gruyeresuisse

11/02/2018

Nobuyoshi Araki : cordes et pétales

Araki 3.jpgNobuyoshi Araki transforme les codes et stéréotypes du médium photographique comme celui de l’érotisme et du bondage. Il intervient parfois sur ses propres négatifs ou recouvre parfois ses images de calligraphies ou de peintures, dans un geste audacieux, souvent teinté d’humour. Même en fragments le corps échappe au morcellement.

Araki 2.jpgPoses et prises créent moins le rêve et fantasme qu’elles ne sollicitent l’imaginaire. Fidèle à toute une tradition japonaise Araki cherche le réel du rien et dans le rien le retour du geste qui touche. Le corps et sa prise deviennent la magie du réel. Lèvres entr'ouvertes parfois les corps semblent nous comprendre comme ils comprennent une forme d’amour, de communauté, d’entente tacite.

 

 

Araki 4.jpgIl en va de même lorsque les fleurs trop ouvertes laissent suinter une humidité. Tout cela demeure trouble et fascinant. L’œuvre - dont l’exposition de New York offre une superbe rétrospective - reste le véritable journal intime de celui pour qui « photographier est avant tout une façon d’exister ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Nobuyoshi Araki, Musée du Sexe, 233 Fifth Avenue New York, février-avril 2018.

09/02/2018

Bettina Rheims : effacements

 

Rheims bon.jpgContre le cliquant d'une image aux éclats médiatiques, Bettina Rheims interroge la féminité selon un angle particulier. Finies les battantes : l'artiste porte son attention aux exclues, aux perdantes dont elle est allée faire des portraits - sous l'injonction de Robert Badinter - dans quatre prison de femmes. S'y traduit une forme de dilution particulière chez celles dont le corps n'existe plus. Elles semblent avoir renoncé à lui dans la non-vie de l'enfermement.

Rheims 2.pngPar sa pauvreté programmée une telle recherche fait écho à l'affirmation d'un manque, d'une incertitude d'être et d'avoir été. Bettina Rheims souligne une perte irrémédiable et de toujours comme si le vain déploiement des lignes des visages ne pouvait que suggérer le vide sur lequel vaque une sorte de silence au nom de trajectoires où tout était inscrit afin d’aboutir presque irrémédiablement à de telles échéances pénitentiaires.

Rheims 3.jpgNe restent que les ultimes lumières et ombres en une iconographie qui est à la fois centre et absence. Elle ouvre une partie cachée d'une réalité secrète. On ne peut soudain regarder la réalité du monde et ses phénomènes d'une part et l’art de l'autre. De ce dernier émerge la capacité d'exclusion de tout pathos ou voyeurisme en un travail moins d'abstraction de la représentation que de son dépouillement.

Jean-Paul Gavard-Perret

Bettina Rheims, "Les détenues", Préface de Robert Badinter, textede Nadeije Laneyrie-Dagen et de la photographe,. Editions Gallimard, 2018, 180 p., . Exposition Château de Vincennes du 9 février au 30 avril 2018.

08/02/2018

Carole Bellaïche : cérémonies secrètes

Bellaiche 2.pngLes jeunes filles en fleurs sont un sujet récurrent pour les artistes. Souvent ceux qui s’en emparent sont des hommes porteurs de nostalgie ou de désir. Avec Carole Bellaiche, et lors de ses premiers clichés, le propos est différent même si le désir (latent) n’est pas absent. A l’époque la future créatrice est au lycée, en classe de seconde. Elle entreprend de photographier des camarades de classe. Pas n’importe lesquelles : les plus belles qu’elle maquille et scénarise dans la maison parentale.

 

 

 

Bellaiche.pngLes prises tiennent d’une cérémonie secrète et d’un jeu avant que la jeune fille devienne photographe professionnelle qui va réaliser des shootings d’acteurs et d’actrices pour entamer sa carrière. Ses premiers clichés, Catherine Bellaïche les a longtemps oubliés et perdus de vue. Les pellicules parfois se sont abîmées avant qu’elle ne les exhume. L’artiste a revisité et parfois redessiné des photos partiellement effacées. Elle reconstruit ces traces premières et fondatrices pour les réparer et parfaire en une forme d’ubiquité où les portraits sont « amplifiés ».

Bellaiche 3.pngLa créatrice comble une sorte d’absence, de vide ou de perte. Les images premières sortent du néant en un déboîtement qui ramène à ce qui fut mais qui se consume encore au-delà de l’effacement. Le créé de jadis est rejoué au-delà d’un simple effet de nostalgie. Les « vieilles images » prennent une présence exacerbée. Elle projette le passé dans l’aujourd’hui. Les deux temps sont transposés l’un dans l’autre où ils se débordent tour à tour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Carole Bellaïche, "Jeunes Filles, 1978", Galerie Sit Down, Paris, du 10 février au 10 mars 2018.