gruyeresuisse

02/03/2014

Tobias Kaspar : la présence et son contraire

 

 

 

TobiasKaspar.jpgTobias Kaspar, Solo Show, Kunsthalle Saint Gall, du 26 avril au 21 » juillet 2014.

 

 

 

Tobias Kaspar cultive une froideur certaine dans un art qui oscille entre le concept et le quotidien. D’un medium à l’autre il avance en une approche au « Sentimental Style » pour reprendre un de ses titres ( dont il faut souvent  se méfier). Jouant des genres les uns contre les autres il provoque des confrontations où - il y a quelques années et par exemple - des photographies de caféiers étaient opposées à des recettes d'Espresso.  Jeu de signes et de mediums font de l’artiste un descendant de Kosuth mais un Kosuth  minimaliste et « clean » même s’il existe toujours dans les œuvres  de Kaspar un élément qui perturbe l’ordre établi d’un humour froid. Un mannequin de tailleur vient par exemple casser la lecture univoque d’une série de photos de sa présence intempestive. A la fois il n'y a rien de trop mais surgit un élément qui vient trouer ce rien jusqu’à flirter avec un certain pop-art revisité de manière froide et édulcorée. Sur la route de la dérision demeure une bifurcation vers le sérieux et la densité qui repassent de manière impeccable le néant. Par ce moyen Tobias Kaspar refuse d’accorder le moindre faux pli au monde là où s’éprouve le sentiment de moments de partage anonyme qui tordent le cou au cynisme. Il n’existe jamais chez l’artiste bâlois ce type de praline non comestible depuis que la subversion est devenue norme. A l’inverse de cette (im)posture l’artiste installé à Berlin rend hommage au monde au sein même de son opacité. Il tente de se et de nous en dégager dans des œuvres à la beauté dure, pénétrante et profonde.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17:49 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

01/03/2014

Hélène Sutin & Qian Chong : le mélange des genres

 

 

Sutin Hélène.jpgTout a commencé entre l’artiste genevoise et l’artiste chinois par la musique. La première venait du classique, le second de la scène punk et peu à peu une collaboration picturale s’est imposée sans savoir que tout était déjà en place. Cela s’enchaîne désormais à quatre mains : dans les jardins de Genève comme dans leur appartement les deux artistes disposent formes et couleurs au sein d’une semi-abstraction où les portraits dominent. Des grosses courbes noires cerclent un festival de couleurs et leurs dédales. La peinture semble  écorcher les surfaces, se prendre dans des vagues, se perdre aussi dans le noir en abyme et clairière. Elle creuse des traces  qui donnent aux visages des lueurs tremblantes, fugitives.

 

 

 

Parfois Hélène joue à Qiang et vice-versa. Le second s’occupe des repas en mettant un tablier de lin et se maquillant les yeux (du rose en haut, du bleu en bas). En épluchant des oignons il pleure. La première voudrait qu’il soit plus grand de dix ans pour marcher avec lui dans la neige. Aux premières chaleurs d’été ils regardent la longue procession des fourmis qui envahissent le placard et pénètrent la pénombre des paquets de pâtes-alphabets. Ils les voient ressortir chargées d'une lettre puis d'une autre pour former de gros mots.  En fin d'après-midi, le couple  range le chantier de ce vocabulaire pour se remettre à travailler. Les deux artistes n’ont plus besoin de parler, ils se comprennent. Les acryliques recouvrent de leur pellicule le papier. Surgit parfois un loup masqué dans un bois de frênes. Lorsqu’ils ont fini ils s'embrassent parfois sur le coin des lèvres, comme par distraction, comme si ils étaient encore trop affairés pour y prêter attention.

 

 

 

Sutin 2.jpgLa nuit les portrais sèchent. Immobiles et muets. Il y a là une actrice aux lèvres closes dessinées d'un rouge qui tire sur le violet. Plus loin un visage dresse sa  tête d’ombre comme sorti tout droit d’un flagrant délice.  Chaque peinture est un petit bout du monde que les yeux déshabillent. Un personnage pour inaugurer son portrait lève une coupe de champagne qui lui coupe les lèvres. Les yeux du voyeur croisent son regard énigmatique. Parfois quand les artistes partent en promenade un portrait sort de son cadre allume la radio. Parfois c’est Couleur 3, Parfois Jazz Classique. Lorsque c’est Woody Allen il écoute du New-Orleans. Lorsque les amoureux rentrent, du vieux frigidaire Hélène Sutin sort une portion de tarte, elle s'approche  du portrait : "mange" dit-elle "je l'ai gardée pour toi".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

Helène Sutin et Qian Chang : Red Zone, Genève.

 

    

 

28/02/2014

Les dévorations d’Augustin Rebetez

Rebetez Bon.pngAugustin Rebetez, Centre Culturel Suisse, Paris, du 28 février au 30 mars 2014.

 

Pour sa première exposition solo à Paris, le Vaudois Augustin Rebetez réinvente à sa main et à sa fantaisie le concept  de « minuscule exposition ». Les formes s’y multiplient à travers différents supports en petits formats : dessins, peintures, textes, vidéos sur moniteurs. Elles prouvent que sous le bricoleur et le bidouilleur se cache - même si on le soupçonnait déjà  - un esprit inventif, drôle, iconoclaste fort de sa jeunesse affamée de mythes brocardés pour torcher le néant comme l’ordre.

 

Rebetez 2.jpgLoin de tous les doctes il fait jaillir de son imaginaire ce qui tient éveillé et qui peut faire penser qu’il ne dort jamais ou peu. Il nous tient l’oreille collée aux portes gémissantes comme aux bleus du ciel martelé de ses drôles d’oiseaux. Sébastien Rebetez braque aussi notre œil aux interstices du monde où surgissent la blancheur des fantômes amoureux ou non qui soupirent ou geignent, qui se tordent de douleur ou de rire. Nous sommes embarqués dans un espace mobile en proie aux métamorphoses, sans home, ni havre mais avec plein d’histoires en milieu du flux et du reflux. Demeure la perpétuelle naissance de mouvements opérés au sein du charroi du monde et dans le bric-à-brac des images.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

08:48 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)