gruyeresuisse

19/12/2018

Dans les coulisses du temps : Christoph Eysenrig

Eisen.jpgChristoph Eisenring, "Gleichzeitger Raum", Galerie Gisèle Linder, Bâle, jusqu'au 8 janvier 2019.

Pour sa troisième exposition à la galerie Gisèle Linder, Eisenring monte une installation portant le titre "Gleichzeitiger Raum" ("espace simultané"). S'y rassemble une suite de fragments. Ils peuvent laisser croire à une recréation (réparatrice ?) du temps et de l'image là où plus de 200 sabliers ont été fracassés. Leur contenu qui matérialisait les heures a été enlevé et appliqué contre la paroi intérieure de la vitrine de la galerie. Ces deux actions ( brisure et déplacement) sont deux manières de montrer que l'art ne peut rien contre le temps sinon se venger contre celui qui le subit et l'affronte là où subsiste encore un seul objet vide purement esthétique mais dérisoire et minimaliste épave sauvée du carnage.

Eisen 3.jpgEntre le verre et la sable s'opère aussi et implicitement un jeu de transfert. Tout ce qui indiquait le mouvement est arrêté entre violence des arrêtes du verre brisé et la ténuité des matières. Une interrogation complexe, radicale et poétique sur le temps, sa gravitation de mesure et dé-mesure est instruite à travers l'espace. Des opposés apparents Eisen 2.jpgs’entrecroisent et se révèlent "en même temps". L'art devient le cirque ténu et silencieux de "durations" spatiales.

 

 

 

Une nouvelle fois Gisèle Linder offre par son travail de galeriste un univers essentiel. Il pousse plus loin la notion d'image. C'est une question de sur-vie et non de survivance. Si bien que sa galerie reste un lieu majeur non seulement de l'art en Suisse mais dans le monde. Avec Eisenring le temps va, revient, demeure ou s’estompe jusqu’à ce qu’un incident de «parcours» fasse remonter de «vieilles images sourdes» chères à Beckett et dont la lumière saisit à l’improviste et dans ce "blank" de l'anglais. Elle se retrouve dans l'exposition adjacente : "Siberien" de Nicole Miescher. Les deux créateurs font la paire dans des aperçus aux fugitives lucioles. Elles «grattent» le regard là où ça fait mal mais savent  le caresser où ça fait du bien. Preuve que la beauté existe en un espace dépouillé, dépeuplé en libre nature ou dans un temps autre mais qui reste dans le nôtre.

Jean-Paul Gavard-Perret

16:28 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Goudji et la félicité des bêtes

NGoudji bon.jpgé en 1941, ancien élève à l'Académie des beaux-arts de Tbilissi, section sculpture, Goudji s'établit d'abord à Moscou mais refuse de créer ce qu'il nomme des  "sculptures idéologiques" seules commandes permises dans l'URSS des années 1960. Après son mariage avec une française et cinq années de démarches, il quitte définitivement son pays et s'installe à Paris. Deux ans plus tard réalise l'épée d'Académicien de Félicien Marceau. Maître des objets intempestifs et bizarres il crée autant d'objets profanes que sacrés : une toque en or et lapis-lazuli pour le Musée des arts décoratifs de Paris , des pièces de table en argent massif, un baptistère pour le Trésor de la Cathédrale Notre-Dame de Paris, etc..

 

Goudji.jpgSouvent tout un bestiaire tranforme l'objet de base afin de lui donner une dimension imprévue. Des bouches peuvent se cacher à l’intérieur d’assiette et des becs verseurs picorent le regard. Une poétique de la figuration crée des formes qui s'imposent à la caresse comme  à la morsure où les acquis culturels et cultuels sont revisités en divers mixages. Ils créent néanmoins une unité où le beau joue de l'enlulinure et de ce que Rimbaud nomma "la félicité des bêtes".

Goudji 2.jpg

Chaque objet propose une vision déstabilisante qui oblige à interroger sur son sens. La création devient l’acte d’instauration d'une présence en tant que sujet par le remaniement sur trois niveaux : le réel, le désir et la jouissance (spirituelle ou profane). L'orfèvre crée toujours le déplacement d’un signifiant-maître même lorsqu'il touche au sacré. Ses images de «re-présentation» se soustraient aux images de «représentation». Goudji détourne et se réapproprie les codes du vernaculaire comme du sacré afin de proposer par l'objet sa vision poétique du monde.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

18/12/2018

Leah Schrager : le voyeur pris au piège

Schrager 2.jpgArtiste Instagram, Leah Schrager modifie la "réalité" des fantasmes voyeuristes. Elle transforme l'exhibitionnistes en ligne afin d'explorer d'autres possibilités des médias sociaux. Elle les questionne tout comme ceux de la beauté féminine et des stéréotypes qui les nourrissent en présentent un point de vue féminin sur le voyeurisme et ses attentes.

Schrager.jpgEt si à l'ère du numérique plus que jamais certains fantasmes fleurissent, ils peuvent être soumis soit à une décepticité soit à un biais ironique où la fleur prend tout son sens. Leah Schrager se moque du regard masculin en offrant des images de charme qui ne répondent plus aux attentes espérées. Exhibant la sexualité elle la biaise par ses recherches plastiques et ses peintures numériques. Elles troublent le principe de visibilité basique.

Schrager 3.jpgLes selfies et autres pratiques d'ostentation de l'artiste montrent qu'il peut exister une autre voie que le simple registre de la réponse aux attentes masculines. A la"viande" nue fait place son recouvrement ou son découpage selon des critères de différenciation. Le plaisir qui fascine habituellement est remplacé contre toute attente par un autre. En un processus de reprise en main de la femme par elle-même apparaît, plus qu'une fin d'un non recevoir, une vision renouvelée aussi ironique, enjouée que poétique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Leah Schrager, "Virtual Normality : Women Net Artists 2.0"