gruyeresuisse

12/11/2015

Les hors pistes de Laurent Kropf

 

Kroft.jpgLaurent Kropf, « Scrambled Eggs », Stadio, Vevey, du 27 au 20 décembre 2015.

« La partie réservée à la subjectivité du spectateur est sans doute la définition même de l'art  » précise Laurent Kropf. Mais pour la forger tout artiste doit séduire. Cette volonté passe par un travail de réflexion qui entraîne ce que souligne encore l’artiste : « elle ne laisse pas forcément de place à sa subjectivité du spectateur ». D’où la quadrature du cercle de l’art ou sa contradiction majeure. Néanmoins par sa fonction communicante l’œuvre pose des questions de manière insidieuse. Elles réclament au spectateur un effort de réflexion. Sauf bien sûr à lui donner des images factices, évidentes donc sans le moindre fond.

Kropf 2.jpgRefusant toute facilité populiste, Laurent Kropft crée des œuvres dont la démarche comme le résultat ne se laisse pas appréhender d’office. Il propose des narrations mais pas - dit-il - « pour endormir les enfants ». Refusant toute mythologie à l’icône l’artiste fait bouger les images au sein d’un travail d’expérimentation. Avec son « Vieux père », sur des photographies de groupes anonymes (famille, équipe, chœurs, etc.) une forme blanche est surajoutée pour isoler une figure de patriarche face au groupe qu’il domine mais qui continue néanmoins à vivre sa vie. Accumulant diverses collections d’images le jeune artiste ne perd jamais la dimension sociale et humaine de ses créations et de leurs sources. Preuve que pour « faire » un substrat est nécessaire. Il peut au besoin « s’ironiser » même lorsqu’il s’agit de la Bible. Fasciné par les objets culturels et cultuels Kroft l’utilise parfois moins comme relique qu’en tant que corpus archéologique.

Kropf 3.jpgDe plus l’artiste joue de l’ambivalence entre l'image et le verbe. A Barthes qui juge le langage fasciste, La Bruyère répondait pas avance « qu’une image vaut mille mots » - d’où peut-être la crainte qu’elle suscite dans certaines religions monothéistes. Mais un Beckett a prouvé combien les mots moindres de la tribu pouvaient réenchanter le monde. Dès lors Kroft choisit titres et images selon une pratique du détournement des langages. « Tout cela est stratégique. La liberté est une notion de stratégie » écrit-il. Elle fait évoluer son travail en le dégageant de tout cynisme. Proche d’un Gasiorowski quant à l’esprit Kroft poursuit l’innommable par le visible. Celui-ci est le signe d’une piste qu’il s’agit de suivre ou de remonter. Jusqu’à l’origine. Big Bang ou Bible peu importe : c’est ce qui permet au discours plastique de se poursuivre.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:12 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

11/11/2015

Jean Jeanneret et la photographie quintessence

 

 

Jurassien, né en SuJeanneret 2.jpgisse romande Jean Jeanneret possède la double nationalité suisse et française. Enfant, découvrant la photographie l’artiste dit qu’il «rêvait d’une possibilité de maintenir en suspens, et non pas de figer les images que j’avais en tête ».  Fort de cette idée qui ne le quittera pas il intègre néanmoins très jeune la marine marchande avant de rentrer en Suisse. Après un passage à l’Ecole de photographie de Vevey où il rencontre sa fondatrice Gertrude Fehr, il ouvre un atelier photo à Neufchâtel, puis à Colombier. Il travaille pour la mode et la publicité en développant des techniques nouvelles. Il enseigne à l’Ecole de photographie de Vevey puis commence un travail de cinéaste à Lausanne puis en France où il rencontre René Vauthier. Réalisateur à part entière parallèlement il retravaille certaines de ses photos prises dans les années 70 dans un « esprit » abstractionniste.

JEANNERET.jpgIl y intègre la couleur si bien que le spectateur ne sait s’il est devant des photos ou peintures. Doù le nom accordé à une de ses expositions parisiennes « Trans Genres - Photo-graphiques ». Si les formes peuvent parfois rappeler un temps révolu, les couleurs soutenues sur support en plexiglass créent une intensité et une présence particulières grâce à l’image argentique constituée de minuscules grains de sels d’argent. L’artiste les isole par un traitement chimique pour faire éclater les contours de la forme et créer des images s’approchant de la gravure structurées mais dont la couleur demeure essentielle. Avec le numérique il trouve un moyen d’offrir plus de précision et d’intensité dans l’aplat des couleurs primaires. Preuve que l’art commence lorsque le réel finit et prend l’habit de formes et de couleurs qui flottent dans leurs indescriptibles traînes.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

10:36 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

09/11/2015

Lebon, la brute et le langage "truant"

Lebon 2.jpgElizabeth Lebon, « Spoool », Boabooks, Genève,194 pages, 2015.

Elizabeth Lebon propose une poésie concrète très particulière à la fois optique, sonore et glossolalique. Après des « tapisseries »  poétiques reproduites chez le même éditeur et liées à la perception du rivage et des océans: «sey; of the oea; cocklle; like a cockle shell; courage; wea wea my my; aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa ; sea sea sea; pages tothfh bhblel nsnkek ataghgee olofaf tkt eue sgseeeasa; are; sand embers.», Spooool propose cinq rouleaux écrits par Elizabeth Lebon. Lebon 3.pngL'artiste les  tape sur des caisses enregistreuses ou sur des machines à écrire. «From Newquay to Brooksby's Walk» mesure 23 mètres de long. les quatre autres chacun 10 m sur 6 cm de large. L’ensemble constitue le manifeste littéraire de 63 mètres de tapuscrit. L'usage de machines  obsolètes sert à se dégager des normalisations de l’écriture contemporaine.

Surgissent des répétitions, des erreurs sur un rouleau où la forme devient le contenu et le contenu la forme. Ce va et vient  interroge le langage sous toutes ses formes,  porte le temps du monde et devient l’empreinte d’un perçu hors de ses gonds. Il n’est pas illégitime de nommer ces possibles de termes de propriétés du donné dans des moments premiers. Lebon.jpgÀ partir de telles formes rien n’a lieu que le lieu d’un jeu. L’univers, commencé par sa soupe quantique, trouve ici une « remise » inattendu » par un détour critique phonétique  et graphique à l’intersection de transmission d’indices a priori dérisoires mais signifiants. Loin de la maladie transcendantale de la poésie le texte-bande conte et compte le temps comme esquisse, dessin et dessein par le matériau le plus commun.

Jean-Paul Gavard-Perret