Keymouse.  Faisant suite aux  éditions Smallnoise elles offrent un espace original de création de l’imprimé selon toutes formes et supports.

 

Les collages astucieux et intempestifs deviennent des sortes de grosses « mouches » qui inoculent au vécu suranné une nouvelle jeunesse. Sur le contour sépia du lieu figé du village Marcel Miracle impose son rouge vif au détriment du coloris fané. Le sombre rose se coiffe de sombreros.  Et si le créateur semble affirmer : « Ne vous fiez pas à ce que je montre et j’écris » il ne faut pas le croire. Ses interventions recèlent une splendeur tranchante. Leur stylet scinde  les vieilles images pour les tatouer de ses chicanes.

 

A la disposition plus ou moins chagrine du pont de Sainte Croix Marcel Miracle offre une traversée incongrue. Tout bascule vers le haut dans une alchimie et un vertige. La cendre vaguement brune trouve sa mutation. Elle arrache de l’emprise morose des temps révolus. Il n’est pas jusqu’aux ondes des eaux en contrebas du pont  de  déborder de puissances latentes. L’artiste-poète en fait jaillir la vie folle et libre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

17/11/2013

L’Art Concret de Pierre Juillerat

 

 Juillerat 2.jpgLe Bernois Pierre Juillerat est l’héritier de l’école de Zurich. En ses rapports de lignes et de couleurs, apparemment le souci du décor est la figure essentielle. Pour autant l’artiste n’est pas un flambeur désinvolte. D’où son soucis de la méthode pour libérer tout en la contenant l’énergie créatrice. Mais sous le géométrisme, sa neutralité, son retrait surgit la vigueur émotive. Elle avance sinon masquée du moins dédoublée. Cette approche reste pour l’artiste la haute culture : l’art concret lui permet de brider l’affolement d’où les images sortent afin de les canaliser dans le but de leur donner plus d’intensité pour résister au chaos. Ce « constructivisme » distancie l’émotion brouillonne au profit d’une syntaxe revêche à l’ excès.  En conséquence l’artiste pourrait faire sienne la phrase de Beckett : « Tout ce que j'ai pu savoir je l'ai montré. Ce n'est pas beaucoup mais ça me suffit et largement. Je dirais même que je me serais contenté de moins ».

 

 

 

Juillerat.jpgPierre Juillerat emporte la peinture en une sorte de vue sans dehors ni dedans toujours éloignée du pathos. Chaque toile devient le vecteur d’une beauté du monde rendu à une clarté dégagée du désir de subjuguer par des bouffonneries plastiques. L4« abstraction » ne cherche pas le vide au milieu des choses mais leur exhaussement dans la rythmique des lignes et des couleurs. Le créateur en tire de nouveaux accords loin des fausses aurores contemporaines dont - dans bien des bluffs  - l’art regorge. Juillerat préfère le réenchanter sans acrobaties mais avec élégance du coeur qu’ignorent les séducteurs compulsifs. Elle fait paraître aisée des gravitations essentielles qui prennent valeur de méditation, de partage et d’échange au sein d’un travail  qui refuse le tournant machinique de la simple émotivité de surface.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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