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24/12/2014

Nicolas Party éloge distancié du corps féminin

 


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Nul ne peut dire si Nicolas Party en dessinant  au pastel une femme saisit le diable ou l’ange. Exhibant par exemples des jambes drupes - fleurs à l’envers du vase d’une jupe - son œil les pénètre. Si bien que chez ses modèles des lèvres se mordent, des dents brillent en un sourire. C’est pourquoi l’artiste retarde sans cesse l’instant des encore, encore. Dans les spasmes des prises, les cuisses et leur fourche, les seins, les épaules, les aisselles, les yeux étincellent. Les corps longilignes arrondissent poitrines ou croupes. Les femmes n’écoutent que leurs mains au besoin. Leurs vingt doigts s’y amarrent. Le corps remplit tout l’espace : grandissent les fantasmes dans le clair et le foncé, la brune ou la blonde. L’image qui dénude tente d’en percevoir un  mystère. Pour autant le voyeur ne fait pas un avec la femme même s’ils deviennent un scoubidou de deux fils serrés que l’électricité secoue. Surgit de fait une histoire décalée. Le regard regagne l’ombre d’un sexe duveté  tombé du soleil dès qu’un modèle se cambre.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Nicolas Party, Pastel et nu, Centre Culturel Suisse de Paris, du 16 janvier au 15 février 2015.

 

23/12/2014

Fanny Bégoin : Une goutte de lumière sur un océan dénudé


 

Begoin 3.jpgFanny Bégoin donne rendez vous à ses modèles chez eux ou à leur atelier lorsque elle réalise des portraits d’artistes. Elle partage un moment avec eux, discute, explique puis la séance commence selon une recherche patiente, minutieuse et perfectionniste jusqu’à ce que le modèle s’oublie, se dévoile dans la fragilité de moments de solitude. Travaillant toujours à l’argentique l’artiste y s’inscrit une quête d’images « empreintes » du banal. S’installe de ce fait lors de la prise de vue moins des mises en scènes qu’une manière de  rejouer le quotidien a minima. Cela provoque une traversée incertaine dont l'avenir comme l'origine demeurent une interrogation. Elle crée le charme de l’œuvre. S'impose le pouvoir d'étrangeté d'un infini presque tactile. C'est pourquoi Fanny Bégoin préfère l'instantané du réel rejoué à l’imaginaire. On  naît dans le premier, on vit dans le second. Il faut y revenir même si nous y semblons toujours un peu anachroniques.

 

begoin 2.jpgDans chaque cliché s’il existe un abattement, il éloigne du romantisme de la ruine.  Cela évite d'entrer la nostalgie. Chaque photographie devient est un îlot qui témoigne du réel et non de ses justifications. L’artiste se fait Gorgone plus que Chimère. Il arrive que la « bête » soit rétive ou que Fanny Bégoin fasse durer le plaisir en s’égarant auprès de modèles si proche si loin. Mais elle ne juge jamais leur réel pusillanime. Elle reste la femme qui lit les ratures laissant la place nette après la magie de ses prises. Elle sait voir l’essentiel sur un dos dénudé. Le déclic parfois crochète un voyage sur sa peau. Assise un modèle a sans doute les idées vagues mais la technique reste imparable : le cœur est mis à nu dans cette petite mort qu’accorde la prise en lune de miel sur l’ordinaire. Après un sourire et quelques mots échangés et une fois que les images sont réalisées le tour est joué. Chaque goutte de lumière vaut un océan d’obscurité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Théodora : excavation et envol

 

 

 

 

Theodora portrait.jpgPour Théodora (Quiriconi) nous possédons facilement au moins 3 yeux et  67 peaux, 199 lieux où l'excitation peut prendre corps (on comprend que pour elle le point G est une rigolade), et notre œil lui même est constitué de 325 surfaces. En chacun de nous il y a sans doute aussi une animalerie portable : combien de moutons, de chats, de serpents - et tout un bric-à-brac : torchons, godets, cochets sans compter bien sûr les sacs à mains et les balais. Le travail de Théodora nous ramène dans ses narrations  à l’enfance. Mais une enfance dévergondée. Tout ce qui s'entasse au sol ou se pend au mur suffit à notre plaisir.  Plus besoin de dériver du côté de la métaphysique. Il n'existe que le physique, le terrestre, le visuel. Pas la peine de chercher plus loin. L’œuvre fait surgir un paradis plastique pour le non dit de l’existence.

 

 

 

thoedora 2.jpgTous ses personnages veulent se mettre la table pour y placer les coudes, creuser les mots, garder leurs illusions, passer du coq à l'âme, renverser les dictons et les diktats, faire danser du bout des doigts l'impalpable. La créatrice élimine ainsi ce qui serait trop descriptif, sérieux, ennuyeux, définitif. Elle donne un autre espace au temps, un autre temps au paysage. Elle n'hésite jamais à nous ouvrir les yeux face aux murs que nous ne voyons pas ou si mal. Afin d’y parvenir Théodora recherche toujours le simple qui comme chacun sait reste le plus compliqué.  Elle se veut prolétaire d'un art qu'elle rend noble. Son poème plastique demeure souvent  temporaire, toujours menacé puisqu'il dépasse les bornes qui nous sont assignées. Dans la "libration" d'images faussement naïves et parfois dans leur paquetage de plastique  se touche un lieu où se capte une bonne odeur de vie. Tout est injonction pour aller jusqu'à toucher la tiédeur du soleil comme celle de la lune. Dans son individualité, sa singularité, sa dualité, Théodora invente donc des jeux contre les  apparences. Les  stations d’un calvaire sont remplacées par de merveilleux nuages. L'artiste n'a cesse de les peupler pour nous extirper des tourbiers de l'existence qui affirment un désir d’infini  en traversant la Suisse.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

Théodora en 2014 : «Vibrance» , Exposition à La Ferme de la Chapelle, Grand-Lancy