gruyeresuisse

02/03/2018

Who’s Who ? Isabelle Graeff

Graeff 3.jpgIsabelle Graeff s’est fait connaître il y a quelques années par sa série intime « My Mother And I”. “Exit” étend cette recherche vers le cercle de son pays. Pendant un an l’artiste a photographié la population anglaise - si partagée après le Brexit - à la recherche de son identité. Les clichés ne sont donc pas confinés à un seul lieu et l’argument esthétique quoique omniprésent ne permet pas d’épuiser la force de telles images.

 

 

Graeff 2.jpgChaque cliché se transforme en métaphore d’une recherche qui prend ici la forme d’une beauté aussi poétique, « politique » que radicale (N. Maak la souligne dans son texte d’accompagnement). Les images intriguent, déroutent, émeuvent. Le Royaume Uni est là dans son présent mais aussi son passé. Certes le Swinging London est bien loin et la richesse de la City est ignorée. Isabelle Graeff reste près d’une certaine déshérence. Elle mobilise en elle et pour la suggérer des connexions instinctives, profondes, enrichies du background de l’existence, de la culture et de sa technique acquise au fil du temps

graeff 4.jpgChaque photo dans sa narration propose une étrange visite. Les jeunes femmes deviennent parfois des anges pasoliniens en blouson noir ou toutes en nattes. Un regard plus attentif nous apprend que celle que nous croyons voir suggère une autre. Si bien que l’appareil photo devient une arme - apparemment inoffensive - mais qui entretient toutefois, des connivences avec l’arme à feu. Mais elle ne tue pas : elle propose diverses opérations - entendons ouvertures. Sans jamais donner de réponses là où le dos invite moins à la caresse qu’à la réflexion.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Graeff, « Exit », Texte de Niklas Graff, Hatje Cantze, Berlin, 2018, 45 E. 136 p.

01/03/2018

James Barnor : Afrique-Europe et retour

Barnor.jpgJames Barnor (né en 1929) est le pionnier de la photographie ghanéenne. Il est l'égal d’un Seydou Keïta au Mali, Van Leo en Égypte ou Rashid Mahdi au Soudan. Il a su faire le pont entre l’Afrique, L’Europe et deux genres photographiques : le portrait et le reportage. Ses photos sont marquées par l’attention bienveillante portée par le créateur à ses sujets inconnus ou non (Mohammad Ali) avec un bonus pour les femmes.

C’est au début des années 50, dans son studio « Ever Young » qu’il devient le photographe implicitement officiel de son pays. Il shoote les dignitaires, les fonctionnaires, les étudiants et professeurs d’université mais aussi les musiciens et jeunes mariés. Il est aussi celui qui immortalise l’histoire de son pays à travers les événements clés et leurs figures politiques. Ses portraits témoignent d’une société en transition. Le Ghana devient indépendant mais Londres devient une sorte de capitale de la diaspora.

Barnor 2.jpgPremier photojournaliste à collaborer avec le Daily Graphic, quotidien publié au Ghana par le London Daily Mirror Group, il travaille aussi régulièrement pour le magazine Drum (journal d’actualités et de mode, anti-apartheid, fondé en Afrique du Sud). Puis il part pour Londres. Il y découvre le processus de la couleur et durant les années 1960, il saisit le Swinging London et les expériences de la diaspora africaine dans la cité. En 1969, il rentre au Ghana pour fonder le premier laboratoire couleur du pays et le studio X23. Il y restera les vingt années suivantes, travaillant comme photographe indépendant ou au service de quelques agences d’État à Accra.

Barnor 3.jpgGrâce à un tel travail la germination artistique africaine trouve un nouveau « passage », et l’art photographique une renaissance et les amorces annonciatrices de ramifications proliférantes. Surgit une matière de jouissance. Une émotion intense. Emmêlement de convergences la photographie partage ne se fait plus entre l’ombre et la lumière ni entre le dehors et le dedans mais entre des éléments qui se rapprochent dans ce mariage en noir et blanc.

Jean-Paul Gavard-Perret

James Barnor, « It’s great to be young », Galerie Clémentine de la Féronnière, du 15 février au 31 mars 2018

 

Eve Beaurepaire : panique à bord

Beaurepaire.jpgEve Beaurepaire ne cherche pas à donner à l’art des habits éblouissants. Ceux-là ne sont fait que pour des cérémonies funestes qui sentent le sapin ou le caveau. La discipline de l’artiste est plus radicale et vivifiante. Elle tient de la prédation des images admises et des idées reçues au service d’un certain ordre que la plasticienne refuse.

Beaurepaire 2.jpgL’art devient donc échancrure mais il ne faut surtout pas mépriser une telle façon de l’envisager et de le dévisager. Exit les parures. Il s'agit de tout montrer et surtout ce qui semble un rien afin que de l'image jaillisse une force ou un souffle. Le trajet visuel trouve une voie aussi radicale que poétique. Preuve que le degré de dignité de l'art n'est pas toujours où certains magister l'ont placé. En croyant proposer des éruptions volcaniques ils laissent un champ couvert de cendres.

Beaurepaire 3.jpgLa créatrice ne s’emplit pas les mains de cire mais ne méprise aucune manière d’envisager l’art. Elle avance sans clôture ni balise, ose raccourcir, allonger, explorer les marges, bref corriger les tirs qui font raisonner des bravos futiles. Dans Kraken elle préfère ouvrir les marges et ignorer les colonnades. La vie redouble en une telle activité. Celle-ci n’a rien d’obséquieuse : elle contraint à un autre regard et une autre emprise pour laisser resplendir l’inconnu par un travail volontairement déceptif mais actif. La vieille dépendance d’esclaves des images fait place à ce qui pour certains tient d’un manque panique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Eve Beaurepaire et Benoît Aubard, "Kraken", Shuttle 19, du 10 au 23 mars 2018.