gruyeresuisse

11/01/2017

Lisa Azuelos ou les dalidâneries

Dalida2.pngLe film « Dalida » est fabriqué pour le rêve (frelaté) des sans dents, des midinettes et une secte gay très particulière. L’enchanteuse vaque en robes de soie, telle une comtesse aux effluves de santal et aux épaules d'albâtre. Elle gaine l'imaginaire (ou ce qu'il en reste) des visiteurs d'un soir soumis à l’impéritie d’une série de clips et de scènes compassionnelles. Le biopic (comme c'est souvent le cas) ne peut donner que ce qu’il est : une hagiographie tarte. Dalida libère des bulles, marche sur l'eau. La secrète sécrète ses douleurs pour consoler les vivants selon une catharsis à deux balles. On ne lésine pas sur le lacrymal et les blessures inoubliables. Reste l'effusion de lieux communs et clichés propres à fanatiser les adeptes nostalgiques de la diva des stucs et des strass.

Dalida.jpgPreuve que lorsque l’intime se décline façon « people » il est « estoufagaille ». La fée amorosa agite les bras, craint la vapeur des jours qui passent, le tout dans un chromo où la volupté du visible se perd en camaïeu ornemental. Aux ivrognes du réel et du cinéma il faudra d'autres appâts que cette mythologie complaisante. Certes les spectateurs, en acceptant un tel programme, se veulent esclave volontaire d'un leurre. Quand la diva sourit tombent de leurs yeux de « conquis j’t’adore » (Bashung) des larmes de félicité. Il est vrai que dans ce film, la brune qui la réincarne propose des rondeurs toniques que l’original ne possédait pas.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lisa Azuelos « Dalida » (film)

10/01/2017

Aurore Claverie et Cécile Hug : Assomption


Claverie.pngLe texte d’Aurore Claverie et les photographies de Cécile Hug ne se conçoivent pas l’un sans les autres. Les deux créent l’évocation de l’abandon, de la soumission mais aussi de son contraire puisque la femme mène le jeu : “En apnée depuis des semaines elle cherche à lui décrocher le mensonge de l’amygdale. Avec un nœud, coulant, avec la nuit, le café trop amer et le sucre caché dans leur album de mariage ". Les créatrices restent des complices là où les “visages posés sur la naissance des sexes, respirent les bas ventres”. Les acteurs ne le sont pas de la seule pensée. L’érection devient un état intérieur général en un hymne acathiste.

Claverie 2.pngDe la double initiation ni rétrécie, ni brouillardeuse, jaillissent “La décoction de l’épiderme et le bruit d’une veine aspirée qui tâche la commissure des lèvres”. Des courants parfaitement tendres nourrissent l’espoir d’une fête. Le livre refuse les existences recroquevillées. Quelque chose avance : radicale par le texte, métaphorique par l’image. L’érection n’est pas seulement phallique. Elle s’associe à un acte de vie et à une manifestation du vivant insaisissable. Elle devient un point de vue non pas créateur mais instaurateur de ce qui érige. Une fois de plus ce sera “une nuit pour sauter de joie pieds liés”.

Jean-Paul Gavard-Perret

Aurore Claverie, Cécile Hug, « Le jour s’est tordu la cheville », Editions Litterature Mineure, Rouen.

09/01/2017

Francis-Olivier Brunet : la profondeur et l’ouverture


Brunet.jpgFrancis-Olivier Brunet, « Accordées aux Montagnes », Oeuvres récentes, Galerie Ligne Treize, Carouge-Genèven du 14 janvierau 10 fevrier 2017.

Francis-Olivier réapprend à ouvrir les yeux, à cesser de se taire. Par la présence des montagnes qui sont nôtres, le regard finit par les oublier. Ici à l’inverse il ne s’agit plus de se contenter de jouir dans l’aveuglement mais de retrouver celles qui reprennent une dimension prégnante loin d’une vision purement de décor.

Brunet 2.jpgL'œuvre n'est plus coupée du monde. Et il trouve soudain une autre profondeur ; car il ne s'agit plus de vivre comme le reste d’une peuplade perdue dans un temps « pur ». Le peintre rappelle que le regard est le « luxe » à s’offrir au moment où la présence du réel est habilement décalée : la loi du même est remplacée par un corps proche mais qui parle soudain une langue étrangère. Le regard devient la dupe consentante du non-dupe par reconstruction d’un imaginaire qui appelle celui du regardeur. Ça a un nom. C'est la peinture. Mais cela mérite une création convaincante comme celle de Brunet. Elle contrarie le vide et l’apparence en faisant bien plus que les combler. L’artiste refuse l’anecdotique, il le remplace par une succession d’images de l’indicible, source de la résistance à toute instrumentalisation de l’image. Une telle présence crée une légitimité particulière à la peinture par la profondeur et l’ouverture.

Jean-Paul Gavard-Perret