gruyeresuisse

02/01/2014

Les eaux troublantes de Florence Henri ou le masque de la nudité

 

Florence Henri 2.jpg

 

 

 

Dans l’apparente droite ligne des photographes surréaliste Man Ray en tête, la suissesse Florence Henri reste une oubliée. Son art  chic et choc du nu  et ses effets de réel en rupture par le truchement de narrations aporiques gardent un maniérisme fascinant. L’artiste y bouscula son époque. C’est pourquoi les USA où elle vécut longtemps la boudèrent. L’atmosphère plus « girl power » que « girly » de ses prises ne correspondait pas à l’atmosphère de l’entre deux guerres saisit par une énième bouffée moralisatrice. Qu’une femme elle-même se permette de telles incartades fut encore plus intolérable.

 

 

 

L’approche de Florence Henri reste spécifique. Son esthétique est la métaphore même du féminin. Par de subtils décalages la créatrice montre combien l’adhésion des photographes masculins à leur modèle était un piège à filles et au regard. A l’inverse dans ses prises un classicisme particulier fait partir en cacahuète le « style » surréalisme dont l’artiste  illustre certes les plaisirs mais surtout la vacuité des jeux. Face aux corps ready-made et aux radis maigres que les surréalistes proposèrent elle renvoie les voyeurs  à leur anorexie mentale. Les seins et leurs anges drapés de leur seule nudité déroulent le fil de narrations où l’intime avance néanmoins masqué. Preuve que la nudité couvre autant qu’elle montre. Elle n’opère pas à cœur ouvert. Les fables et femmes diffractées  consument la nuit en des mains électriques. Aucune d’elles ne poursuit l’absolu : car lorsqu’on court après il galope.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08:06 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

01/01/2014

Jean-Luc Godard apostolique et romain

 

Godard One.jpg

 

Jean-Luc Godard, « Manuscrit original du Mépris », Editions des Saints Pères, Paris, 2013, 139 E..

(photo de tournage de "One plus one").

 

 

 

A juste titre on s’attarde sur les narrations, inserts, travellings, décadrages,  hors champs et autres stratégies et diégèses chez Godard. On oublie à ce jeu combien ses images ceintes sont avant tout des images saintes. Le cinéaste reste le plus catholique et romain des cinéastes. Entendons par là qu’il est au cinéma ce que fut à la peinture Raphaël. Ses images  au-delà de leur énergie, condensation et déplacement révélateurs d’archéologies cachées restent avant tout d’une beauté magique. On rétorquera que la beauté est un concept déplacé. Deleuze le rejeta : il n’y aurait là selon lui qu’affaire subjective de goût. Voire...  Comment définir autrement ce qui emporte les films et  les vidéos de Godard ?  Même lorsqu’il filme le bordel du monde celui-ci se transforme en « beaurdel ».

 

Mais chez lui la beauté n’est pas qu’un simple désir  de plaire. Même s’il existe chez le créateur le désir de séduire et  la poursuite de « l’autre ». Elle répond à une volonté supérieure et n’est pas un nom mais une série d’expériences filmiques auxquelles elle accorde une forme de transcendance. Godard fait du Septième des arts une pratique avec ce que cela implique et que rappela sobrement Louise Bourgeois « en tant qu’artiste vous devez créer de la beauté ».

 

Bien qu’il ne soit pas religieux chacune des images du Vaudois reste une résurrection. Leur beauté demeure une manière de lutter contre la mort et de prouver que la vie vaut d’être vécue.  En cela l’œuvre n’est jamais originale au sens superficiel du terme : c’est ce qui en fait l’inaltérable puissance. Elle dépasse la technique et le savoir et possède une valeur absolue.  Elle est associée à l’amour – ce qui a quelque chose à voir sans doute avec une histoire de religion.

 

Chez Godard la beauté est libératoire, dégagée du pathos. En ce seul sens le cinéaste échappe au statut de catholique et romain. Qu’on se souvienne - en dehors des plans célèbres du « Mépris » - de « One plus One ». Dans le chaos du monde  Anne Wiazemsky est saisie au sein de plans-séquence d’une plastique virginale et diaphane. L’image - sculpturale - traite du volume dans l’espace  avant de se dissiper dans les ombres appesanties d’un fondu dans la lumière du soir. La beauté s’y respire à plein poumons, le reste est accessoire.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

31/12/2013

Laurence Courto : Creux et Emergences

 

 

 

 

 

 

Courto 1.jpgcourto 2.jpg 

 

 

 

 

 

 

 

Laurence Courto, InterArtmania, Lausanne,  janvier 2014.

 

 

 

 

 

 

 

Fondée en la seule « substance » de son langage et de sa manière l’œuvre de Laurence Courto repose sur une discipline d’existence et de création. Elle  saisit le multiple et l’Un dans un mouvement aussi rupestre et primitif que postmoderne. S’abandonnant au geste de la main et du corps l’artiste ne retient du monde que l’élan à la recherche de la simplicité. L’œuvre surgit autant de l’intellect de l’artiste que de la pulsion de son corps. Celle-ci est traduite par le geste où tout commence à la fois hors et dans le contrôle.

 

Ménageant une marge pour l’espace l’artiste par ses attaques crée divers types de courbes et de lignes. Emane un univers des profondeurs  mais il est tout autant cosmogonique. Le monde des apparences se trouve métamorphosé.  S’y éprouve un souffle et son élan venu du fond des temps comme du fond de la conscience (et de l’inconscient). La fonction première de cette manifestation picturale reste la recherche d’une émotion impalpable semblable à l’œuvre elle-même   : vivante, non fixée, mouvante, sublimement "inachevée".

 

Emerge de l'organisation de chaque toile une sauvagerie soudaine de la matière et des graffiti reprise en mains pour un affrontement avec le signe humain. Alliances - plutôt qu'identifications - tiennent l'espace ouvert dans un accord volontairement imparfait, une instabilité féconde venus autant de la méditation que de l'acte créateur qu’elle prépare. Entre attente et jaillissement, l'artiste crée une dispersion de parcelles sauvages, d'amorces dans la poussée et l'attirance. Elles ramènent à un principe de vie que les Egyptiens nommaient Ka.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 


 



 

09:07 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)