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06/12/2013

Mariette : poupées, momies et autres mères vierges

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Mariette ne cesse de montrer ce qui  laisse sans voix. Ou plutôt non : ce qui provoque  un effet d’abîme.  « Ce ne peut être que la fin du monde en avançant » aurait pu dire Rimbaud à propos d'une telle approche
. Chaque œuvre rappelle  que la vie tue mais que c’est un don. Comme les images elles-mêmes.  C’est pourquoi certains monothéismes les craignent.  Car donner, vraiment donner, est difficile.

 

 

 

Les corps sans corps de Mariette possèdent une forme ésotérique, aussi « repoussante » que fascinante. Un habit sur-mesure crée un nid qui n’est pas un linceul. Le tout crée dans le noir le début du jour plus que celui de la nuit.  Ce qui n’enlève donc rien la question : que faire avec un corps ? Car voici le corps. Mais à ce point que peut-il faire, que peut-il donner ?

 

 

 

Donner  un nom à de tels corps est difficile. Chacun est ouvert donc reste inachevé. Il marche en lui-même. Il n’est pas seul en lui. Des fantômes reviennent le hanter  Les morts habitent les vivants L’inverse est vrai aussi. Pour qu’ils persistent dans le cosmos à  travers l’étoffe liturgique de toutes les lumières gothiques que Mariette invente.

 

 

 

Ses  momies bâtissent un mystère. Leurs toilettes élargissent leur  secret. Et dans leurs creux elles débordent la force de vivre contre le peu qu’elle est.  Le corps est secoué jusqu’au dernier frisson. D’autres corps sont crucifiés. Mais pour éviter leur chute. Hors de la vie ou hors du corps.  Dans tous les cas pas loin de son esprit.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


L'auteur se permet dans cette chronique une incartade pas très loin de la frontière. Les œuvres de l'artiste sont visibles sur le site : "La Maison de Mariette".

 

09:56 Publié dans France, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

05/12/2013

Du libertinage à la liberté : le féminin d’eros

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 Carolina Liebling, « Eros au féminin - 12 femmes artistes créatrices d'ex-libris érotiques », Editions Humus, Lausanne, 98 p.

 

 

 

L’historienne d’art Carolina Liebling dans « Eros au fémin » élargit sans cesse la perspective du dessin érotique. Elle montre comment après des siècles de confiscation il a fait retour grâce aux douze artistes qu’elle réunit afin d’illustrer son propos. : Natalija Cernetsova, Carla Di Pancrazio, Muriel Frega, Hanna T. Glowacka, Alexandra von Hellberg, Elena Kiseleva, Elly de Koster, Patricia Nik-Dad, Elzbieta Radzikowska, Lynn Paula Russel, Helga Schroth, Elfriede Weidenhaus. Chacune d’elles mériterait une histoire que la Lausannoise ne peut qu’ébaucher. Le livre fait surgir une musique moins dilatée qu’elliptique du corps au moment où son auteur croise les trajectoires de ses égéries saphiques de Lesbos. L’écriture savante devient le moyen de démultiplier la gravure et l'image dans les plaisirs cachés et la montée du désir solitaire ou partagé. L'érudition n'offre jamais ici une figure pédante. Il s'agit d'un mode de « compensation ». Il permet d’exprimer l'ineffable de la sensation.

 



Cet ineffable à savoir ce qui étymologiquement ne se parle pas et qui  a été de plus socialement repoussé pose avant la question majeure : Qu'en est-il du désir féminin ? Les images se font l'écho de ce mystère du corps que l’art masculin biaisa pour sa propre économe libidinale. Du livre émerge  les images enfouies. Elles font la part belle aux errances du corps et de l'inconscient. Par exemple sans le savoir une enfant sur son cheval trouve par le jeu l’accès à d’autres promesses. Elles opposent aux représentations sociales d’autres systèmes d'accouplement et d'empathie. Délivré de son carcan  le féminin  se retrouve tel qu’il est  par delà « la basse de voix qui sépare les hommes à jamais du soprano des êtres qu’ils étaient avant que les submerge la grande marée du langage » (Quignard).  Qu’importe si apparaît une prétendue " nuditas criminalis " qui dénoterait la débauche, l’absence de vertu.  En elle se touche la fièvre et la gracile, la pudeur et l’impudique. Elle n’est plus le signe du  sacrifice de l’intégrité du corps féminin mais son état de communication. Il révèle la quête d’une continuité possible de l’être au sein d’une communauté considérée il y a peu encore comme « inavouable ».

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les deux oeuvres présentées sont de Patricia Nik-Dad.

 

 

 

04/12/2013

Marion Baruch : la vie dans les plis

 

 

Baruch 2.jpgMarion Baruch, Lampi di memoria, "cycle des Histoires sans fin, séquence  automne-hiver 2013-2014", Mamco, Genève, du 16 octobre 2013 au 12 janvier 2014

 

 

Peintures, sculptures ou portraits, les œuvres de Marion Baruch sont toujours constituées de tissus accrochées au mur. Ce sont des chutes de lés d’étoffe dans lesquels on a découpé les éléments de vêtements. Ils y subsistent d’ailleurs en négatif tandis que les restes pendent dans un parfait exemple de déconstruction du tableau. De telles loques interloquent.  La « surface » tordue et triturée n'est plus l'infirmière impeccable des identités. Elle se distend comme une peau usée pour  travailler l’imagination.  Les lambeaux de Marion Baruch montrent à la fois du  proche et de l’étrange. Ce qu'on appelait  « toile », surface lisse et rassurante se met à « flotter », à fluctuer tel un corps exsangue à la dérive, une peau pendante et plissée.

 

Baruch 3.jpgLa surface échappe au dépend de coulées et de coulures. Cet ordre particulier est celui est de la douleur, du plaisir, de la pensée, du monde ou plutôt de l'ombre de l'ensemble tant ce travail porte les stigmates de l'usure du temps. Ce qui reste au sein du vide semble provenir directement de la matière. De sa plasticité surgissent des bastringues d’états d’âme, des tropismes de misère mais aussi les merveilles d’éclairs noirs d’identités clocharde. Preuve comme l'écrivait Michaux  que « La vie est dans les plis ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret