gruyeresuisse

11/04/2014

Maurice Schobinger le "mouchard" céleste

 

 

 

 Schbinger 3.jpgMaurice Schobinger possède le don rare de donner une poésie aux paysages qui a priori n'en possède pas - sauf lorsqu'il photographie les montagnes. Mais plus généralement la rue, l'usine lui permettent de créer le silence sans nom au milieu de l'univers par excellence saturé de bruits. Dans une sorte d'éclat nocturne ou dans des lumières brumeuses ses "multipartitas" s’emparent de l’œil du spectateur. Il devient sensible dans le portrait comme dans le  paysage à une structure architecturale qui porte le réel à des résonances inattendues d'harmonies perméables et imprévues là où il ne devrait y voir que disharmonies ou  laideurs.

 

 

 

Schobinger 2.jpgSchobinger devient ce que la poétesse russe Natacha Strijevskaia demandait à tout photographe :  être " Mouchard pour un denier, pour presque rien » . Mais un "mouchard" céleste capable de faire avouer au réel la beauté qu'il peut recéler. Une femme militaire russe saisie dans sa beauté reste sans doute  prête à botter le cul de celui qui s'approche mais à coup d'escarpins de cristal comparable à ses yeux. Le photographe est donc capable de voler les âmes des êtres  ou des paysages qui a priori l'ont déjà perdue.

 

 

 

Schobinger.jpgL’immobilité de la photographie se transforme en moments dynamiques.  Pris en défaut de toute certitude, chaque cliché explore dans un écart vital et fragile, une présence complexe au sein des variations lumineuses d’une usine, d’une statue, d’une plage. La vie se réinvente jusque dans des lieux  où le vent s’engouffre dans le peu de lumière d’une jetée nue.  L'été devient blanc, l'hiver rouge. Ne reste parfois qu'une silhouette isolée. Fragilisée par la vie, mais envoûtante. Dans chaque portrait s'imagine une histoire, un destin. Qu'y cherche le photographe sinon un cœur ?  Se refusant au lyrisme débridé Maurice Schobinger  permet de suivre des chemins qui en dépit de leur dureté invitent à la rêverie dans le gris des fumées ou d’une étoile rouge dans les rues à minuit.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08:32 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

10/04/2014

Marco Costantini dans la maison de l’être d’Emily Dickinson

 

 

 

 

Constantini.jpgMarco Costantini, « A House For E.D. »,  Textes : Marco Costantini, Federica Martini. Photographies ; Tonatiuh Ambrosetti, Nicolas Delaroche, Daniela Droz, David Gagnebin-de Bons, Roberto Greco et Shannon Guerrico, 208 pages, NEAR, art&fiction publications, Lausanne, 2014, CHF 34   E 29

 

 

 

 

 

Celle qui n’eut de cesse d’espérer l’envol, l’évasion jusqu’à pousser ce cri simple « Aller au ciel »  et ne connut que les prisons intérieures en dépit d’un amour de sa terre   trouve dans Marco Costantini un admirateur actif. Il met ses connaissances sur les représentations et les usages du corps dans les différentes pratiques artistiques  contemporaines (de la photographie et la peinture au design et à la mode)  au service de la poétesse en organisant un hommage particulier. L’historien théoricien de l’art et commissaire d’exposition propose de manière métaphorique la reconstitution de  la maison d’Amherst (avec laquelle la poétesse entra en symbiose) à partir  du corpus de ses 1775 poèmes de la poétesse - qui selon Claire Malroux sont « un gouffre constellé d’étoiles dont chacune d’elle est comptée ».

Le livre (et l’exposition qui la jouxte)  mettent en images les thèmes-clés de l’œuvre à travers les oeuvres demandées aux artistes appelés par Costantini.  Elles sortent à vif « l’âme » de celle qui  n’a cessé de se battre - partagée entre son besoin de respirer et son souffle coupé. Avide d’éternité elle demeura toujours fixé à sa maison de l'être dans un désir (masochiste ?) de perdre et d’être perdue. Toutefois et contrairement à beaucoup d’exégèses le maître de cérémonie n’a pas privilégié cette seule thématique.

Constantini 2.jpgTout Dickinson n’est en effet pas toute dans ce côté le plus noir de l’œuvre.  "A house for E. D."  ouvre la vie serrée, étriquée de l’auteure et la dégage de ses liens figés avec  elle-même et ses proches. Celle qui ne trouva de répit que dans « l’expérience condensée » de la poésie - ce cadavre exquis de sa vie où elle put faire preuve d’une indépendance psychique et intellectuelle qu’on lui refusa et qu’elle se refusa -  reçoit avec ce livre le plus pertinent des hommages. Sublimant les lieux de la poétesse plutôt que de les illustrer, les textes et images réunis en proposent une symbolique puissante car discrète, allusive, intelligente. Il arrive ainsi qu'un livre touché d’une grâce inventive parvient à réaliser ce que les gloses n'atteignent jamais.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09/04/2014

Le « cinéma » muet de Marion Tampon-Lajarriette

 

Tampon.jpgChaque photographie de Marion Tampon-Lajarriette propose voyage par forcément exotique. Loin de cette propension lorsqu’elle pourrait être possible l’artiste cherche à détruire le silence par une découverte des lieux les plus simples comme des panoramas les plus grandioses. Elle les montre en réinventant la perspective inventée par la Renaissance ou à l’inverse réduisant le champ par divers fragments. Face à l’éblouissement demeure un travail de résistance qui ponctue la simple exaltation. De  Genève la photographe réapprend au regardeur  à ouvrir les yeux. La sensation est océanique même au milieu des terres. La perception devient le rêve au moment où l'ici-même s'éteint au profit de l'ailleurs. Mais l’inverse est tout autant présent. Photographier devient une pensée sans discours.  

 

 

Tampon 2.jpgMarion Tampon-Lajarriette se fait sorcière par intelligence et affect face à l’impact des mondes. Son théâtre est un philtre d’atmosphères, d’effluves comme des fragments histoires qui font penser à des aventures cinématographiques : ses déserts rappellent  la  Vallée de la Mort  du « Zabriskie Point » d’Antonioni et ses scènes d’intérieur celles de Duras. Tout se passe moderato cantabile.  L’espace se consume sans se consommer. Il n’est pas nu, il est dépouillé afin d’ébranler les certitudes du fantasme et  de la réalité.  L’artiste retient ce qui se passe entre les deux. Chaque image devient le fragment d’un récit au conditionnel passé  plus qu’au futur antérieur. Reste le ludique et le cru -sans  voile mais sans exhibition. Marion Tampon-Lajarriette joue la rêveuse éveillée,  l’espionne dormante (la plus dangereuse) capable de provoquer des errances programmées, des dérives assumées. On pourrait dire qu’elle fait son cinéma. Mais un cinéma particulier : fixe et muet il bouge les lignes et parler le plus parfait silence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret