gruyeresuisse

21/02/2018

Quand Nan Goldin dévore les yeux des voyeurs

Goldin 3.jpgL’œuvre de Nan Goldin est une sorte de journal intimiste et libre où les femmes sont montrées sans fard dans leur quotidien parfois très rude (euphémisme) parfois bien plus relâchée. L’ensemble est aussi critique, caustique que sourdement nostalgique. S’y retrouve le coup l’œil spontané et incisif de la photographe.

Détachées du discours féministe pur et dur les œuvres se rapprochent parfois d’une forme particulière de fantastique quotidien voire d’un certain grotesque volontaire et programmé. Les failles du monde occidental sont mises en évidences. La femme n’est plus montrée comme sujet à fantasmes ou sinon de manière ironisée.

goldin 2.jpgL’artiste se plaît à plagier les codes qui font de la femme l’objet des hommes et de leurs désirs prédateurs,
Ce qui tenait au départ chez Nan Goldin à une guerre des sexes prend au fil du temps plus de flexibilité et de subtilité. La sidération change d’objectif. Mais la stratégie des narrations demeure toujours la même : elle éloigne de tout artifice (ou à l’inverse les grossit démesurément) et fait émerger un ailleurs du quotidien qui n’est en rien une promesse de Paradis terrestre du même tel que les mâles le « cultivent » en leur jardinage secret.

La femme n’est plus seulement une image, la photographie non plus. Le corps présenté n’est plus celui qu’un voyeur peut pénétrer. Au mieux il rebondit dessus. Bref l'activité mimétique de la photographie capote pour un autre plaisir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Art Bärtschi & Cie, Genève, à partir du 22 mars 2018.

 

Les lumières noires de Lee Bae

Lee Bae.jpgLee Bae construit des surfaces ascétiques, des blogs plus concrets dans l’accomplissement de son travail créé spécifiquement pour le lieu de son exposition. L’œuvre se pose comme excès, subversion mais aussi maîtrise loin du dualisme corps-esprit. L’artiste coréen ouvre à une présence noire. Elle ne possède rien de mélancolique. Le corps de chaque pièce n’est pas simplement l'ornement de ce qui jusque là servait de moyen. Quant à l’abstraction elle n’est plus l’indice - cultivée par toute une commodité et une communauté plastiques - à une propension purement métaphysique.

Lee Bae 3.pngL'alliance de la forme et de la matière prend un aspect aussi primitif, qu’essentiel. Elle impose sa loi qui se conjugue parfaitement à l’écrin de Saint Paul de Vence. Chaque œuvre - couverte de son noir sur blanc – devient une hantise. Contre les ténèbres du charbon de bois l’artiste retient la lumière D’autres à sa place auraient perdu le fil ou pris la poudre d’escampette. Mais Lee Bae sait en faire une odeur de chair en éruption. L’audace surpassa la violence première.

Lee Bae 4.pngFormes noires des matériaux, fonds blancs, mixage de lumière et d’ombre créent une densité. L’aspect « décor » se perd afin de laisser la place au monde de l’intériorité. Les œuvres sont lourdes ou légères mais emportent par leur force, leur énergie. Elles crépitent en imposant leur majesté. Jaillit le corps torréfie de l’innommable. Cela crée un vertige et conforte dans une étrangeté. On peut tenter de donner des explications, de déplier des raisons. Mais elles ne peuvent convenir. De telles œuvres se redoutent et fascinent de leurs présences noires.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lee Bae, « Plus de lumière », Fondation Maeght, 24 mars - 17 juin 2018

20/02/2018

Phyllis B. Dooney : les formes vides de l’espérance

Dooney.jpg Avec « Gravity Is Stronger Here » Phyllis B. Dooney crée le visage documentaire et poétique d’une Amérique hors de ses gonds où le lesbianisme se revendique comme tel. De même que la pression de la pauvreté et de la violence. C’est dans Greenville (Mississipi) et par le portait d’une famille (les Brown)que la créatrice a filé son enquête. Le lieu est caractéristique des « boom towns », ces villes-champignons fruits de la nouvelle donne d’un monde où « la gravité est plus forte ». L’amour homosexuel comme celui plus évangélique de Dieu, l’espoir et le désespoir cohabitent au coeur des vies en dérive.

Dooney 2.jpgPhyllis B. Dooney mêle de près ou de loin sa propre histoire à celles qu’elles dévoilent et où les êtres expriment visuellement ce à quoi ils sont confrontés ou croient. Il suffit de la fumée d’une cigarette, de paysages incertains pour faire ressentir l’humanité. La tendresse tente de s’y faire une place. Le temps semble redevenir humain dans cette narration au milieu des souffrances et au moment où la créatrice casse l’incapacité à raconter de ceux qu’elle montre tels qu’ils sont.

Dooney 3.jpgLes photographies paraissent parfois les formes vides de l’espérance mais s’y enracinent toutefois la capacité de poursuivre. L’image permet non seulement de la représenter mais l’étaye, riche de l’expérience de l’artiste qui la montre, la clarifie au côté de Jardine Libaire. Elle prouve que le changement des « paysages » ne modifie pas forcément celui des conduites. Le temps semble identique avant et après un tel récit et ses aperçus des bribes d’êtres et de choses qui passent devant la nymphe punk. Elle accorde une beauté à ce qui l’emporte dans ce voyage au cœur de ce qu’on nomme l’Amérique Profonde du Delta. L’œuvre ne se contente pas d’esquisser un sentiment de perte et d’attente d’amour et d’estime de soi, elle les fait perdurer en une sorte d’appel.

Jean-Paul Gavard-Perret

Phyllis B. Dooney et Jardine Libaire, « Gravity is stronger here », Kehrer Verlag, 49,90 E., 2018.