gruyeresuisse

14/02/2014

Ben : « Le trou noir de l’égo »

 

 

Ben B.jpgBen, « La théorie de l’égo », Galerie Daniel Templon, du 1er mars au 9 avril 2014. Ben,  « La théorie de l’égo »,textes, 127 pages, Editions Favre, Lausanne, 2014.

 

 

 

 

 

Sortant et de détournant en quelque sorte de l’art en cultivant des tableaux-écritures Ben (dont le père était Vaudois) y est rentré de plus belle. Mais en le subvertissant. Conscient qu’après Dada toute forme pouvait être art, l’artiste rappelle qu’il devient de plus en plus difficile à un créateur de rechercher des formes plastiques puisqu’elles sont aussi acceptées que périmées d’avance ! Le co-fondateur de Fluxus a su relever ce défi en proposant le paradoxe qu’on ne saurait cacher : sans la prétention de l’égo l’art n’est rien. Seul il peut transformer « du tout au tout l’art ». Et « y compris la destruction de l’égo » ajoute Ben(mais là, c’est une autre histoire).

 

 

 

Ben C.jpgSans la mégalo de l’égo rien ne se crée. Il n’est d’ailleurs pas propre à l’art. Ben le reconnaît avec raison partout. Son appétit insatiable permet - que bien, que mal - au monde d’avancer. Peut-être même un jour jusqu’à sa destruction.  L’égo se trouve au service du bien même s’il est « méchant assassin, comédien, capable de tout pour survivre ». Il peut se déplacer jusque dans les maisons de retraite et il arrive que pour survivre « il se suicide ».Dans sa postface à ses textes Ben craint de s’être trop répété et de proposer une « catastrophe de prétention ». Mais il n’en est rien. Car depuis 1960 il médite et avance. S’il enfonce les mêmes clous ils sont assez multiples pour ne pas lasser. Et sous la calligraphe du peintre en lettres se cache bien plus qu’un théoricien : un poète. Il a d’une certaine manière avec son exposition et son livre tout dit et tout montré.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

08:31 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (1)

13/02/2014

Ping-pong palissade : Delphine Renault & Anne Minazio par Fabienne Radi.

 

 

 

Anne Minazio & Delphine Renault, « Featuring 1 » HIT, Genève, février 2014. Fabienne Radi “”Les épaulettes, le crème glacée et le stand de tir”

Radi.jpgSi peindre est difficile avant de peindre, voir est difficile après voir. Fabienne Radi le rappelle à propos de « Featuring N° 1 ».  Elle a, pour l’évoquer, les épaules suffisamment larges. Comme celles de « ses » égéries des années 80. Elle réanime ici leurs silhouettes armées de « l’équivalent d’une brique de lait sur chaque épaules » pour « extra-volumation  par prothèses de mousse » en réaction aux épaules affaissées des années antérieures. Rien n’a changé d’ailleurs puisque aujourd’hui un Jean-Paul Gaultier reste fidèle à cette érection qu’il rallonge même par des pointes en éperon.

 

 

Radi 2.jpgPar ce retour sur ces « déménageuses qui ne portaient pas d’armoire » mais  faisaient du trottoir où elles se promenaient un mur infranchissable Fabienne Radi propose une propédeutique à l’agencement entre l’atelier de Delphine Renault et les grands monochromes aux couleurs de milkshakes fraise et banane « séparés par un Aflter Eight pour un shooting d’un dessert Mövenpickk » d’Anne Minazio. Les deux artistes coupent la vision idéale, frontale et univoque du spectateur en lui cassant le cou puisque tout est créé afin de faire barrage à sa vue. L'envers est aussi mal visible que l’endroit dans une conduite forcée autour de la palissade (en prenant garde de ne pas se prendre les pieds dans les chevrons qui la soutiennent). Elle sert autant à l’accrochage qu’à un certain empêchement perceptif. Le point de vue classique se dissout. Reste son interrogation. A la fenêtre du tableau répond celle du lieu. Elle devient elle-même rétroviseur pertinent. La façon de regarder compte autant que ce qui se donne à voir. Cela permettra à tout spectateur de s’écrier « splendide ! » même s’il ne voit pas ou peu : preuve que rien n’arrête le regard même pas les freins de Renault.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

12/02/2014

Les forteresses mélancoliques d’Eva Ducret

 

Ducret.jpgNée à Zurich, Eva Ducret  reste attachée à ses  ancêtres italiens et leur culture des images. Elle aime les miroirs. Différents types de miroirs jusqu’à celui de l’eau. Elle aime aussi des coquillages et le calcaire « non pas le calcaire minéral, mais le calcaire animal, cette matière qui maintient le corps à l`intérieur comme l`ossature ou qui le protège comme les coquilles l`intérieur du coquillage » précise-t-elle. A partir de tels éléments elle propose différents types d’assemblages, d’alignements voir de mises en abîme face la centrifugeuse du temps. Au fugace l’artiste donne une éternité comme elle accorde au mouvement un suspens.  Elle monte par exemple des  «fossiles-sentinelles ». Ils deviennent des mobiles intemporels d'ossements immaculés. « Parade Potagère»,  «Abyssales Citrouilles-Sphères »,  «Nacres encoquillées », « Vulgus pneumaticus », « Verger-Joaillier » aux « Arbres-Parures » couverts de «  Fruits-Bijoux créent des délocalisations convaincantes du monde « objectif ».

 

Eva Ducret suggère magnifiquement la confusion, le trouble et également une crainte diffuse venue d'un savoir ancien transmis par les femmes du pays de ses ancêtres. La « fiction » plastique se raccorde aux mythes primitifs, à des récits éternels et païens qui dévoilent la face cachée de l'humanité. L’artiste contraint le spectateur  à entrer dans le sentir-vrai au moment où il perd pieds et repères. Elle reste une exploratrice des limites de l’image. Cette dernière n’est plus une surface, mais un caveau ouvert. Le monde et son absence ne font plus qu'un. Le travail rappelle la stratégie de «  l’Elevage de la Poussière » de Duchamp. A savoir la mise en exergue d’un processus de création. De la cueillette initiale  à l’accomplissement final l’œuvre devient un vaste jardin forteresse. Il s’anime d’un imaginaire capable de  laisser apparaître le  « nœud obscur » dont chacun ne cesse de se trouver porteur. Enfin Eva Ducret rend littéralement palpable l'accord du dehors et du dedans et le plaisir tranquille d’atteindre un univers d'harmonie. On pourrait presque glisser si on ne mesurait pas l'ironie qui se tapit derrière.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret